The Project Gutenberg EBook of La Bete Humaine, by Emile Zola (#6 in our series by Emile Zola) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Nous remercions la Bibliotheque Nationale de France qui a mis a disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donne l'autorisation de les utiliser pour preparer ce texte. LES ROUGON-MACQUART Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire LA BETE HUMAINE EMILE ZOLA I En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain d'une livre, le pate et la bouteille de vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre a son poste, la mere Victoire avait du couvrir le feu de son poele, d'un tel poussier, que la chaleur etait suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une fenetre, s'y accouda. C'etait impasse d'Amsterdam, dans la derniere maison de droite, une haute maison ou la Compagnie de l'Ouest logeait certains de ses employes. La fenetre, au cinquieme, a l'angle du toit mansarde qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchee large trouant le quartier de l'Europe, tout un deroulement brusque de l'horizon, que semblait agrandir encore, cet apres-midi-la, un ciel gris du milieu de fevrier, d'un gris humide et tiede, traverse de soleil. En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de Rome se brouillaient, s'effacaient, legeres. A gauche, les marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches geants, aux vitrages enfumes, celle des grandes lignes, immense, ou l'oeil plongeait, et que les batiments de la poste et de la bouillotterie separaient des autres, plus petites, celles d'Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture; tandis que le pont de l'Europe, a droite, coupait de son etoile de fer la tranchee, que l'on voyait reparaitre et filer au-dela, jusqu'au tunnel des Batignolles. Et, en bas de la fenetre meme, occupant tout le vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se ramifiaient, s'ecartaient en un eventail dont les branches de metal, multipliees, innombrables, allaient se perdre sous les marquises. Les trois postes d'aiguilleur, en avant des arches, montraient leurs petits jardins nus. Dans l'effacement confus des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal rouge tachait le jour pale. Pendant un instant, Roubaud s'interessa, comparant, songeant a sa gare du Havre. Chaque fois qu'il venait de la sorte passer un jour a Paris, et qu'il descendait chez la mere Victoire, le metier le reprenait. Sous la marquise des grandes lignes, l'arrivee d'un train de Mantes avait anime les quais; et il suivit des yeux la machine de manoeuvre, une petite machine-tender, aux trois roues basses et couplees, qui commencait le debranchement du train, alerte besogneuse, emmenant, refoulant les wagons sur les voies de remisage. Une autre machine, puissante celle-la, une machine d'express, aux deux grandes roues devorantes, stationnait seule, lachait par sa cheminee une grosse fumee noire, montant droit, tres lente dans l'air calme. Mais toute son attention fut prise par le train de trois heures vingt-cinq, a destination de Caen, empli deja de ses voyageurs, et qui attendait sa machine. Il n'apercevait pas celle-ci, arretee au-dela du pont de l'Europe; il l'entendait seulement demander la voie, a legers coups de sifflet presses, en personne que l'impatience gagne. Un ordre fut crie, elle repondit par un coup bref qu'elle avait compris. Puis, avant la mise en marche, il y eut un silence, les purgeurs furent ouverts, la vapeur siffla au ras du sol, en un jet assourdissant. Et il vit alors deborder du pont cette blancheur qui foisonnait, tourbillonnante comme un duvet de neige, envolee a travers les charpentes de fer. Tout un coin de l'espace en etait blanchi, tandis que les fumees accrues de l'autre machine elargissaient leur voile noir. Derriere, s'etouffaient des sons prolonges de trompe, des cris de commandement, des secousses de plaques tournantes. Une dechirure se produisit, il