The Project Gutenberg EBook of A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 2, by Marcel Proust #2 in our series by Marcel Proust Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 2 Author: Marcel Proust Release Date: December, 2001 [EBook #2999] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on June 19, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ISO-Latin-1 *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNES FILLES *** This HTML file was produced by Walter Debeuf
This etext was prepared by Sue Asscher asschers@dingoblue.net.au
MARCEL PROUST
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
Cependant Mme Bontemps qui avait dit cent fois qu'elle ne
voulait pas aller chez les Verdurin, ravie d'être
invitée aux mercredis, était en train de calculer
comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois possible. Elle
ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
aucun; d'autre part, elle était de ces personnes peu
recherchées, qui quand elles sont conviées à
des «séries» par une maîtresse de
maison, ne vont pas chez elle comme ceux qui savent faire
toujours plaisir, quand ils ont un moment et le désir de
sortir; elles, au contraire, se privent par exemple de la
première soirée et de la troisième,
s'imaginant que leur absence sera remarquée et se
réservent pour la deuxième et la quatrième;
à moins que leurs informations ne leur ayant appris que la
troisième sera particulièrement brillante, elles ne
suivent un ordre inverse, alléguant que
«malheureusement la dernière fois elles
n'étaient pas libres». Telle Mme Bontemps supputait
combien il pouvait y avoir encore de mercredis avant Pâques
et de quelle façon elle arriverait à en avoir un de
plus, sans pourtant paraître s'imposer. Elle comptait sur
Mme Cottard, avec laquelle elle allait revenir, pour lui donner
quelques indications. «Oh! Madame Bontemps, je vois que
vous vous levez, c'est très mal de donner ainsi le signal
de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'être pas
venue jeudi dernier... Allons rasseyez-vous un moment. Vous ne
ferez tout de même plus d'autre visite avant le
dîner. Vraiment vous ne vous laissez pas tenter, ajoutait
Mme Swann et tout en tendant une assiette de gâteaux: Vous
savez que ce n'est pas mauvais du tout ces petites
saletés-là. Ça ne paye pas de mine mais
goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles.» «Au
contraire, ça a l'air délicieux, répondait
Mme Cottard, chez vous, Odette, on n'est jamais à court de
victuailles. Je n'ai pas besoin de vous demander la marque de
fabrique, je sais que vous faites tout venir de chez Rebattet. Je
dois dire que je suis plus éclectique. Pour les petits
fours, pour toutes les friandises, je m'adresse souvent à
Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent pas ce que c'est
qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace, bavaroise ou
sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari, le nec plus
ultra.« »Mais ceci est tout simplement fait ici.
Vraiment non?» «Je ne pourrai pas dîner,
répondait Mme Bontemps, mais je me rassieds un instant,
vous savez, moi j'adore causer avec une femme intelligente comme
vous.» «Vous allez me trouver indiscrète,
Odette, mais j'aimerais savoir comment vous jugez le chapeau
qu'avait Mme Trombert.
Je sais bien que la mode est aux grands chapeaux. Tout de
même n'y a-t-il pas un peu d'exagération? Et
à côté de celui avec lequel elle est venue
l'autre jour chez moi, celui qu'elle portait tantôt
était microscopique.» «Mais non je ne suis pas
intelligente, disait Odette, pensant que cela faisait bien. Je
suis au fond une gobeuse, qui croit tout ce qu'on lui dit, qui se
fait du chagrin pour un rien.» Et elle insinuait qu'elle
avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir
épousé un homme comme Swann qui avait une vie de
son côté et qui la trompait.» Cependant le
Prince d'Agrigente ayant entendu les mots: «Je ne suis pas
intelligente», trouvait de son devoir de protester, mais il
n'avait pas d'esprit de répartie. «Taratata,
s'écriait Mme Bontemps, vous pas intelligente!»
«En effet je me disais: «Qu'est-ce que j'entends?
disait le Prince en saisissant cette perche. Il faut que mes
oreilles m'aient trompé.» «Mais non, je vous
assure, disait Odette, je suis au fond une petite bourgeoise
très choquable, pleine de préjugés, vivant
dans son trou, surtout très ignorante.» Et pour
demander des nouvelles du baron de Charlus: «Avez-vous vu
cher baronet?» lui disait-elle. «Vous, ignorante,
s'écriait Mme Bontemps!
Hé bien alors qu'est-ce que vous diriez du monde
officiel, toutes ces femmes d'Excellences, qui ne savent parler
que de chiffons!... Tenez, madame, pas plus tard qu'il y a huit
jours je mets sur Lohengrin la ministresse de l'Instruction
publique. Elle me répond: «Lohengrin? Ah!
oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il
paraît que c'est tordant.» Hé bien! madame,
qu'est-ce que vous voulez, quand on entend des choses comme
ça, ça vous fait bouillir. J'avais envie de la
gifler. Parce que j'ai mon petit caractère vous savez.
Voyons, monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que
je n'ai pas raison?» «Écoutez, disait Mme
Cottard, on est excusable de répondre un peu de travers
quand on est interrogée ainsi de but en blanc, sans
être prévenue. J'en sais quelque chose car Mme
Verdurin a l'habitude de nous mettre aussi le couteau sur la
gorge.» «A propos de Mme Verdurin demandait Mme
Bontemps à Mme Cottard, savez-vous qui il y aura mercredi
chez elle?... Ah! je me rappelle maintenant que nous avons
accepté une invitation pour mercredi prochain. Vous ne
voulez pas dîner de mercredi en huit avec nous. Nous irions
ensemble chez Madame Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je
ne sais pas pourquoi cette grande femme m'a toujours fait
peur.» «Je vais vous le dire, répondait Mme
Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin, c'est son organe.
Que voulez-vous, tout le monde n'a pas un aussi joli organe que
Madame Swann. Mais le temps de prendre langue comme dit la
Patronne et la glace sera bientôt rompue. Car dans le fond
elle est très accueillante. Mais je comprends très
bien votre sensation, ce n'est jamais agréable de se
trouver la première fois en pays perdu».
Vous pourriez aussi dîner avec nous, disait Mme Bontemps
à Mme Swann.
Après dîner on irait tous ensemble en Verdurin,
faire Verdurin; et même si ce devait avoir pour effet que
la Patronne me fasse les gros yeux et ne m'invite plus, une fois
chez elle nous resterons toutes les trois à causer entre
nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le plus.» Mais
cette affirmation ne devait pas être très
véridique car Mme Bontemps demandait: «Qui
pensez-vous qu'il y aura de mercredi en huit? Qu'est-ce qui se
passera? Il n'y aura pas trop de monde, au moins?»
«Moi, je n'irai certainement pas, disait Odette. Nous ne
ferons qu'une petite apparition au mercredi final. Si cela vous
est égal d'attendre jusque-là...» Mais Mme
Bontemps ne semblait pas séduite par cette proposition
d'ajournement.
Bien que les mérites spirituels d'un salon et son
élégance soient généralement en
rapports inverses plutôt que directs, il faut croire,
puisque Swann trouvait Mme Bontemps agréable, que toute
déchéance acceptée a pour conséquence
de rendre les gens moins difficiles sur ceux avec qui ils sont
résignés à se plaire, moins difficiles sur
leur esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes
doivent, comme les peuples, voir leur culture et même leur
langage disparaître avec leur indépendance. Un des
effets de cette indulgence est d'aggraver la tendance qu'à
partir d'un certain âge on a à trouver
agréables les paroles qui sont un hommage à notre
propre tour d'esprit, à nos penchants, un encouragement
à nous y livrer; cet âge-là est celui
où un grand artiste préfère à la
société de génies originaux celle
d'élèves qui n'ont en commun avec lui que la lettre
de sa doctrine et par qui il est encensé,
écouté; où un homme ou une femme
remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus
intelligente dans une réunion la personne peut-être
inférieure, mais dont une phrase aura montré
qu'elle sait comprendre et approuver ce qu'est une existence
vouée à la galanterie, et aura ainsi
chatouillé agréablement la tendance voluptueuse de
l'amant ou de la maîtresse; c'était l'âge
aussi où Swann, en tant qu'il était devenu le mari
d'Odette se plaisait à entendre dire à Mme Bontemps
que c'est ridicule de ne recevoir que des duchesses (concluant de
là, au contraire de ce qu'il eût fait jadis chez les
Verdurin, que c'était une bonne femme, très
spirituelle et qui n'était pas snob) et à lui
raconter des histoires qui la faisaient «tordre»,
parce qu'elle ne les connaissait pas et que d'ailleurs elle
«saisissait» vite, aimant à flatter et
à s'amuser. «Alors le docteur ne raffolle pas comme
vous, des fleurs», demandait Mme Swann à Mme
Cottard. -- «Oh! vous savez que mon mari est un sage; il
est modéré en toutes choses. Si, pourtant, il a une
passion.» L'il brillant de malveillance, de joie et de
curiosité: -- «Laquelle, madame?» demandait
Mme Bontemps. Avec simplicité, Mme Cottard
répondait: -- «La lecture.» -- «Oh!
c'est une passion de tout repos chez un mari!»
s'écriait Mme Bontemps en étouffant un rire
satanique. -- «Quand le docteur est dans un livre, vous
savez!» -- «Hé bien, madame, cela ne doit pas
vous effrayer beaucoup...» -- «Mais si!... pour sa
vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je reviendrai au
premier jour frapper à votre porte. A propos de vue, vous
a-t-on dit que l'hôtel particulier que vient d'acheter Mme
Verdurin sera éclairé à
l'électricité? Je ne le tiens pas de ma petite
police particulière, mais d'une autre source: c'est
l'électricien lui-même, Mildé, qui me l'a
dit. Vous voyez que je cite mes auteurs!
Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes électriques
avec un abat-jour qui tamisera la lumière. C'est
évidemment un luxe charmant.
D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau,
n'en fût-il plus au monde. Il y a la belle-sur d'une de mes
amies qui a le téléphone posé chez elle!
Elle peut faire une commande à un fournisseur sans sortir
de son appartement! J'avoue que j'ai platement intrigué
pour avoir la permission de venir un jour parler devant
l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt chez une
amie que chez moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le
téléphone à domicile.
Le premier amusement passé, cela doit être vrai
casse-tête. Allons, Odette, je me sauve, ne retenez plus
Mme Bontemps puisqu'elle se charge de moi, il faut absolument que
je m'arrache, vous me faites faire du joli, je vais être
rentrée après mon mari!»
Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d'avoir
goûté à ces plaisirs de l'hiver, desquels les
chrysanthèmes m'avaient semblé être
l'enveloppe éclatante. Ces plaisirs n'étaient pas
venus et cependant Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore
quelque chose. Elle laissait les domestiques emporter le
thé comme elle aurait annoncé: «On
ferme!» Et elle finissait par me dire: «Alors,
vraiment, vous partez? Hé bien, good bye!» Je
sentais que j'aurais pu rester sans rencontrer ces plaisirs
inconnus et que ma tristesse n'était pas seule à
m'avoir privé d'eux. Ne se trouvaient-ils donc pas
situés sur cette route battue des heures, qui
mènent toujours si vite à l'instant du
départ, mais plutôt sur quelque chemin de traverse
inconnu de moi et par où il eût fallu bifurquer? Du
moins le but de ma visite était atteint, Gilberte saurait
que j'étais venu chez ses parents quand elle
n'était pas là, et que j'y avais, comme n'avait
cessé de le répéter Mme Cottard, «fait
d'emblée, de prime-abord, la conquête de Mme
Verdurin, laquelle ajoutait la femme du docteur, qui ne l'avait
jamais vue faire «autant de frais». «Il faut,
avait-elle dit, que vous ayez ensemble des atomes crochus.»
Elle saurait que j'avais parlé d'elle comme je devais le
faire, avec tendresse, mais que je n'avais pas cette
incapacité de vivre sans que nous nous vissions que je
croyais à la base de l'ennui qu'elle avait
éprouvé ces derniers temps auprès de moi.