distingua, au fond, un train de Versailles et un train d'Auteuil, l'un montant, l'autre descendant, qui se croisaient. Comme Roubaud allait quitter la fenetre, une voix qui prononcait son nom, le fit se pencher. Et il reconnut, au-dessous, sur la terrasse du quatrieme, un jeune homme d'une trentaine d'annees, Henri Dauvergne, conducteur-chef, qui habitait la en compagnie de son pere, chef adjoint des grandes lignes, et de ses soeurs, Claire et Sophie, deux blondes de dix-huit et vingt ans, adorables, menant le menage avec les six mille francs des deux hommes, au milieu d'un continuel eclat de gaiete. On entendait l'ainee rire, pendant que la cadette chantait, et qu'une cage, pleine d'oiseaux des iles, rivalisait de roulades. --Tiens! monsieur Roubaud, vous etes donc a Paris?... Ah! oui, pour votre affaire avec le sous-prefet! De nouveau accoude, le sous-chef de gare expliqua qu'il avait du quitter Le Havre, le matin meme, par l'express de six heures quarante. Un ordre du chef de l'exploitation l'appelait a Paris, on venait de le sermonner d'importance. Heureux encore de n'y avoir pas laisse sa place. --Et madame? demanda Henri. Madame avait voulu venir, elle aussi, pour des emplettes. Son mari l'attendait la, dans cette chambre dont la mere Victoire leur remettait la clef, a chacun de leurs voyages, et ou ils aimaient dejeuner, tranquilles et seuls, pendant que la brave femme etait retenue en bas, a son poste de la salubrite. Ce jour-la, ils avaient mange un petit pain a Mantes, voulant se debarrasser de leurs courses d'abord. Mais trois heures etaient sonnees, il mourait de faim. Henri, pour etre aimable, posa encore une question: --Et vous couchez a Paris? Non, non! ils retournaient tous deux au Havre le soir, par l'express de six heures trente. Ah bien! oui, des vacances! On ne vous derangeait que pour vous flanquer votre paquet, et tout de suite a la niche! Un moment, les deux employes se regarderent, en hochant la tete. Mais ils ne s'entendaient plus, un piano endiable venait d'eclater en notes sonores. Les deux soeurs devaient taper dessus ensemble, riant plus haut, excitant les oiseaux des iles. Alors, le jeune homme, qui s'egayait a son tour, salua, rentra dans l'appartement; et le sous-chef, seul, demeura un instant les yeux sur la terrasse, d'ou montait toute cette gaiete de jeunesse. Puis, les regards leves, il apercut la machine qui avait ferme ses purgeurs, et que l'aiguilleur envoyait sur le train de Caen. Les derniers floconnements de vapeur blanche se perdaient, parmi les gros tourbillons de fumee noire, salissant le ciel. Et il rentra, lui aussi, dans la chambre. Devant le coucou qui marquait trois heures vingt, Roubaud eut un geste desespere. A quoi diable Severine pouvait-elle s'attarder ainsi? Elle n'en sortait plus, lorsqu'elle etait dans un magasin. Pour tromper la faim qui lui labourait l'estomac, il eut l'idee de mettre la table. La vaste piece, a deux fenetres, lui etait familiere, servant a la fois de chambre a coucher, de salle a manger et de cuisine, avec ses meubles de noyer, son lit drape de cotonnade rouge, son buffet a dressoir, sa table ronde, son armoire normande. Il prit, dans le buffet, des serviettes, des assiettes, des fourchettes et des couteaux, deux verres. Tout cela etait d'une proprete extreme, et il s'amusait a ces soins de menage, comme s'il eut joue a la dinette, heureux de la blancheur du linge, tres amoureux de sa femme, riant lui-meme du bon rire frais dont elle allait eclater, en ouvrant la porte. Mais, lorsqu'il eut pose le pate sur une assiette, et place, a cote, la bouteille de vin blanc, il s'inquieta, chercha des yeux. Puis, vivement, il tira de ses poches deux paquets oublies, une petite boite de sardines et du fromage de gruyere. La demie sonna. Roubaud marchait de long en large, tournant, au moindre bruit, l'oreille vers l'escalier. Dans son attente desoeuvree, en passant devant la glace, il s'arreta, se regarda. Il ne vieillissait point, la quarantaine approchait, sans que le roux ardent de ses cheveux frises eut pali. Sa barbe, qu'il portait entiere, restait drue, elle aussi, d'un blond de soleil. Et, de taille moyenne, mais d'une extraordinaire vigueur, il se plaisait a sa personne, satisfait de sa tete un peu plate, au front bas, a la nuque epaisse, de sa face ronde et sanguine, eclairee de deux gros yeux vifs. Ses sourcils se rejoignaient, embroussaillant son front de la barre des jaloux. Comme il avait epouse une femme plus jeune que lui de quinze annees, ces coups d'oeil frequents, donnes aux glaces, le rassuraient. Il y eut un bruit de pas, Roubaud courut entrebailler la porte. Mais c'etait une marchande de journaux de la gare, qui rentrait chez elle, a cote. Il revint, s'interessa a une boite de coquillages, sur le buffet. Il la connaissait bien, cette boite, un cadeau de Severine a la mere Victoire, sa nourrice. Et ce petit objet avait suffi, toute l'histoire de son mariage se deroulait. Deja trois ans bientot. Ne dans le Midi, a Plassans, d'un pere charretier, sorti du service avec les galons de sergent-major, longtemps facteur mixte a la gare de Mantes, il etait passe facteur chef a celle de Barentin; et c'etait la qu'il l'avait connue, sa chere femme, lorsqu'elle venait de Doinville, prendre le train, en compagnie de mademoiselle Berthe, la fille du president Grandmorin. Severine Aubry n'etait que la cadette d'un jardinier, mort au service des Grandmorin; mais le president, son parrain et son tuteur, la gatait tellement, faisant d'elle la compagne de sa fille, les envoyant toutes deux au meme pensionnat de Rouen, et elle-meme avait une telle distinction native, que longtemps Roubaud s'etait contente de la desirer de loin, avec la passion d'un ouvrier degrossi pour un bijou delicat, qu'il jugeait precieux. La etait l'unique roman de son existence. Il l'aurait epousee sans un sou, pour la joie de l'avoir, et quand il s'etait enhardi enfin, la realisation avait depasse le reve: outre Severine et une dot de dix mille francs, le president, aujourd'hui en retraite, membre du conseil d'administration de la Compagnie de l'Ouest, lui avait donne sa protection. Des le lendemain du mariage, il etait passe sous-chef a la gare du Havre. Il avait sans doute pour lui ses notes de bon employe, solide a son poste, ponctuel, honnete, d'un esprit borne, mais tres droit, toutes sortes de qualites excellentes qui pouvaient expliquer l'accueil prompt fait a sa demande et la rapidite de son avancement. Il preferait croire qu'il devait tout a sa femme. Il l'adorait. Lorsqu'il eut ouvert la boite de sardines, Roubaud perdit decidement patience. Le rendez-vous etait pour trois heures. Ou pouvait-elle etre? Elle ne lui conterait pas que l'achat d'une paire de bottines et de six chemises demandait la journee. Et, comme il passait de nouveau devant la glace, il s'apercut, les sourcils herisses, le front coupe d'une ligne dure. Jamais au Havre il ne la soupconnait. A Paris, il s'imaginait toutes sortes de dangers, des ruses, des fautes. Un flot de sang montait a son crane, ses poings d'ancien homme d'equipe se serraient, comme au temps ou il poussait des wagons. Il redevenait la brute inconsciente de sa force, il l'aurait broyee, dans un elan de fureur aveugle. Severine poussa la porte, parut toute fraiche, toute joyeuse. --C'est moi... Hein? tu as du croire que j'etais perdue. Dans l'eclat de ses vingt-cinq ans, elle semblait grande, mince et tres souple, grasse pourtant avec de petits os. Elle n'etait point jolie d'abord, la face longue, la bouche forte, eclairee de dents admirables. Mais, a la regarder, elle seduisait par le charme, l'etrangete de ses larges yeux bleus, sous son epaisse chevelure noire. Et, comme son mari, sans repondre, continuait a l'examiner, du regard trouble et vacillant qu'elle connaissait bien, elle ajouta: --Oh! j'ai couru... Imagine-toi, impossible d'avoir un omnibus. Alors, ne voulant pas depenser l'argent d'une voiture, j'ai