J'avais dit à Mme Swann que je ne pouvais plus me trouver
avec Gilberte. Je l'avais dit comme si j'avais
décidé pour toujours de ne plus la voir. Et la
lettre que j'allais envoyer à Gilberte serait
conçue dans le même sens. Seulement à
moi-même, pour me donner courage je ne me proposais qu'un
suprême et court effort de peu de jours. Je me disais:
«C'est le dernier rendez-vous d'elle que je refuse,
j'accepterai le prochain.» Pour me rendre la
séparation moins difficile à réaliser, je ne
me la présentais pas comme définitive.
Mais je sentais bien qu'elle le serait.
Le 1er janvier me fut particulièrement douloureux cette
année-là. Tout l'est sans doute, qui fait date et
anniversaire, quand on est malheureux. Mais si c'est par exemple
d'avoir perdu un être cher, la souffrance consiste
seulement dans une comparaison plus vive avec le passé. Il
s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informulé que Gilberte,
ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et
constatant que je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le
prétexte du 1er janvier pour m'écrire:
«Enfin, qu'y a-t-il? je suis folle de vous, venez que nous
nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans vous
voir.» Dès les derniers jours de l'année
cette lettre me parut probable. Elle ne l'était
peut-être pas, mais, pour que nous la croyions telle, le
désir, le besoin que nous en avons suffit. Le soldat est
persuadé qu'un certain délai indéfiniment
prolongeable lui sera accordé avant qu'il soit tué,
le voleur avant qu'il soit pris, les hommes en
général avant qu'ils aient à mourir. C'est
là l'amulette qui préserve les individus -- et
parfois les peuples -- non du danger mais de la peur du danger,
en réalité de la croyance au danger, ce qui dans
certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin
d'être brave. Une confiance de ce genre et aussi peu
fondée, soutient l'amoureux qui compte sur une
réconciliation, sur une lettre. Pour que je n'eusse pas
attendu celle-là, il eût suffi que j'eusse
cessé de la souhaiter. Si indifférent qu'on sache
que l'on est à celle qu'on aime encore, on lui prête
une série de pensées -- fussent-elles
d'indifférence -- une intention de les manifester, une
complication de vie intérieure où l'on est l'objet
peut-être d'une antipathie, mais aussi d'une attention
permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui se passait en
Gilberte, il eût fallu que je pusse tout simplement
anticiper dès ce 1er janvier-là, ce que j'eusse
ressenti celui d'une des années suivantes, et où
l'attention, ou le silence, ou la tendresse, ou la froideur de
Gilberte eussent passé à peu près
inaperçus à mes yeux et où je n'eusse pas
songé, pas même pu songer à chercher la
solution de problèmes qui auraient cessé de se
poser pour moi. Quand on aime l'amour est trop grand pour pouvoir
être contenu tout entier en nous; il irradie vers la
personne aimée, rencontre en elle une surface qui
l'arrête, le force à revenir vers son point de
départ et c'est ce choc en retour de notre propre
tendresse que nous appelons les sentiments de l'autre et qui nous
charme plus qu'à l'aller, parce que nous ne connaissons
pas qu'elle vient de nous. Le 1er janvier sonna toutes ses heures
sans qu'arrivât cette lettre de Gilberte. Et comme j'en
reçus quelques-unes de vux tardifs ou retardés par
l'encombrement des courriers à ces dates-là, le 3
et le 4 janvier, j'espérais encore, de moins en moins
pourtant. Les jours qui suivirent, je pleurai beaucoup. Certes
cela tenait à ce qu'ayant été moins
sincère que je ne l'avais cru quand j'avais renoncé
à Gilberte, j'avais gardé cet espoir d'une lettre
d'elle pour la nouvelle année.
Et le voyant épuisé avant que j'eusse eu le temps
de me précautionner d'un autre, je souffrais comme un
malade qui a vidé sa fiole de morphine sans en avoir sous
la main une seconde. Mais peut-être en moi -- et ces deux
explications ne s'excluent pas, car un seul sentiment est
quelquefois fait de contraires -- l'espérance que j'avais
de recevoir enfin une lettre, avait-elle rapproché de moi
l'image de Gilberte, recréé les émotions que
l'attente de me trouver près d'elle, sa vue, sa
manière d'être avec moi, me causaient autrefois. La
possibilité immédiate d'une réconciliation
avait supprimé cette chose de l'énormité de
laquelle nous ne nous rendons pas compte -- la
résignation. Les neurasthéniques ne peuvent croire
les gens qui leur assurent qu'ils seront à peu près
calmés en restant au lit sans recevoir de lettres, sans
lire de journaux. Ils se figurent que ce régime ne fera
qu'exaspérer leur nervosité. De même les
amoureux, le considérant du sein d'un état
contraire, n'ayant pas commencé de l'expérimenter,
ne peuvent croire à la puissance bienfaisante du
renoncement.
A cause de la violence de mes battements de cur on me fit diminuer la caféine, ils cessèrent. Alors je me demandai si ce n'était pas un peu à elle qu'était due cette angoisse que j'avais éprouvée quand je m'étais à peu près brouillé avec Gilberte, et que j'avais attribuée chaque fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir mon amie, ou de risquer de ne la voir qu'en proie à la même mauvaise humeur. Mais si ce médicament avait été à l'origine des souffrances que mon imagination eût alors faussement interprétées (ce qui n'aurait rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent chez les amants, l'habitude physique de la femme avec qui ils vivent), c'était à la façon du philtre qui longtemps après avoir été absorbé continue à lier Tristan à Yseult. Car l'amélioration physique que la diminution de la caféine amena presque immédiatement chez moi n'arrêta pas l'évolution de chagrin que l'absorption du toxique avait peut-être sinon créé, du moins su rendre plus aigu.
Seulement, quand le milieu du mois de janvier approcha, une
fois déçues mes espérances d'une lettre pour
le jour de l'an et la douleur supplémentaire qui avait
accompagné leur déception une fois calmée,
ce fut mon chagrin d'avant «les Fêtes» qui
recommença. Ce qu'il y avait peut-être encore en lui
de plus cruel, c'est que j'en fusse moi-même l'artisan
inconscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule chose
à laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte, c'est
moi qui travaillais à les rendre impossibles en
créant peu à peu, par la séparation
prolongée d'avec mon amie, non pas son
indifférence, mais ce qui reviendrait finalement au
même, la mienne. C'était à un long et cruel
suicide du moi qui en moi-même aimait Gilberte que je
m'acharnais avec continuité, avec la clairvoyance non
seulement de ce que je faisais dans le présent, mais de ce
qui en résulterait pour l'avenir: je savais non pas
seulement que dans un certain temps je n'aimerais plus Gilberte,
mais encore qu'elle-même le regretterait, et que les
tentatives qu'elle ferait alors pour me voir, seraient aussi
vaines que celles d'aujourd'hui, non plus parce que je l'aimerais
trop, mais parce que j'aimerais certainement une autre femme que
je resterais à désirer, à attendre, pendant
des heures dont je n'oserais pas distraire une parcelle pour
Gilberte qui ne me serait plus rien.
Et sans doute en ce moment même, où (puisque
j'étais résolu à ne plus la voir, à
moins d'une demande formelle d'explications, d'une
complète déclaration d'amour de sa part, lesquelles
n'avaient plus aucune chance de venir), j'avais
déjà perdu Gilberte, et l'aimais davantage, je
sentais tout ce qu'elle était pour moi, mieux que
l'année précédente, quand passant tous mes
après-midi avec elle, selon que je voulais, je croyais que
rien ne menaçait notre amitié, sans doute en ce
moment l'idée que j'éprouverais un jour les
mêmes sentiments pour une autre m'était odieuse, car
cette idée m'enlevait outre Gilberte, mon amour et ma
souffrance. Mon amour, ma souffrance, où en pleurant
j'essayais de saisir justement ce qu'était Gilberte, et
desquels il me fallait reconnaître qu'ils ne lui
appartenaient pas spécialement et seraient, tôt ou
tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte -- c'était
du moins alors ma manière de penser -- qu'on est toujours
détaché des êtres: quand on aime, on sent que
cet amour ne porte pas leur nom, pourra dans l'avenir
renaître, aurait même pu, même dans le
passé, naître pour une autre et non pour
celle-là. Et dans le temps où l'on n'aime pas, si
l'on prend philosophiquement son parti de ce qu'il y a de
contradictoire dans l'amour, c'est que cet amour dont on parle
à son aise on ne l'éprouve pas alors, donc on ne le
connaît pas, la connaissance en ces matières
étant intermittente et ne survivant pas à la
présence effective du sentiment. Cet avenir où je
n'aimerais plus Gilberte et que ma souffrance m'aidait à
deviner sans que mon imagination pût encore se le
représenter clairement, certes il eût
été temps encore d'avertir Gilberte qu'il se
formerait peu à peu, que sa venue était sinon
imminente, du moins inéluctable, si elle-même,
Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne détruisait
pas dans son germe ma future indifférence. Combien de fois
ne fus-je pas sur le point d'écrire, ou d'aller dire
à Gilberte: «Prenez garde, j'en ai pris la
résolution, la démarche que je fais est une
démarche suprême. Je vous vois pour la
dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai
plus.» A quoi bon? De quel droit eussé-je
reproché à Gilberte une indifférence que,
sans me croire coupable pour cela, je manifestais à tout
ce qui n'était pas elle? La dernière fois! A moi,
cela me paraissait quelque chose d'immense, parce que j'aimais
Gilberte. A elle cela lui eût fait sans doute autant
d'impression que ces lettres où des amis demandent
à nous faire une visite avant de s'expatrier, visite que,
comme aux ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons
parce que nous avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous
disposons chaque jour est élastique; les passions que nous
ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le
rétrécissent et l'habitude le remplit.
D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle ne
m'aurait pas entendu. Nous nous imaginons toujours, quand nous
parlons, que ce sont nos oreilles, notre esprit qui
écoutent. Mes paroles ne seraient parvenues à
Gilberte que déviées, comme si elles avaient eu
à traverser le rideau mouvant d'une cataracte avant
d'arriver à mon amie, méconnaissables, rendant un
son ridicule, n'ayant plus aucune espèce de sens. La
vérité qu'on met dans les mots ne se fraye pas son
chemin directement, n'est pas douée d'une évidence
irrésistible. Il faut qu'assez de temps passe pour qu'une
vérité de même ordre ait pu se former en eux.
Alors l'adversaire politique qui, malgré tous les
raisonnements et toutes les preuves tenait le sectateur de la
doctrine opposée pour un traître, partage
lui-même la conviction détestée à
laquelle celui qui cherchait inutilement à la
répandre ne tient plus.
Alors, le chef-d'uvre qui pour les admirateurs qui le lisaient
haut semblait montrer en soi les preuves de son excellence et
n'offrait à ceux qui écoutaient qu'une image insane
ou médiocre, sera par eux proclamé chef-d'uvre,
trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse, ne
peuvent être brisées du dehors par celui qu'elles
désespèrent; et c'est quand il ne se souciera plus
d'elles, que, tout à coup, par l'effet du travail venu
d'un autre côté, accompli à
l'intérieur de celle qui n'aimait pas, ces
barrières, attaquées jadis sans succès,
tomberont sans utilité. Si j'étais venu annoncer
à Gilberte mon indifférence future et le moyen de
la prévenir, elle aurait induit de cette démarche
que mon amour pour elle, le besoin que j'avais d'elle,
étaient encore plus grands qu'elle n'avait cru, et son
ennui de me voir en eût été augmenté.
Et il est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui m'aidait,
par les états d'esprit disparates, qu'il faisait se
succéder en moi, à prévoir, mieux qu'elle,
la fin de cet amour. Pourtant, un tel avertissement, je l'eusse
peut-être adressé, par lettre ou de vive voix,
à Gilberte, quand assez de temps eût passé,
me la rendant ainsi, il est vrai, moins indispensable, mais aussi
ayant pu lui prouver qu'elle ne me l'était pas.
Malheureusement, certaines personnes bien ou mal
intentionnées lui parlèrent de moi d'une
façon qui dut lui laisser croire qu'elles le faisaient
à ma prière. Chaque fois que j'appris ainsi que
Cottard, ma mère elle-même, et jusqu'à M. de
Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile tout
le sacrifice que je venais d'accomplir, gâché tout
le résultat de ma réserve en me donnant faussement
l'air d'en être sorti, j'avais un double ennui. D'abord je
ne pouvais plus faire dater que de ce jour-là ma
pénible et fructueuse abstention que les fâcheux
avaient à mon insu interrompue et, par conséquent,
annihilée. Mais, de plus, j'eusse eu moins de plaisir
à voir Gilberte qui me croyait maintenant non plus
dignement résigné, mais manoeuvrant dans l'ombre
pour une entrevue qu'elle avait dédaigné
d'accorder. Je maudissais ces vains bavardages de gens qui
souvent, sans même l'intention de nuire ou de rendre
service, pour rien, pour parler, quelquefois parce que nous
n'avons pas pu nous empêcher de le faire devant eux et
qu'ils sont indiscrets (comme nous), nous causent, à point
nommé, tant de mal. Il est vrai que dans la funeste
besogne accomplie pour la destruction de notre amour, ils sont
loin de jouer un rôle égal à deux personnes
qui ont pour habitude l'une par excès de bonté et
l'autre de méchanceté de tout défaire au
moment que tout allait s'arranger. Mais ces deux
personnes-là, nous ne leur en voulons pas comme aux
inopportuns Cottard, car la dernière, c'est la personne
que nous aimons et la première, c'est nous-même.
Cependant, comme presque chaque fois que j'allais la voir, Mme Swann m'invitait à venir goûter avec sa fille et me disait de répondre directement à celle-ci, j'écrivais souvent à Gilberte, et dans cette correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me semblait-il la persuader, je cherchais seulement à frayer le lit le plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le désir ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire; quand on commence d'aimer on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais: «J'avais cru que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si difficile.» Je disais aussi: «Je ne vous verrai probablement plus», je le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût pu croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me faisaient pleurer, parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu croire, mais ce qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette fois le courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais la douceur, de sacrifier le bonheur d'être auprès d'elle à la possibilité de lui paraître agréable un jour, un jour où, hélas! lui paraître agréable me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu pendant la dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât, que ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont on est las, ne fût dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma résolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques années, après que nous nous serions oubliés l'un l'autre, quand je pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement sincère, elle me répondrait: «Comment, vous, vous m'aimiez? Si vous saviez comme je l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle me fit pleurer.» La pensée, pendant que je lui écrivais, aussitôt rentré de chez sa mère, que j'étais peut-être en train de consommer précisément ce malentendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par le plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me poussait à continuer ma lettre.
Si, au moment de quitter Mme Swann quand son
«thé» finissait, je pensais à ce que
j'allais écrire à sa fille, Mme Cottard elle, en
s'en allant, avait eu des pensées d'un caractère
tout différent. Faisant sa «petite
inspection», elle n'avait pas manqué de
féliciter Mme Swann sur les meubles nouveaux, les
récentes «acquisitions» remarquées dans
le salon. Elle pouvait d'ailleurs y retrouver, quoique en bien
petit nombre, quelques-uns des objets qu'Odette avait autrefois
dans l'hôtel de la rue Lapérouse, notamment ses
animaux en matières précieuses, ses
fétiches.
Mais Mme Swann ayant appris d'un ami qu'elle
vénérait le mot «tocard» -- lequel lui
avait ouvert de nouveaux horizons parce qu'il désignait
précisément les choses que quelques années
auparavant elle avait trouvées «chic» --
toutes ces choses-là successivement avaient suivi dans
leur retraite le treillage doré qui servait d'appui aux
chrysanthèmes, mainte bonbonnière de chez Giroux et
le papier à lettres à couronne (pour ne pas parler
des louis en carton semés sur les cheminées et que,
bien avant qu'elle connut Swann, un homme de goût lui avait
conseillé de sacrifier). D'ailleurs dans le
désordre artiste, dans le pêle-mêle d'atelier,
des pièces aux murs encore peints de couleurs sombres qui
les faisaient aussi différentes que possible des salons
blancs que Mme Swann eut un peu plus tard,
l'Extrême-Orient, reculait de plus en plus devant
l'invasion du XVIIIe siècle; et les coussins que, afin que
je fusse plus «confortable», Mme Swann entassait et
pétrissait derrière mon dos étaient
semés de bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de
dragons chinois.
Dans la chambre où on la trouvait le plus souvent et dont
elle disait: «Oui, je l'aime assez, je m'y tiens beaucoup;
je ne pourrais pas vivre au milieu de choses hostiles et pompier;
c'est ici que je travaille» (sans d'ailleurs
préciser si c'était à un tableau,
peut-être à un livre, le goût d'en
écrire commençait à venir aux femmes qui
aiment à faire quelque chose, et à ne pas
être inutiles), elle était entourée de Saxe
(aimant cette dernière sorte de porcelaine, dont elle
prononçait le nom avec un accent anglais, jusqu'à
dire à propos de tout: c'est joli, cela ressemble à
des fleurs de Saxe) elle redoutait pour eux, plus encore que
jadis pour ses magots et ses potiches, le toucher ignorant des
domestiques auxquels elle faisait expier les transes qu'ils lui
avaient données par des emportement auxquels Swann,
maître si poli et doux, assistait sans en être
choqué. La vue lucide de certaines
infériorités n'ôte d'ailleurs rien à
la tendresse; celle-ci les fait au contraire trouver charmantes.
Maintenant c'était plus rarement dans des robes de chambre
japonaises qu'Odette recevait ses intimes, mais plutôt dans
les soies claires et mousseuses de peignoirs Watteau desquelles
elle faisait le geste de caresser sur ses seins l'écume
fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se
prélassait, s'ébattait avec un tel air de
bien-être, de rafraîchissement de la peau, et des
respirations si profondes, qu'elle semblait les considérer
non pas comme décoratives à la façon d'un
cadre, mais comme nécessaires de la même
manière que le «tub» et le
«footing», pour contenter les exigences de sa
physionomie et les raffinements de son hygiène. Elle avait
l'habitude de dire qu'elle se passerait plus aisément de
pain que d'art et de propreté, et qu'elle eût
été plus triste de voir brûler la Joconde que
des «foultitudes» de personnes qu'elle connaissait.
Théories qui semblaient paradoxales à ses amies,
mais la faisaient passer pour une femme supérieure
auprès d'elles et lui valaient une fois par semaine la
visite du ministre de Belgique, de sorte que dans le petit monde
dont elle était le soleil, chacun eût
été bien étonné si l'on avait appris
qu'ailleurs, chez les Verdurin par exemple, elle passât
pour bête. A cause de cette vivacité d'esprit, Mme
Swann préférait la société des hommes
à celle des femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci
c'était toujours en cocotte, signalant en elles les
défauts qui pouvaient leur nuire auprès des hommes,
de grosses attaches, un vilain teint, pas d'orthographe, des
poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux sourcils.
Pour telle au contraire qui lui avait jadis montré de
l'indulgence et de l'amabilité, elle était plus
tendre, surtout si celle-là était malheureuse. Elle
la défendait avec adresse et disait: «On est injuste
pour elle, car c'est une gentille femme, je vous
assure.»
Ce n'était pas seulement l'ameublement du salon d'Odette, c'était Odette elle-même que Mme Cottard et tous ceux qui avaient fréquenté Mme de Crécy auraient eu peine s'ils ne l'avaient pas vue depuis longtemps, à reconnaître. Elle semblait avoir tant d'années de moins qu'autrefois. Sans doute, cela tenait en partie à ce qu'elle avait engraissé, et devenue mieux portante, avait l'air plus calme, plus frais, reposé et d'autre part à ce que les coiffures nouvelles aux cheveux lissés, donnaient plus d'extension à son visage qu'une poudre rose animait, et où ses yeux et son profil jadis trop saillants, semblaient maintenant résorbés. Mais une autre raison de ce changement consistait en ceci que, arrivée au milieu de la vie, Odette s'était enfin découvert, ou inventé, une physionomie personnelle, un «caractère» immuable, un «genre de beauté», et sur ses traits décousus -- qui pendant si longtemps, livrés aux caprices hasardeux et impuissants de la chair, prenant à la moindre fatigue pour un instant, des années, une sorte de vieillesse passagère, lui avaient composé tant bien que mal, selon son humeur et selon sa mine, un visage épars, journalier, informe et charmant -- avait appliqué ce type fixe, comme une jeunesse immortelle.
Swann avait dans sa chambre, au lieu des belles photographies qu'on faisait maintenant de sa femme, et où la même expression énigmatique et victorieuse laissait reconnaître, quels que fussent la robe et le chapeau, sa silhouette et son visage triomphants, un petit daguerréotype ancien tout simple, antérieur à ce type, et duquel la jeunesse et la beauté d'Odette, non encore trouvées par elle, semblaient absentes. Mais sans doute Swann, fidèle ou revenu à une conception différente, goûtait-il dans la jeune femme grêle aux yeux pensifs, aux traits las, à l'attitude suspendue entre la marche et l'immobilité, une grâce plus botticellienne. Il aimait encore en effet à voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire cherchait non à faire ressortir mais à compenser, à dissimuler ce qui, en elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était peut-être, pour un artiste, son «caractère», mais que comme femme, elle trouvait des défauts, ne voulait pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu'il avait achetée parce que c'était exactement celle de la vierge du Magnificat. Mais Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de bluets, de myosotis et de campanules d'après la Primavera du Printemps. Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait remarquer tout bas comme elle donnait sans s'en rendre compte à ses mains pensives, le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui trempe sa plume dans l'encrier que lui tend l'ange, avant d'écrire sur le livre saint où est déjà tracé le mot Magnificat. Mais il ajoutait: «Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu'elle le sût pour qu'elle fît autrement.»
Sauf à ces moments d'involontaire fléchissement où Swann essayait de retrouver la mélancolique cadence botticellienne, le corps d'Odette était maintenant découpé en une seule silhouette cernée tout entière par une «ligne» qui, pour suivre le contour de la femme, avait abandonné les chemins accidentés, les rentrants et les sortants factices, les lacis, l'éparpillement composite des modes d'autrefois, mais qui aussi, là où c'était l'anatomie qui se trompait en faisant des détours inutiles en deçà ou au delà du tracé idéal, savait rectifier d'un trait hardi les écarts de la nature, suppléer, pour toute une partie du parcours, aux défaillances aussi bien de la chair que des étoffes. Les coussins, le «strapontin» de l'affreuse «tournure» avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui, dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l'air d'être composée de pièces disparates qu'aucune individualité ne reliait. La verticale des «effilés» et la courbe des ruches avaient cédé la place à l'inflexion d'un corps qui faisait palpiter la soie comme la sirène bat l'onde et donnait à la percaline une expression humaine, maintenant qu'il s'était dégagé, comme une forme organisée et vivante, du long chaos et de l'enveloppement nébuleux des modes détrônées. Mais Mme Swann cependant avait voulu, avait su garder un vestige de certaines d'entre elles, au milieu même de celles qui les avaient remplacées. Quand le soir, ne pouvant travailler et étant assuré que Gilberte était au théâtre avec des amies, j'allais à l'improviste chez ses parents, je trouvais souvent Mme Swann dans quelque élégant déshabillé dont la jupe, d'un de ces beaux tons sombres, rouge foncé ou orange qui avaient l'air d'avoir une signification particulière parce qu'ils n'étaient plus à la mode, était obliquement traversée d'une rampe ajourée et large de dentelle noire qui faisait penser aux volants d'autrefois. Quand par un jour encore froid de printemps elle m'avait, avant ma brouille avec sa fille, emmené au Jardin d'Acclimatation, sous sa veste qu'elle entr'ouvrait plus ou moins selon qu'elle se réchauffait en marchant, le «dépassant» en dents de scie de sa chemisette avait l'air du revers entrevu de quelque gilet absent, pareil à l'un de ceux qu'elle avait portés quelques années plus tôt et dont elle aimait que les bords eussent ce léger déchiquetage; et sa cravate -- de cet «écossais» auquel elle était restée fidèle, mais en adoucissant tellement les tons (le rouge devenu rose et le bleu lilas), que l'on aurait presque cru à un de ces taffetas gorge de pigeon qui étaient la dernière nouveauté -- était nouée de telle façon sous son menton sans qu'on pût voir où elle était attachée, qu'on pensait invinciblement à ces «brides» de chapeaux, qui ne se portaient plus. Pour peu qu'elle sût «durer» encore quelque temps ainsi, les jeunes gens, essayant de comprendre ses toilettes, diraient: «Madame Swann, n'est-ce pas, c'est toute une époque?» Comme dans un beau style qui superpose des formes différentes et que fortifie une tradition cachée, dans la toilette de Mme Swann, ces souvenirs incertains de gilets, ou de boucles, parfois une tendance aussitôt réprimée au «saute en barque», et jusqu'à une illusion lointaine et vague au «suivez-moi jeune homme», faisaient circuler sous la forme concrète la ressemblance inachevée d'autres plus anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement réalisées par la couturière ou la modiste, mais auxquelles on pensait sans cesse, et enveloppaient Mme Swann de quelque chose de noble -- peut-être parce que l'inutilité même de ces atours faisait qu'ils semblaient répondre à un but plus qu'utilitaire, peut-être à cause du vestige conservé des années passées, ou encore d'une sorte d'individualité vestimentaire, particulière à cette femme et qui donnait à ses mises les plus différentes un même air de famille. On sentait qu'elle ne s'habillait pas seulement pour la commodité ou la parure de son corps; elle était entourée de sa toilette comme de l'appareil délicat et spiritualisé d'une civilisation.