couru... Regarde comme j'ai chaud. --Voyons, dit-il violemment, tu ne me feras pas croire que tu viens du Bon Marche. Mais, tout de suite, avec une gentillesse d'enfant, elle se jeta a son cou, en lui posant, sur la bouche, sa jolie petite main potelee: --Vilain, vilain, tais-toi!... Tu sais bien que je t'aime. Une telle sincerite sortait de toute sa personne, il la sentait restee si candide, si droite, qu'il la serra eperdument dans ses bras. Toujours ses soupcons finissaient ainsi. Elle, s'abandonnait, aimant a se faire cajoler. Il la couvrait de baisers, qu'elle ne rendait pas; et c'etait meme la son inquietude obscure, cette grande enfant passive, d'une affection filiale, ou l'amante ne s'eveillait point. --Alors, tu as devalise le Bon Marche? --Oh! oui. Je vais te conter... Mais, auparavant, mangeons. Ce que j'ai faim!... Ah! ecoute, j'ai un petit cadeau. Dis: Mon petit cadeau. Elle lui riait dans le visage, de tout pres. Elle avait fourre sa main droite dans sa poche, ou elle tenait un objet, qu'elle ne sortait pas. --Dis vite: Mon petit cadeau. Lui, riait aussi, en bon homme. Il se decida. --Mon petit cadeau. C'etait un couteau qu'elle venait de lui acheter, pour en remplacer un qu'il avait perdu et qu'il pleurait, depuis quinze jours. Il s'exclamait, le trouvait superbe, ce beau couteau neuf, avec son manche en ivoire et sa lame luisante. Tout de suite, il allait s'en servir. Elle etait ravie de sa joie; et, en plaisantant, elle se fit donner un sou, pour que leur amitie ne fut pas coupee. --Mangeons, mangeons, repeta-t-elle. Non, non! je t'en prie, ne ferme pas encore. J'ai si chaud! Elle l'avait rejoint a la fenetre, elle demeura la quelques secondes, appuyee a son epaule, regardant le vaste champ de la gare. Pour le moment, les fumees s'en etaient allees, le disque cuivre du soleil descendait dans la brume, derriere les maisons de la rue de Rome. En bas, une machine de manoeuvre amenait, tout forme, le train de Mantes, qui devait partir a quatre heures vingt-cinq. Elle le refoula le long du quai, sous la marquise, fut detelee. Au fond, dans le hangar de la Ceinture, des chocs de tampons annoncaient l'attelage imprevu de voitures qu'on ajoutait. Et, seule, au milieu des rails, avec son mecanicien et son chauffeur, noirs de la poussiere du voyage, une lourde machine de train omnibus restait immobile, comme lasse et essoufflee, sans autre vapeur qu'un mince filet sortant d'une soupape. Elle attendait qu'on lui ouvrit la voie, pour retourner au depot des Batignolles. Un signal rouge claqua, s'effaca. Elle partit. --Sont-elles gaies, ces petites Dauvergne! dit Roubaud en quittant la fenetre. Les entends-tu taper sur leur piano?... Tout a l'heure, j'ai vu Henri, qui m'a dit de te presenter ses hommages. --A table, a table! cria Severine. Et elle se jeta sur les sardines, elle devora. Ah! le petit pain de Mantes etait loin! Cela la grisait, quand elle venait a Paris. Elle etait toute vibrante du bonheur d'avoir couru les trottoirs, elle gardait une fievre de ses achats au Bon Marche. En un coup, chaque printemps, elle y depensait ses economies de l'hiver, preferant tout y acheter, disant qu'elle y economisait son voyage. Aussi, sans perdre une bouchee, ne tarissait-elle pas. Un peu confuse, rougissante, elle finit par lacher le total de la somme qu'elle avait depensee, plus de trois cents francs. --Fichtre! dit Roubaud saisi, tu te mets bien, toi, pour la femme d'un sous-chef!... Mais tu n'avais a prendre que six chemises et une paire de bottines? --Oh! mon ami, des occasions uniques!... Une petite soie a rayures delicieuses! un chapeau d'un gout, un reve! des jupons tout faits, avec des volants brodes! Et tout ca pour rien, j'aurais paye le double au Havre... On va m'expedier, tu verras! Il avait pris le parti de rire, tant elle etait jolie, dans sa joie, avec son air de confusion suppliante. Et puis, c'etait si charmant, cette dinette improvisee, au fond de cette chambre ou ils etaient seuls, bien mieux