Quand Gilberte qui d'habitude donnait ses goûters le jour où recevait sa mère, devait au contraire être absente et qu'à cause de cela je pouvais aller au «Choufleury» de Mme Swann, je la trouvais vêtue de quelque belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie, et qui non point lâches comme les déshabillés qu'elle revêtait ordinairement à la maison, mais combinées comme pour la sortie au dehors, donnaient cet après-midi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d'alerte et d'agissant. Et sans doute la simplicité hardie de leur coupe, était bien appropriée à sa taille et à ses mouvements dont les manches avaient l'air d'être la couleur, changeante selon les jours; on aurait dit qu'il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une humeur facile dans le taffetas blanc, et qu'une sorte de réserve suprême et pleine de distinction dans la façon d'avancer le bras avait, pour devenir visible, revêtu l'apparence brillante du sourire des grands sacrifices, du crêpe de Chine noir. Mais en même temps à ces robes si vives, la complication des «garnitures» sans utilité pratique, sans raison d'être visible, ajoutait quelque chose de désintéressé, de pensif, de secret, qui s'accordait à la mélancolie que Mme Swann gardait toujours au moins dans la cernure de ses yeux et les phalanges de ses mains. Sous la profusion des porte-bonheur en saphir, des trèfles à quatre feuilles d'émail, des médailles d'argent, des médaillons d'or, des amulettes de turquoise, des chaînettes de rubis, des châtaignes de topaze, il y avait dans la robe elle-même tel dessin colorié poursuivant sur un empiècement rapporté son existence antérieure, telle rangée de petits boutons de satin qui ne boutonnaient rien et ne pouvaient pas se déboutonner, une soutache cherchant à faire plaisir avec la minutie, la discrétion d'un rappel délicat, lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air -- n'ayant sans cela aucune justification possible -- de déceler une intention, d'être un gage de tendresse, de retenir une confidence, de répondre à une superstition, de garder le souvenir d'une guérison, d'un vu, d'un amour ou d'une philippine. Et parfois, dans le velours bleu du corsage un soupçon de crevé Henri II, dans la robe de satin noir un léger renflement qui soit aux manches, près des épaules, faisaient penser aux «gigots» 1830, soit, au contraire sous la jupe «aux paniers» Louis XV, donnaient à la robe un air imperceptible d'être un costume et en insinuant sous la vie présente comme une réminiscence indiscernable du passé, mêlaient à la personne de Mme Swann le charme de certaines héroïnes historiques ou romanesques. Et si je lui faisais remarquer: «Je ne joue pas au golf comme plusieurs de mes amies, disait-elle. Je n'aurais aucune excuse à être comme elles, vêtues de Swetters.»
Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite, ou prenant une assiette de gâteaux pour les offrir à une autre, Mme Swann en passant près de moi, me prenait une seconde à part: «Je suis spécialement chargée par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour après-demain. Comme je n'étais pas certaine de vous voir, j'allais vous écrire si vous n'étiez pas venu.» Je continuais à résister. Et cette résistance me coûtait de moins en moins, parce qu'on a beau aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en est privé par quelque nécessité, depuis déjà un certain temps, on ne peut pas ne pas attacher quelque prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait sincère en se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle qu'on aime, on ne le serait pas non plus en disant qu'on veut la revoir. Car, sans doute, on ne peut supporter son absence qu'en se la promettant courte, en pensant au jour où on se retrouvera, mais d'autre part on sent à quel point ces rêves quotidiens d'une réunion prochaine et sans cesse ajournée sont moins douloureux que ne serait une entrevue qui pourrait être suivie de jalousie, de sorte que la nouvelle qu'on va revoir celle qu'on aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on recule maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin de l'intolérable anxiété causée par la séparation, c'est le recommencement redouté d'émotions sans issue. Comme à une telle entrevue on préfère le souvenir docile qu'on complète à son gré de rêveries où celle qui, dans la réalité ne vous aime pas, vous fait au contraire des déclarations, quand vous êtes tout seul; ce souvenir qu'on peut arriver en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire à rendre aussi doux qu'on veut, comme on le préfère à l'entretien ajourné où on aurait affaire à un être à qui on ne dicterait plus à son gré les paroles qu'on désire, mais dont on subirait les nouvelles froideurs, les violences inattendues. Nous savons tous quand nous n'aimons plus, que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant de souffrances que l'amour malheureux. C'est d'un tel oubli anticipé que je préférais sans me l'avouer, la reposante douceur.
D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement
psychique et d'isolement peut avoir de pénible, le devient
de moins en moins pour une autre raison, c'est qu'elle affaiblit,
en attendant de la guérir, cette idée fixe qu'est
un amour. Le mien était encore assez fort pour que je
tinsse à reconquérir tout mon prestige aux yeux de
Gilberte, lequel, par ma séparation volontaire devait, me
semblait-il, grandir progressivement, de sorte que chacune de ces
calmes et tristes journées où je ne la voyais pas,
venant chacune après l'autre, sans interruption, sans
prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas de
mes affaires), était une journée non pas perdue,
mais gagnée.
Inutilement gagnée peut-être, car bientôt on
pourrait me déclarer guéri. La résignation,
modalité de l'habitude, permet à certaines forces
de s'accroître indéfiniment. Celles, si infimes que
j'avais pour supporter mon chagrin, le premier soir de ma
brouille avec Gilberte, avaient été portées
depuis lors à une puissance incalculable. Seulement la
tendance de tout ce qui existe à se prolonger, est parfois
coupée de brusques impulsions auxquelles nous nous
concédons avec d'autant moins de scrupules de nous laisser
aller que nous savons pendant combien de jours, de mois, nous
avons pu, nous pourrions encore, nous priver. Et souvent, c'est
quand la bourse où l'on épargne va être
pleine qu'on la vide tout d'un coup, c'est sans attendre le
résultat du traitement et quand déjà on
s'est habitué à lui, qu'on le cesse. Et un jour
où Mme Swann me redisait ses habituelles paroles sur le
plaisir que Gilberte aurait à me voir, mettant ainsi le
bonheur dont je me privais déjà depuis si longtemps
comme à la portée de ma main, je fus
bouleversé en comprenant qu'il était encore
possible de le goûter; et j'eus peine à attendre le
lendemain; je venais de me résoudre à aller
surprendre Gilberte avant son dîner.
Ce qui m'aida à patienter tout l'espace d'une journée fut un projet que je fis. Du moment que tout était oublié, que j'étais réconcilié avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous les jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. Et si Mme Swann, bien qu'elle n'eût pas le droit d'être une mère trop sévère, ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je trouverais des cadeaux plus précieux et moins fréquents. Mes parents ne me donnaient pas assez d'argent pour acheter des choses chères. Je songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait venir en lui disant: «A s'est décollée» et qu'il n'en resterait rien. Dans ces conditions n'était-il pas plus sage de la vendre, de la vendre pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais à Gilberte. Il me semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis envelopper; l'habitude m'avait empêché de jamais la voir: m'en séparer eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance. Je l'emportai avec moi avant d'aller chez les Swann, et en donnant leur adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les Champs-Élysées, au coin desquels était le magasin d'un grand marchand de chinoiseries que connaissait mon père. A ma grande surprise, il m'offrit séance tenante de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces billets avec ravissement; pendant toute une année, je pourrais combler chaque jour Gilberte de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans la voiture en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement, comme les Swann demeuraient près du Bois, se trouva, au lieu du chemin habituel, descendre l'avenue des Champs-Élysées. Il avait déjà dépassé le coin de la rue de Berri, quand, dans le crépuscule, je crus reconnaître, très près de la maison des Swann mais allant dans la direction inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait lentement, quoique d'un pas délibéré à côté d'un jeune homme avec qui elle causait et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans la voiture, voulant faire arrêter, puis j'hésitai. Les deux promeneurs étaient déjà un peu loin et les deux lignes douces et parallèles que traçait leur lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre élyséenne. Bientôt j'arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reçu par Mme Swann: «Oh! elle va être désolée, me dit-elle, je ne sais pas comment elle n'est pas là. Elle a eu très chaud tantôt à un cours, elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de ses amies.» «Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Élysées.» «Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites pas à son père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là. Good evening.» Je partis, dis au cocher de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été? Que se disaient-ils dans le soir, de cet air confidentiel?
Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs
inespérés qui avaient dû me permettre de
faire tant de petits plaisirs à cette Gilberte que,
maintenant, j'étais décidé à ne plus
revoir. Sans doute, cet arrêt chez le marchand de
chinoiseries m'avait réjoui en me faisant espérer
que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de moi et
reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arrêt, si
la voiture n'avait pas pris par l'avenue des
Champs-Élysées, je n'eusse pas rencontré
Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des
rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule le bonheur
qu'il avait causé. Il m'était arrivé le
contraire de ce qui se produit si fréquemment. On
désire une joie, et le moyen matériel de
l'atteindre fait défaut. «Il est triste, a dit
Labruyère, d'aimer sans une grande fortune.» Il ne
reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu
le désir de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen
matériel avait été obtenu, mais, au
même moment, sinon par un effet logique, du moins par une
conséquence fortuite de cette réussite
première, la joie avait été
dérobée. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous
l'être toujours.
D'ordinaire, il est vrai, pas dans la même soirée
où nous avons acquis ce qui la rend possible. Le plus
souvent nous continuons de nous évertuer et
d'espérer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais
avoir lieu. Si les circonstances arrivent à être
surmontées, la nature transporte la lutte du dehors au
dedans et fait peu à peu changer assez notre cur pour
qu'il désire autre chose que ce qu'il va posséder.
Et si la péripétie a été si rapide
que notre cur n'a pas eu le temps de changer, la nature ne
désespère pas pour cela de nous vaincre, d'une
manière plus tardive il est vrai, plus subtile, mais aussi
efficace. C'est alors à la dernière seconde que la
possession du bonheur nous est enlevée, ou plutôt
c'est cette possession même que par une ruse diabolique la
nature charge de détruire le bonheur. Ayant
échoué dans tout ce qui était du domaine des
faits et de la vie, c'est une impossibilité
dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur
que la nature crée. Le phénomène du bonheur
ne se produit pas ou donne lieu aux réactions les plus
amères.
Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus
à rien.
Je les dépensai du reste encore plus vite que si j'eusse
envoyé tous les jours des fleurs à Gilberte, car
quand le soir venait, j'étais si malheureux que je ne
pouvais rester chez moi et allais pleurer dans les bras de femmes
que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un
plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus;
maintenant retourner dans la maison de Gilberte n'eût pu
que me faire souffrir.
Même revoir Gilberte, qui m'eût été si
délicieux la veille ne m'eût plus suffi. Car
j'aurais été inquiet tout le temps où je
n'aurais pas été près d'elle. C'est ce qui
fait qu'une femme par toute nouvelle souffrance qu'elle nous
inflige, souvent sans le savoir, augmente son pouvoir sur nous,
mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal qu'elle nous a
fait, la femme nous cerne de plus en plus, redouble nos
chaînes, mais aussi celles dont il nous aurait
jusque-là semblé suffisant de la garotter pour que
nous nous sentions tranquilles. La veille encore, si je n'avais
pas cru ennuyer Gilberte, je me serais contenté de
réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
m'eussent plus contenté et que j'eusse remplacées
par bien d'autres conditions. Car en amour, au contraire de ce
qui se passe après les combats, on les fait plus dures, on
ne cesse de les aggraver, plus on est vaincu, si toutefois on est
en situation de les imposer. Ce n'était pas mon cas
à l'égard de Gilberte. Aussi je
préférai d'abord ne pas retourner chez sa
mère. Je continuais bien à me dire que Gilberte ne
m'aimait pas, que je le savais depuis assez longtemps, que je
pouvais la revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas,
l'oublier à la longue. Mais ces idées, comme un
remède qui n'agit pas contre certaines affections,
étaient sans aucune espèce de pouvoir efficace
contre ces deux lignes parallèles que je revoyais de temps
à autre, de Gilberte et du jeune homme s'enfonçant
à petits pas dans l'avenue des
Champs-Élysées. C'était un mal nouveau, qui
lui aussi finirait par s'user, c'était une image qui un
jour se présenterait à mon esprit
entièrement décantée de tout ce qu'elle
contenait de nocif, comme ces poisons mortels qu'on manie sans
danger, comme un peu de dynamite à quoi on peut allumer sa
cigarette sans crainte d'explosion.
En attendant, il y avait en moi une autre force qui luttait de
toute sa puissance, contre cette force malsaine qui me
représentait sans changement la promenade de Gilberte dans
le crépuscule: pour briser les assauts renouvelés
de ma mémoire, travaillait utilement en sens inverse mon
imagination. La première de ces deux forces, certes,
continuait à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue
des Champs-Élysées, et m'offrait d'autres images
désagréables, tirées du passé, par
exemple Gilberte haussant les épaules quand sa mère
lui demandait de rester avec moi. Mais la seconde force,
travaillant sur le canevas de mes espérances, dessinait un
avenir bien plus complaisamment développé que ce
pauvre passé en somme si restreint.
Pour une minute où je revoyais Gilberte maussade, combien
n'y en avait-il pas où je combinais une démarche
qu'elle ferait faire pour notre réconciliation, pour nos
fiançailles peut-être. Il est vrai que cette force
que l'imagination dirigeait vers l'avenir, elle la puisait
malgré tout dans le passé. Au fur et à
mesure que s'effacerait mon ennui que Gilberte eût
haussé les épaules, diminuerait aussi le souvenir
de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter qu'elle
revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de
cette mort du passé.
J'aimais toujours celle qu'il est vrai que je croyais
détester. Mais chaque fois qu'on me trouvait bien
coiffé, ayant bonne mine, j'aurais voulu qu'elle fût
là. J'étais irrité du désir que
beaucoup de gens manifestèrent à cette
époque de me recevoir et chez lesquels je refusai d'aller.
Il y eut une scène à la maison parce que je
n'accompagnai pas mon père à un dîner
officiel où il devait y avoir les Bontemps avec leur
nièce Albertine, petite jeune fille, presque encore
enfant. Les différentes périodes de notre vie se
chevauchent ainsi l'une l'autre. On refuse
dédaigneusement, à cause de ce qu'on aime et qui
vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est
égal aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait
peut-être pu, si on avait consenti à le voir, aimer
plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos
souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par
d'autres.
Les miennes allaient se modifiant. J'avais l'étonnement
d'apercevoir au fond de moi-même, un jour un sentiment, le
jour suivant un autre, généralement inspirés
par telle espérance ou telle crainte relatives à
Gilberte. A la Gilberte que je portais en moi. J'aurais dû
me dire que l'autre, la réelle, était
peut-être entièrement différente de
celle-là, ignorait tous les regrets que je lui
prêtais, pensait probablement beaucoup moins à moi
non seulement que moi à elle, mais que je ne la faisais
elle-même penser à moi quand j'étais seul en
tête à tête avec ma Gilberte fictive,
cherchais quelles pouvaient être ses vraies intentions
à mon égard et l'imaginais ainsi, son attention
toujours tournée vers moi.
Pendant ces périodes où, tout en
s'affaiblissant, persiste le chagrin, il faut distinguer entre
celui que nous cause la pensée constante de la personne
elle-même, et celui que raniment certains souvenirs, telle
phrase méchante dite, tel verbe employé dans une
lettre qu'on a reçue.
En réservant de décrire à l'occasion d'un
amour ultérieur, les formes diverses du chagrin, disons
que de ces deux-là, la première est infiniment
moins cruelle que la seconde. Cela tient à ce que notre
notion de la personne vivant toujours en nous, y est embellie de
l'auréole que nous ne tardons pas à lui rendre, et
s'empreint sinon des douceurs fréquentes de l'espoir, tout
au moins du calme d'une tristesse permanente. (D'ailleurs, il est
à remarquer que l'image d'une personne qui nous fait
souffrir tient peu de place, dans ces complications qui aggravent
un chagrin d'amour, le prolongent et l'empêchent de
guérir, comme dans certaines maladies la cause est hors de
proportions avec la fièvre consécutive et la
lenteur à entrer en convalescence.) Mais si l'idée
de la personne que nous aimons reçoit le reflet d'une
intelligence généralement optimiste, il n'en est
pas de même de ces souvenirs particuliers, de ces propos
méchants, de cette lettre hostile (je n'en reçus
qu'une seule qui le fût, de Gilberte), on dirait que la
personne elle-même réside dans ces fragments
pourtant si restreints et portée à une puissance
qu'elle est bien loin d'avoir dans l'idée habituelle que
nous formons d'elle tout entière. C'est que la lettre nous
ne l'avons pas comme l'image de l'être aimé,
contemplée dans le calme mélancolique du regret;
nous l'avons lue, dévorée, dans l'angoisse affreuse
dont nous étreignait un malheur inattendu. La formation de
cette sorte de chagrins est autre; ils nous viennent du dehors et
c'est par le chemin de la plus cruelle souffrance qu'ils sont
allés jusqu'à notre cur. L'image de notre amie que
nous croyons ancienne, authentique, a été en
réalité refaite par nous bien des fois. Le souvenir
cruel lui, n'est pas contemporain de cette image
restaurée, il est d'un autre âge, il est un des
rares témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce
passé continue à exister, sauf en nous à qui
il a plu de lui substituer un merveilleux âge d'or, un
paradis où tout le monde sera réconcilié,
ces souvenirs, ces lettres, sont un rappel à la
réalité et devraient nous faire sentir par le
brusque mal qu'ils nous font, combien nous nous sommes
éloignés d'elle dans les folles espérances
de notre attente quotidienne. Ce n'est pas que cette
réalité doive toujours rester la même bien
que cela arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes
que nous n'avons jamais cherché à revoir et qui ont
tout naturellement répondu à notre silence
nullement voulu par un silence pareil. Seulement
celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous n'avons pas
compté les années passées loin d'elles, et
cet exemple qui l'infirmerait est négligé par nous
quand nous raisonnons sur l'efficacité de l'isolement,
comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments, tous les
cas où les leurs ne furent pas vérifiés.
Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir, l'appétit de nous revoir, finissent par renaître dans le cur qui actuellement nous méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées par le cur pour changer. D'abord, du temps, c'est précisément ce que nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l'autre cur aura besoin pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra accessible, il aura cessé d'être un but pour nous. D'ailleurs, l'idée même qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur que, lorsqu'il ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre, cette idée comporte une part, mais une part seulement, de vérité. Il nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents. Mais précisément cette indifférence nous a rendus moins exigeants et nous permet de croire rétrospectivement qu'il nous eût ravi à une époque où il nous eût peut-être semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni très bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité d'un être que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive à notre indifférence eût peut-être été bien loin de suffire à notre amour. Ces tendres paroles, cette offre d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir qu'elles nous auraient causé, non à toutes celles dont nous les aurions voulu voir immédiatement suivies et que par cette avidité nous aurions peut-être empêché de se produire. De sorte qu'il n'est pas certain que le bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en jouir, quand on n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en décider, notre moi d'alors; il n'est plus là; et sans doute suffirait-il qu'il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur s'évanouît.
En attendant ces réalisations après coup d'un
rève auquel je ne tiendrais plus, à force
d'inventer, comme au temps où je connaissais à
peine Gilberte, des paroles, des lettres, où elle
implorait mon pardon, avouait n'avoir jamais aimé que moi
et demandait à m'épouser, une série de
douces images incessamment recréées, finirent par
prendre plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte
et du jeune homme, laquelle n'était plus alimentée
par rien. Je serais peut-être dès lors
retourné chez Mme Swann sans un rêve que je fis et
où un de mes amis, lequel n'était pourtant pas de
ceux que je me connaissais, agissait envers moi avec la plus
grande fausseté et croyait à la mienne. Brusquement
réveillé par la souffrance que venait de me causer
ce rêve et voyant qu'elle persistait, je repensai à
lui, cherchai à me rappeler quel était l'ami que
j'avais vu en dormant et dont le nom espagnol n'était
déjà plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon, je
me mis à interpréter mon rêve. Je savais que
dans beaucoup d'entre eux il ne faut tenir compte ni de
l'apparence des personnes lesquelles peuvent être
déguisées et avoir interchangé leurs
visages, comme ces saints mutilés des cathédrales
que des archéologues ignorants ont refaits, en mettant sur
le corps de l'un la tête de l'autre, et en mêlant les
attributs et les noms. Ceux que les êtres portent dans un
rêve peuvent nous abuser. La personne que nous aimons doit
y être reconnue seulement à la force de la douleur
éprouvée. La mienne m'apprit que devenue pendant
mon sommeil un jeune homme, la personne dont la fausseté
récente me faisait encore mal était Gilberte. Je me
rappelai alors que la dernière fois que je l'avais vue, le
jour où sa mère l'avait empêchée
d'aller à une matinée de danse, elle avait soit
sincèrement, soit en le feignant, refusé tout en
riant d'une façon étrange de croire à mes
bonnes intentions pour elle. Par association, ce souvenir en
ramena un autre dans ma mémoire. Longtemps auparavant,
ç'avait été Swann qui n'avait pas voulu
croire à ma sincérité, ni que je fusse un
bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais écrit,
Gilberte m'avait rapporté ma lettre et me l'avait rendue
avec le même rire incompréhensible. Elle ne me
l'avait pas rendue tout de suite, je me rappelai toute la
scène derrière le massif de lauriers. On devient
moral dès qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de
Gilberte pour moi me sembla comme un châtiment
infligé par la vie à cause de la conduite que
j'avais eue ce jour-là. Les châtiments on croit les
éviter, parce qu'on fait attention aux voitures en
traversant, qu'on évite les dangers. Mais il en est
d'internes. L'accident vient du côté auquel on ne
songeait pas, du dedans, du cur. Les mots de Gilberte: «Si
vous voulez, continuons à lutter» me firent horreur.
Je l'imaginai telle, chez elle peut-être, dans la lingerie,
avec le jeune homme que j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue
des Champs-Élysées. Ainsi, autant que (il y avait
quelque temps) de croire que j'étais tranquillement
installé dans le bonheur, j'avais été
insensé, maintenant que j'avais renoncé à
être heureux, de tenir pour assuré que du moins
j'étais devenu, je pourrais rester calme. Car tant que
notre cur enferme d'une façon permanente l'image d'un
autre être, ce n'est pas seulement notre bonheur, qui peut
à tout moment être détruit; quand ce bonheur
est évanoui, quand nous avons souffert, puis, que nous
avons réussi à endormir notre souffrance, ce qui
est aussi trompeur et précaire qu'avait été
le bonheur même, c'est le calme. Le mien finit par revenir,
car ce qui, modifiant notre état moral, nos désirs,
est entré, à la faveur d'un rêve, dans notre
esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et
la durée ne sont promises à rien, pas même
à la douleur. D'ailleurs, ceux qui souffrent par l'amour
sont comme on dit de certains malades, leur propre
médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une
émanation de lui, c'est en elle qu'ils finissent par
trouver un remède. Elle le leur découvre
elle-même à un moment donné, car au fur et
à mesure qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur
montre un autre aspect de la personne regrettée,
tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le
désir de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle
il faudrait la faire souffrir, tantôt si douce que la
douceur qu'on lui prête on lui en fait un mérite et
on en tire une raison d'espérer. Mais la souffrance qui
s'était renouvelée en moi eut beau finir par
s'apaiser, je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme
Swann. C'est d'abord que chez ceux qui aiment et sont
abandonnés, le sentiment d'attente -- même d'attente
inavouée -- dans lequel ils vivent se transforme de
lui-même, et bien qu'en apparence identique, fait
succéder à un premier état, un second
extrêmement identique, fait succéder á un
premier état, un second exactement contraire. Le premier
était la suite, le reflet des incidents douloureux qui
nous avaient bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se
produire est mêlée d'effroi, d'autant plus que nous
désirons à ce moment-là, si rien de nouveau
ne nous vient du côté de celle que nous aimons, agir
nous-même, et nous ne savons trop quel sera le
succès d'une démarche après laquelle il ne
sera peut-être plus possible d'en entamer d'autre. Mais
bientôt, sans que nous nous en rendions compte, notre
attente qui continue est déterminée, nous l'avons
vu, non plus par le souvenir du passé que nous avons subi,
mais par l'espérance d'un avenir imaginaire. Dès
lors, elle est presque agréable. Puis la première
en durant un peu, nous a habitués à vivre dans
l'expectative.
La souffrance que nous avons éprouvée durant nos
derniers rendez-vous, survit encore en nous, mais
déjà ensommeillée. Nous ne sommes pas trop
pressés de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons
pas bien ce que nous demanderions maintenant. La possession d'un
peu plus de la femme que nous aimons ne ferait que nous rendre
plus nécessaire ce que nous ne possédons pas, et
qui resterait malgré tout, nos besoins naissant de nos
satisfactions, quelque chose d'irréductible.
Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à
celle-ci pour me faire cesser complètement mes visites
à Mme Swann. Cette raison, plus tardive, n'était
pas que j'eusse encore oublié Gilberte, mais de
tâcher de l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma
grande souffrance était finie, mes visites chez Mme Swann
étaient redevenues pour ce qui me restait de tristesse, le
calmant et la distraction qui m'avaient été si
précieux au début. Mais la raison de
l'efficacité du premier faisait aussi
l'inconvénient de la seconde, à savoir qu'à
ces visites le souvenir de Gilberte était intimement
mêlé. La distraction ne m'eût
été utile que si elle eût mis en lutte avec
un sentiment que la présence de Gilberte n'alimentait
plus, des pensées, des intérêts, des passions
où Gilberte ne fût entrée pour rien. Ces
états de conscience auxquels l'être qu'on aime reste
étranger occupent alors une place qui, si petite qu'elle
soit d'abord est autant de retranché à l'amour qui
occupait l'âme tout entière. Il faut chercher
à nourrir, à faire croître ces
pensées, cependant que décline le sentiment qui
n'est plus qu'un souvenir, de façon que les
éléments nouveaux introduits dans l'esprit, lui
disputent, lui arrachent une part de plus en plus grande de
l'âme, et finalement la lui dérobent toute. Je me
rendais compte que c'était la seule manière de tuer
un amour et j'étais encore assez jeune, assez courageux
pour entreprendre de le faire, pour assumer la plus cruelle des
douleurs qui naît de la certitude, que, quelque temps qu'on
doive y mettre, on réussira. La raison que je donnais
maintenant dans mes lettres à Gilberte, de mon refus de la
voir, c'était une allusion à quelque
mystérieux malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait
eu entre elle et moi et sur lequel j'avais espéré
d'abord que Gilberte me demanderait des explications. Mais, en
fait, même dans les relations les plus insignifiantes de la
vie, un éclaircissement n'est sollicité par un
correspondant qui sait qu'une phrase obscure, mensongère,
incriminatrice, est mise à dessein pour qu'il proteste, et
qui est trop heureux de sentir par là qu'il
possède, -- et de garder -- la maîtrise et
l'initiative des opérations. A plus forte raison en est-il
de même dans des relations plus tendres, où l'amour
a tant d'éloquence, l'indifférence si peu de
curiosité. Gilberte n'ayant pas mis en doute ni
cherché à connaître ce malentendu, il devint
pour moi quelque chose de réel auquel je me
référais dans chaque lettre. Et il y a dans ces
situations prises à faux, dans l'affectation de la
froideur, un sortilège qui vous y fait
persévérer. A force d'écrire: «Depuis
que nos curs sont désunis» pour que Gilberte me
répondit: «Mais ils ne le sont pas,
expliquons-nous», j'avais fini par me persuader qu'ils
l'étaient. En répétant toujours: «La
vie a pu changer pour nous, elle n'effacera pas le sentiment que
nous eûmes», par désir de m'entendre dire
enfin: «Mais il n'y a rien de changé, ce sentiment
est plus fort que jamais», je vivais avec l'idée que
la vie avait changé en effet, que nous garderions le
souvenir du sentiment qui n'était plus, comme certains
nerveux pour avoir simulé une maladie finissent par rester
toujours malades. Maintenant chaque fois que j'avais à
écrire à Gilberte, je me reportais à ce
changement imaginé et dont l'existence désormais
tacitement reconnue par le silence qu'elle gardait à ce
sujet dans ses réponses, subsisterait entre nous.
Puis Gilberte cessa de s'en tenir à la
prétérition. Elle-même adopta mon point de
vue; et, comme dans les toasts officiels, où le chef
d'État qui est reçu reprend peu à peu les
mêmes expressions dont vient d'user le chef d'État
qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais à
Gilberte: «La vie a pu nous séparer, le souvenir du
temps où nous nous connûmes durera» elle ne
manqua pas de répondre: «La vie a pu nous
séparer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes
heures qui nous seront toujours chères» (nous
aurions été bien embarrassé de dire pourquoi
«la vie» nous avait séparés, quel
changement s'était produit). Je ne souffrais plus trop.
Pourtant un jour où je lui disais dans une lettre que
j'avais appris la mort de notre vieille marchande de sucre d'orge
des Champs-Élysées, comme je venais d'écrire
ces mots: «J'ai pensé que cela vous a fait de la
peine, en moi cela a remué bien des souvenirs», je
ne pus m'empêcher de fondre en larmes en voyant que je
parlais au passé, et comme s'il s'agissait d'un mort
déjà presque oublié, de cet amour auquel
malgré moi je n'avais jamais cessé de penser comme
étant vivant, pouvant du moins renaître. Rien de
plus tendre que cette correspondance entre amis qui ne voulaient
plus se voir. Les lettres de Gilberte avaient la
délicatesse de celles que j'écrivais aux
indifférents et me donnaient les mêmes marques
apparentes d'affection si douces pour moi à recevoir
d'elle.
D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit
moins de peine. Et comme elle me devenait moins chère, mes
souvenirs douloureux n'avaient plus assez de force pour
détruire dans leur retour incessant la formation du
plaisir que j'avais à penser à Florence, à
Venise. Je regrettais à ces moments-là d'avoir
renoncé à entrer dans la diplomatie et de
m'être fait une existence sédentaire, pour ne pas
m'éloigner d'une jeune fille que je ne verrais plus et que
j'avais déjà presque oubliée. On construit
sa vie pour une personne et quand enfin on peut l'y recevoir,
cette personne ne vient pas, puis meurt pour vous et on vit
prisonnier, dans ce qui n'était destiné qu'à
elle.
Si Venise semblait à mes parents bien lointain et bien
fiévreux pour moi, il était du moins facile d'aller
sans fatigue s'installer à Balbec. Mais pour cela il
eût fallu quitter Paris, renoncer à ces visites,
grâce auxquelles, si rares qu'elles fussent, j'entendais
quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. Je commençais
du reste à y trouver tel ou tel plaisir où Gilberte
n'était pour rien.
Quand le printemps approcha, ramenant le froid, au temps des
Saints de glace et des giboulées de la Semaine Sainte,
comme Mme Swann trouvait qu'on gelait chez elle, il m'arrivait
souvent de la voir recevant dans des fourrures, ses mains et ses
épaules frileuses disparaissant sous le blanc et brillant
tapis d'un immense manchon plat et d'un collet, tous deux
d'hermine, qu'elle n'avait pas quittés en rentrant et qui
avaient l'air des derniers carrés des neiges de l'hiver
plus persistants que les autres et que la chaleur du feu ni le
progrès de la saison n'avaient réussi à
fondre. Et la vérité totale de ces semaines
glaciales mais déjà fleurissantes était
suggérée pour moi dans ce salon, où
bientôt je n'irais plus, par d'autres blancheurs plus
enivrantes, celles par exemple, des «boules de neige»
assemblant au sommet de leurs hautes tiges nues comme les
arbustes linéaires des préraphaélites, leurs
globes parcellés mais unis, blancs comme des anges
annonciateurs et qu'entourait une odeur de citron. Car la
châtelaine de Tansonville savait qu'avril, même
glacé, n'est pas dépourvu de fleurs, que l'hiver,
le printemps, l'été, ne sont pas
séparés par des cloisons aussi hermétiques
que tend à le croire le boulevardier qui jusqu'aux
premières chaleurs s'imagine le monde comme renfermant
seulement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se
contentât des envois que lui faisait son jardinier de
Combray, et que par l'intermédiaire de sa fleuriste
«attitrée» elle ne comblât pas les
lacunes d'une insuffisante évocation à l'aide
d'emprunts faits à la précocité
méditerranéenne, je suis loin de le
prétendre et je ne m'en souciais pas. Il me suffisait pour
avoir la nostalgie de la campagne, qu'à côté
des névés du manchon que tenait Mme Swann, les
boules de neige (qui n'avaient peut-être dans la
pensée de la maîtresse de la maison d'autre but que
de faire, sur les conseils de Bergoe, «symphonie en blanc
majeur» avec son ameublement et sa toilette) me
rappelassent que l'Enchantement du Vendredi Saint figure un
miracle naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on
était plus sage, et aidées du parfum acide et
capiteux de corolles d'autres espèces dont j'ignorais les
noms et qui m'avait fait rester tant de fois en arrêt dans
mes promenades de Combray, rendissent le salon de Mme Swann aussi
virginal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille, aussi
surchargé d'odeurs authentiques, que le petit raidillon de
Tansonville.
Mais c'était encore trop que celui-ci me fût
rappelé. Son souvenir risquait d'entretenir le peu qui
subsistait de mon amour pour Gilberte. Aussi, bien que je ne
souffrisse plus du tout durant ces visites à Mme Swann, je
les espaçai encore et cherchai à la voir le moins
possible. Tout au plus, comme je continuais à ne pas
quitter Paris, me concédai-je certaines promenades avec
elle. Les beaux jours étaient enfin revenus, et la
chaleur. Comme je savais qu'avant le déjeuner Mme Swann
sortait pendant une heure et allait faire quelques pas avenue du
Bois, près de l'Étoile, et de l'endroit qu'on
appelait alors, à cause des gens qui venaient regarder les
riches qu'ils ne connaissaient que de nom, le «Club des
Pannés» -- j'obtins de mes parents que le dimanche,
-- car je n'étais pas libre en semaine à cette
heure-là, -- je pourrais ne déjeuner que bien
après eux, à une heure un quart, et aller faire un
tour auparavant. Je n'y manquai jamais pendant ce mois de mai,
Gilberte étant allée à la campagne chez des
amies. J'arrivais à l'Arc-de-Triomphe vers midi. Je
faisais le guet à l'entrée de l'avenue, ne perdant
pas des yeux le coin de la petite rue par où Mme Swann qui
n'avait que quelques mètres à franchir, venait de
chez elle. Comme c'était déjà l'heure
où beaucoup de promeneurs rentraient déjeuner, ceux
qui restaient étaient peu nombreux et, pour la plus grande
part, des gens élégants. Tout d'un coup, sur le
sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante comme la
plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi, Mme
Swann apparaissait, épanouissant autour d'elle une
toilette toujours différente mais que je me rappelle
surtout mauve; puis elle hissait et déployait sur un long
pédoncule, au moment de sa plus complète
irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la
même nuance que l'effeuillaison des pétales de sa
robe. Toute une suite l'environnait; Swann, quatre ou cinq hommes
de club qui étaient venus la voir le matin chez elle ou
qu'elle avait rencontrés: et leur noire ou grise
agglomération obéissante, exécutant les
mouvements presque mécaniques d'un cadre inerte autour
d'Odette, donnait l'air à cette femme qui seule avait de
l'intensité dans les yeux, de regarder devant elle,
d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre dont elle se
fût approchée, et la faisait surgir, frêle,
sans crainte, dans la nudité de ses tendres couleurs,
comme l'apparition d'un être d'une espèce
différente, d'une race inconnue, et d'une puissance
presque guerrière, grâce à quoi elle
compensait à elle seule sa multiple escorte.
Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait
pas encore, ayant l'air d'assurance et de calme du
créateur qui a accompli son uvre et ne se soucie plus du
reste, certaine que sa toilette, -- dussent des passants
vulgaires ne pas l'apprécier, -- était la plus
élégante de toutes, elle la portait pour
soi-même et pour ses amis, naturellement, sans attention
exagérée, mais aussi sans détachement
complet; n'empêchant pas les petits nuds de son corsage et
de sa jupe de flotter légèrement devant elle comme
des créatures dont elle n'ignorait pas la présence
et à qui elle permettait avec indulgence de se livrer
à leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils
suivissent sa marche, et même sur son ombrelle mauve que
souvent elle tenait encore fermée quand elle arrivait,
elle laissait tomber par moment comme sur un bouquet de violettes
de Parme, son regard heureux et si doux que quand il ne
s'attachait plus à ses amis mais à un objet
inanimé, il avait l'air de sourire encore. Elle
réservait ainsi, elle faisait occuper à sa toilette
cet intervalle d'élégance dont les hommes à
qui Mme Swann parlait le plus en camarades, respectaient l'espace
et la nécessité, non sans une certaine
déférence de profanes, un aveu de leur propre
ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient à leur amie
comme à un malade sur les soins spéciaux qu'il doit
prendre, ou comme à une mère sur l'éducation
de ses enfants, compétence et juridiction. Non moins que
par la cour qui l'entourait et ne semblait pas voir les passants,
Mme Swann, à cause de l'heure tardive de son apparition,
évoquait cet appartement où elle avait passé
une matinée si longue et où il faudrait qu'elle
rentrât bientôt déjeuner; elle semblait en
indiquer la proximité par la tranquillité
flâneuse de sa promenade, pareille à celle qu'on
fait à petits pas dans son jardin; de cet appartement on
aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle l'ombre
intérieure et fraîche. Mais, par tout cela
même, sa vue ne me donnait que davantage la sensation du
plein air et de la chaleur.
D'autant plus que déjà persuadé qu'en vertu
de la liturgie et des rites dans lesquels Mme Swann était
profondément versée, sa toilette était unie
à la saison et à l'heure par un lien
nécessaire, unique, les fleurs de son inflexible chapeau
de paille, les petits rubans de sa robe me semblaient
naître du mois de mai plus naturellement encore que les
fleurs des jardins et des bois; et pour connaître le
trouble nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut
que son ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus
proche, rond, clément, mobile et bleu. Car ces rites,
s'ils étaient souverains, mettaient leur gloire, et par
conséquent Mme Swann mettait la sienne à
obéir avec condescendance, au matin, au printemps, au
soleil, lesquels ne me semblaient pas assez flattés qu'une
femme si élégante voulût bien ne pas les
ignorer, et eût choisi à cause d'eux une robe d'une
étoffe plus claire, plus légère, faisant
penser, par son évasement au col et aux manches, à
la moiteur du cou et des poignets, fît enfin pour eux tous
les frais d'une grande dame qui s'étant gaîment
abaissée à aller voir à la campagne des gens
communs et que tout le monde, même le vulgaire,
connaît, n'en a pas moins tenu à revêtir
spécialement pour ce jour-là une toilette
champêtre. Dès son arrivée, je saluais Mme
Swann, elle m'arrêtait et me disait: «Good
morning» en souriant.
Nous faisions quelques pas. Et je comprenais que ces canons
selon lesquels elle s'habillait, c'était pour
elle-même qu'elle y obéissait, comme à une
sagesse supérieure dont elle eût été
la grande prêtresse: car s'il lui arrivait qu'ayant trop
chaud, elle entr'ouvrît, ou même ôtât,
tout à fait et me donnât à porter sa jaquette
qu'elle avait cru garder fermée, je découvrais dans
la chemisette mille détails d'exécution qui avaient
eu grande chance de rester inaperçus comme ces parties
d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous ses
soins, bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du
public; ou dans les manches de la jaquette pliée sur mon
bras je voyais, je regardais longuement par plaisir ou par
amabilité, quelque détail exquis, une bande d'une
teinte délicieuse, une satinette mauve habituellement
cachée aux yeux de tous, mais aussi délicatement
travaillée que les parties extérieures, comme ces
sculptures gothiques d'une cathédrale dissimulées
au revers d'une balustrade à quatre-vingts pieds de
hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du grand porche,
mais que personne n'avait jamais vues avant qu'au hasard d'un
voyage, un artiste n'eût obtenu de monter se promener en
plein ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux
tours.
Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait
dans l'avenue du Bois comme dans l'allée d'un jardin
à elle, c'était -- pour ces gens qui ignoraient ses
habitudes de «footing» -- qu'elle fût venue
à pieds, sans voiture qui suivît, elle que
dès le mois de mai, on avait l'habitude de voir passer
avec l'attelage le plus soigné, la livrée la mieux
tenue de Paris, mollement et majestueusement assise comme une
déesse, dans le tiède plein air d'une immense
victoria à huit ressorts. A pieds, Mme Swann avait l'air,
surtout avec sa démarche que ralentissait la chaleur,
d'avoir cédé à une curiosité, de
commettre une élégante infraction aux règles
du protocole, comme ces souverains qui sans consulter personne,
accompagnés par l'admiration un peu scandalisée
d'une suite qui n'ose formuler une critique, sortent de leur loge
pendant un gala et visitent le foyer en se mêlant pendant
quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme Swann
et la foule, celle-ci sentait ces barrières d'une certaine
sorte de richesse, lesquelles lui semblent les plus
infranchissables de toutes. Le faubourg Saint-Germain a bien
aussi les siennes, mais moins parlantes aux yeux et à
l'imagination des «pannés». Ceux-ci
auprès d'une grande dame, plus simple, plus facile
à confondre avec une petite bourgeoise, moins
éloignée du peuple, n'éprouveront pas ce
sentiment de leur inégalité, presque de leur
indignité, qu'ils ont devant une Mme Swann. Sans doute,
ces sortes de femmes ne sont pas elles-mêmes
frappées comme eux du brillant appareil dont elles sont
entourées, elles n'y font plus attention, mais c'est
à force d'y être habituées,
c'est-à-dire d'avoir fini par le trouver d'autant plus
naturel, d'autant plus nécessaire, par juger les autres
êtres selon qu'ils sont plus ou moins initiés
à ces habitudes du luxe: de sorte que (la grandeur
qu'elles laissent éclater en elles, qu'elles
découvrent chez les autres, étant toute
matérielle, facile à constater, longue à
acquérir, difficile à compenser), si ces femmes
mettent un passant au rang le plus bas, c'est de la même
manière qu'elles lui sont apparues au plus haut, à
savoir immédiatement, à première vue, sans
appel. Peut-être cette classe sociale particulière
qui comptait alors des femmes comme lady Israels
mêlée à celles de l'aristocratie et Mme Swann
qui devait les fréquenter un jour, cette classe
intermédiaire, inférieure au faubourg
Saint-Germain, puisqu'elle le courtisait, mais supérieure
à ce qui n'est pas du faubourg Saint-Germain, et qui avait
ceci de particulier que déjà dégagée
du monde des riches, elle était la richesse encore, mais
la richesse devenue ductile, obéissant à une
destination, à une pensée artistiques, l'argent
malléable, poétiquement ciselé et qui sait
sourire, peut-être cette classe, du moins avec le
même caractère et le même charme,
n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en faisaient
partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui était la
première condition de leur règne, puisque avec
l'âge elles ont, presque toutes, perdu leur beauté.
Or, autant que du faîte de sa noble richesse,
c'était du comble glorieux de son été
mûr et si savoureux encore, que Mme Swann, majestueuse,
souriante et bonne, s'avançant dans l'avenue du Bois,
voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds, rouler
les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient
anxieusement, incertains si leurs vagues relations avec elle
(d'autant plus qu'ayant à peine été
présentés une fois à Swann ils craignaient
qu'il ne les reconnût pas), étaient suffisantes pour
qu'ils se permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en
tremblant devant les conséquences, qu'ils s'y
décidaient, se demandant si leur geste audacieusement
provocateur et sacrilège, attentant à l'inviolable
suprématie d'une caste, n'allait pas
déchaîner des catastrophes ou faire descendre le
châtiment d'un dieu. Il déclenchait seulement, comme
un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits personnages
salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette,
à commencer par Swann, lequel soulevait son tube
doublé de cuir vert, avec une grâce souriante,
apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais à laquelle ne
s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue autrefois.
Elle était remplacée (comme s'il était dans
une certaine mesure pénétré des
préjugés d'Odette), à la fois par l'ennui
d'avoir à répondre à quelqu'un d'assez mal
habillé, et par la satisfaction que sa femme connût
tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en disant aux
amis élégants qui l'accompagnaient: «Encore
un! Ma parole, je me demande où Odette va chercher tous
ces gens-là!» Cependant, ayant répondu par un
signe de tête au passant alarmé déjà
hors de vue, mais dont le cur battait encore, Mme Swann se
tournait vers moi: «Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous
ne viendrez plus jamais voir Gilberte? Je suis contente
d'être exceptée et que vous ne me
«dropiez» pas tout à fait. J'aime vous voir,
mais j'aimais aussi l'influence que vous aviez sur ma fille. Je
crois qu'elle le regrette beaucoup aussi.
Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez
qu'à ne plus vouloir me voir non plus!»
«Odette, Sagan qui vous dit bonjour», faisait
remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince
faisant comme dans une apothéose de théâtre,
de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front à son
cheval dans une magnifique apothéose, adressait à
Odette un grand salut théâtral et comme
allégorique où s'amplifiait toute la chevaleresque
courtoisie du grand seigneur inclinant son respect devant la
Femme, fût-elle incarnée en une femme que sa
mère ou sa sur ne pourraient pas fréquenter.
D'ailleurs à tout moment, reconnue au fond de la
transparence liquide et du vernis lumineux de l'ombre que versait
sur elle son ombrelle, Mme Swann était saluée par
les derniers cavaliers attardés, comme
cinématographiés au galop sur l'ensoleillement
blanc de l'avenue, hommes de cercle dont les noms,
célèbres pour le public, -- Antoine de Castellane,
Adalbert de Montmorency et tant d'autres -- étaient pour
Mme Swann des noms familiers d'amis. Et, comme la durée
moyenne de la vie, -- la longévité relative, -- est
beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations
poétiques que pour ceux des souffrances du cur, depuis si
longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais
alors à cause de Gilberte, il leur a survécu le
plaisir que j'éprouve, chaque fois que je veux lire, en
une sorte de cadran solaire les minutes qu'il y a entre midi un
quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant
ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet
d'un berceau de glycines.
...
J'étais arrivé à une presque
complète indifférence à l'égard de
Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma
grand'mère pour Balbec. Quand je subissais le charme d'un
visage nouveau, quand c'était à l'aide d'une autre
jeune fille que j'espérais connaître les
cathédrales gothiques, les palais et les jardins de
l'Italie, je me disais tristement que notre amour, en tant qu'il
est l'amour d'une certaine créature, n'est peut-être
pas quelque chose de bien réel, puisque, si des
associations de rêveries agréables ou douloureuses
peuvent le lier pendant quelque temps à une femme
jusqu'à nous faire penser qu'il a été
inspiré par elle d'une façon nécessaire, en
revanche si nous nous dégageons volontairement ou à
notre insu de ces associations, cet amour comme s'il était
au contraire spontané et venait de nous seuls,
renaît pour se donner à une autre femme.
Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant
les premiers temps de mon séjour mon indifférence
n'était encore qu'intermittente.
Souvent (notre vie étant si peu chronologique,
interférant tant d'anachronismes dans la suite des jours),
je vivais dans ceux, plus anciens que la veille ou
l'avant-veille, où j'aimais Gilberte. Alors ne plus la
voir m'était soudain douloureux, comme c'eût
été dans ce temps-là. Le moi qui l'avait
aimée, remplacé déjà presque
entièrement par un autre, resurgissait, et il
m'était rendu beaucoup plus fréquemment par une
chose futile que par une chose importante. Par exemple, pour
anticiper sur mon séjour en Normandie j'entendis à
Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire: «La
famille du directeur du ministère des Postes.» Or
(comme je ne savais pas alors l'influence que cette famille
devait avoir sur ma vie), ce propos aurait dû me
paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance,
celle qu'éprouvait un moi, aboli pour une grande part
depuis longtemps, à être séparé de
Gilberte. C'est que jamais je n'avais repensé à une
conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son
père, relativement à la famille du «directeur
du ministère des Postes». Or, les souvenirs d'amour
ne font pas exception aux lois générales de la
mémoire elles-mêmes régies par les lois plus
générales de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit
tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c'est
justement ce que nous avions oublié (parce que
c'était insignifiant et que nous lui avions ainsi
laissé toute sa force). C'est pourquoi la meilleure part
de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle
pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre ou dans
l'odeur d'une première flambée, partout où
nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence,
n'en ayant pas l'emploi, avait dédaigné, la
dernière réserve du passé, la meilleure,
celle qui quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous
faire pleurer encore.
Hors de nous? En nous pour mieux dire, mais
dérobée à nos propres regards, dans un oubli
plus ou moins prolongé. C'est grâce à cet
oubli seul que nous pouvons de temps à autre retrouver
l'être que nous fûmes, nous placer vis-à-vis
des choses comme cet être l'était, souffrir à
nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu'il
aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand
jour de la mémoire habituelle, les images du passé
pâlissent peu à peu, s'effacent, il ne reste plus
rien d'elles, nous ne le retrouverions plus. Ou plutôt nous
ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
«directeur au ministère des Postes») n'avaient
été soigneusement enfermés dans l'oubli, de
même qu'on dépose à la Bibliothèque
nationale un exemplaire d'un livre qui sans cela risquerait de
devenir introuvable.
Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte ne
furent pas plus longs que ceux qu'on a en rêve, et cette
fois au contraire parce qu'à Balbec, l'Habitude ancienne
n'était plus là pour les faire durer.
Et si ces effets de l'Habitude semblent contradictoires, c'est
qu'elle obéit à des lois multiples. A Paris
j'étais devenu de plus en plus indifférent à
Gilberte, grâce à l'Habitude. Le changement
d'habitude, c'est-à-dire la cessation momentanée de
l'Habitude paracheva l'uvre de l'Habitude quand je partis pour
Balbec. Elle affaiblit mais stabilise, elle amène la
désagrégation mais la fait durer
indéfiniment. Chaque jour depuis des années je
calquais tant bien que mal mon état d'âme sur celui
de la veille. A Balbec un lit nouveau à côté
duquel on m'apportait le matin un petit déjeuner
différent de celui de Paris, ne devait plus soutenir les
pensées dont s'était nourri mon amour pour
Gilberte: il y a des cas (assez rares, il est vrai) où la
sédentarité immobilisant les jours, le meilleur
moyen de gagner du temps, c'est de changer de place. Mon voyage
à Balbec fut comme la première sortie d'un
convalescent qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il
est guéri.
Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile,
croyant le rendre ainsi plus agréable. On verra,
qu'accompli de cette façon, il serait même en un
sens plus vrai puisque on y suivrait de plus près, dans
une intimité plus étroite, les diverses gradations
selon lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le
plaisir spécifique du voyage n'est pas de pouvoir
descendre en route et s'arrêter quand on est
fatigué, c'est de rendre la différence entre le
départ et l'arrivée non pas aussi insensible, mais
aussi profonde qu'on peut, de la ressentir dans sa
totalité, intacte, telle quelle était dans notre
pensée quand notre imagination nous portait du lieu
où nous vivions jusqu'au cur d'un lieu
désiré, en un bond qui nous semblait moins
miraculeux parce qu'il franchissait une distance que parce qu'il
unissait deux individualités distinctes de la terre, qu'il
nous menait d'un nom à un autre nom, et que
schématise (mieux qu'une promenade où, comme on
débarque où l'on veut, il n'y a guère plus
d'arrivée) l'opération mystérieuse qui
s'accomplissait dans ces lieux spéciaux, les gares,
lesquels ne font pas presque partie pour ainsi dire de la ville
mais contiennent l'essence de sa personnalité de
même que sur un écriteau signalétique elles
portent son nom.
Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les choses qu'avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On «présente» un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures de la même époque, fade décor qu'excelle à composer dans les hôtels d'aujourd'hui la maîtresse de maison la plus ignorante la veille, passant maintenant ses journées dans les archives et les bibliothèques et au milieu duquel le chef-d'uvre qu'on regarde tout en dînant ne nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui demander que dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs où l'artiste s'est abstrait pour créer.
Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'où l'on part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques, car si le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer au sortir de la salle d'attente à retrouver tout à l'heure la chambre familière où l'on était il y a un instant encore. Il faut laisser toute espérance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est décidé à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède au mystère, dans un de ces grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-Lazare où j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la ville éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de menaces amoncelées de drame, pareils à certains ciels, d'une modernité presque parisienne, de Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ en chemin de fer ou l'érection de la Croix.
Tant que je m'étais contenté d'apercevoir du
fond de mon lit de Paris l'église persane de Balbec au
milieu des flocons de la tempête, aucune objection à
ce voyage n'avait été faite par mon corps. Elles
avaient commencé seulement quand il avait compris qu'il
serait de la partie et que le soir de l'arrivée on me
conduirait à «ma» chambre qui lui serait
inconnue. Sa révolte était d'autant plus profonde
que la veille même du départ j'avais appris que ma
mère ne nous accompagnerait pas, mon père, retenu
au ministère jusqu'au moment où il partirait pour
l'Espagne avec M. de Norpois ayant préféré
louer une maison dans les environs de Paris. D'ailleurs la
contemplation de Balbec ne me semblait pas moins désirable
parce qu'il fallait l'acheter au prix d'un mal qui au contraire
me semblait figurer et garantir, la réalité de
l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait
remplacée aucun spectacle prétendu
équivalent, aucun «panorama» que j'eusse pu
aller voir sans être empêché par cela
même de rentrer dormir dans mon lit. Ce n'était pas
la première fois que je sentais que ceux qui aiment et
ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes.
Je croyais désirer aussi profondément Balbec que
le docteur qui me soignait et qui me dit s'étonnant, le
matin du départ, de mon air malheureux: «Je vous
réponds que si je pouvais seulement trouver huit jours
pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais
pas prier. Vous allez avoir les courses, les régates, ce
sera exquis.» Pour moi j'avais déjà appris et
même bien avant d'aller entendre la Berma, que quelle que
fût la chose que j'aimerais, elle ne serait jamais
placée qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de
laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir à ce
bien suprême, au lieu de l'y chercher.
Ma grand'mère concevait naturellement notre départ d'une façon un peu différente et toujours aussi désireuse qu'autrefois de donner aux présents qu'on me faisait un caractère artistique, avait voulu pour m'offrir de ce voyage une «épreuve» en partie ancienne, que nous refissions moitié en chemin de fer, moitié en voiture le trajet qu'avait suivi Mme de Sévigné quand elle était allée de Paris à «L'Orient» en passant par Chaulnes et par «le Pont-Audemer». Mais ma grand'mère avait été obligée de renoncer à ce projet, sur la défense de mon père, qui savait, quand elle organisait un déplacement en vue de lui faire rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait comporter, combien on pouvait pronostiquer de trains manqués, de bagages perdus, de maux de gorge et de contraventions. Elle se réjouissait du moins à la pensée que jamais au moment d'aller sur la plage, nous ne serions exposés à en être empêchés par la survenue de ce que sa chère Sévigné appelle une chienne de carrossée, puisque nous ne connaîtrions personne à Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert de lettre d'introduction pour sa sur. (Abstention qui n'avait pas été appréciée de même par mes tantes Céline et Victoire lesquelles ayant connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appelée jusqu'ici, pour marquer cette intimité d'autrefois que «Renée de Cambremer», et possédant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la conversation mais auxquels la réalité actuelle ne correspond pas, croyaient venger notre affront en ne prononçant plus jamais chez Mme Legrandin mère, le nom de sa fille, et se bornant à se congratuler une fois sorties par des phrases comme: «Je n'ai pas fait allusion à qui tu sais», «je crois qu'on aura compris».)
Donc nous partirions simplement de Paris par ce train de une heure vingt-deux que je m'étais plu trop longtemps à chercher dans l'indicateur des chemins de fer où il me donnait chaque fois l'émotion, presque la bienheureuse illusion du départ, pour ne pas me figurer que je le connaissais. Comme la détermination dans notre imagination des traits d'un bonheur tient plutôt à l'identité des désirs qu'il nous inspire, qu'à la précision des renseignements que nous avons sur lui, je croyais connaître celui-là dans ses détails, et je ne doutais pas que j'éprouverais dans le wagon un plaisir spécial quand la journée commencerait à fraîchir, que je contemplerais tel effet à l'approche d'une certaine station; si bien que ce train réveillant toujours en moi les images des mêmes villes que j'enveloppais dans la lumière de ces heures de l'après-midi qu'il traverse, me semblait différent de tous les autres trains; et j'avais fini comme on fait souvent pour un être qu'on n'a jamais vu mais dont on se plaît à s'imaginer qu'on a conquis l'amitié, par donner une physionomie particulière et immuable à ce voyageur artiste et blond qui m'aurait emmené sur sa route, et à qui j'aurais dit adieu au pied de la cathédrale de Saint-Lô, avant qu'il se fût éloigné vers le couchant.
Comme ma grand'mère ne pouvait se résoudre
à aller «tout bêtement» à Balbec,
elle s'arrêterait vingt-quatre heures chez une de ses
amies, de chez laquelle je repartirais le soir même pour ne
pas déranger, et aussi de façon à voir dans
la journée du lendemain l'église de Balbec, qui,
avions-nous appris, était assez éloignée de
Balbec-Plage, et où je ne pourrais peut-être pas
aller ensuite au début de mon traitement de bains. Et
peut-être était-il moins pénible pour moi de
sentir l'objet admirable de mon voyage placé avant la
cruelle première nuit où j'entrerais dans une
demeure nouvelle et accepterais d'y vivre.
Mais il avait fallu d'abord quitter l'ancienne; ma mère
avait arrangé de s'installer ce jour-là même
à Saint-Cloud, et elle avait pris, ou feint de prendre,
toutes ses dispositions pour y aller directement après
nous avoir conduits à la gare, sans avoir à
repasser par la maison où elle craignait que je ne
voulusse, au lieu de partir pour Balbec, rentrer avec elle. Et
même sous le prétexte d'avoir beaucoup à
faire dans la maison qu'elle venait de louer et d'être
à court de temps, en réalité pour
m'éviter la cruauté de ce genre d'adieux, elle
avait décidé de ne pas rester avec nous
jusqu'à ce départ du train où,
dissimulée auparavant dans des allées et venues et
des préparatifs qui n'engagent pas définitivement,
une séparation apparaît brusquement, impossible
à souffrir, alors qu'elle n'est déjà plus
possible à