qu'au restaurant. Elle, qui d'ordinaire buvait de l'eau, se laissait aller, vidait son verre de vin blanc, sans savoir. La boite de sardines etait finie, ils entamerent le pate avec le beau couteau neuf. Ce fut un triomphe, tellement il coupait bien. --Et toi, voyons, ton affaire? demanda-t-elle. Tu me fais bavarder, tu ne me dis pas comment ca s'est termine, pour le sous-prefet. Alors, il conta en detail la facon dont le chef de l'exploitation l'avait recu. Oh! un lavage de tete en regle! Il s'etait defendu, avait dit la vraie verite, comment ce petit creve de sous-prefet s'etait obstine a monter avec son chien dans une voiture de premiere, lorsqu'il y avait une voiture de seconde, reservee pour les chasseurs et leurs betes, et la querelle qui s'en etait suivie, et les mots qu'on avait echanges. En somme, le chef lui donnait raison d'avoir voulu faire respecter la consigne; mais le terrible etait la parole qu'il avouait lui-meme: <> On le soupconnait d'etre republicain. Les discussions qui venaient de marquer l'ouverture de la session de 1869, et la peur sourde des prochaines elections generales rendaient le gouvernement ombrageux. Aussi l'aurait-on certainement deplace, sans la bonne recommandation du president Grandmorin. Encore avait-il du signer la lettre d'excuse, conseillee et redigee par ce dernier. Severine l'interrompit, criant: --Hein? ai-je eu raison de lui ecrire et de lui faire une visite avec toi, ce matin, avant que tu ailles recevoir ton savon... Je savais bien qu'il nous tirerait d'affaire. --Oui, il t'aime beaucoup, reprit Roubaud, et il a le bras long, dans la Compagnie... Vois donc un peu a quoi ca sert, d'etre un bon employe. Ah! on ne m'a point menage les eloges: pas beaucoup d'initiative, mais de la conduite, de l'obeissance, du courage, enfin tout! Eh bien, ma chere, si tu n'avais pas ete ma femme, et si Grandmorin n'avait pas plaide ma cause, par amitie pour toi, j'etais fichu, on m'envoyait en penitence, au fond de quelque petite station. Elle regardait fixement le vide, elle murmura, comme se parlant a elle-meme: --Oh! certainement, c'est un homme qui a le bras long. Il y eut un silence, et elle restait les yeux elargis, perdus au loin, cessant de manger. Sans doute elle evoquait les jours de son enfance, la-bas, au chateau de Doinville, a quatre lieues de Rouen. Jamais elle n'avait connu sa mere. Quand son pere, le jardinier Aubry, etait mort, elle entrait dans sa treizieme annee; et c'etait a cette epoque que le president, deja veuf, l'avait gardee pres de sa fille Berthe, sous la surveillance de sa soeur, madame Bonnehon, la femme d'un manufacturier, egalement veuve, a qui le chateau appartenait aujourd'hui. Berthe, son ainee de deux ans, mariee six mois apres elle, avait epouse M. de Lachesnaye, conseiller a la cour de Rouen, un petit homme sec et jaune. L'annee precedente, le president etait encore a la tete de cette cour, dans son pays, lorsqu'il avait pris sa retraite, apres une carriere magnifique. Ne en 1804, substitut a Digne au lendemain de 1830, puis a Fontainebleau, puis a Paris, ensuite procureur a Troyes, avocat general a Rennes, enfin premier president a Rouen. Riche a plusieurs millions, il faisait partie du conseil general depuis 1855, on l'avait nomme commandeur de la Legion d'honneur, le jour meme de sa retraite. Et, du plus loin qu'elle se souvenait, elle le revoyait tel qu'il etait encore, trapu et solide, blanc de bonne heure, d'un blanc dore d'ancien blond, les cheveux en brosse, le collier de barbe coupe ras, sans moustaches, avec une face carree que les yeux d'un bleu dur et le nez gros rendaient severe. Il avait l'abord rude, il faisait tout trembler autour de lui. Roubaud dut elever la voix, repetant a deux reprises: --Eh bien, a quoi donc penses-tu? Elle tressaillit, eut un petit frisson, comme surprise et secouee de peur. --Mais a rien. --Tu ne manges plus, tu n'as donc plus faim? --Oh! si... Tu vas voir. Severine, ayant vide son verre de vin blanc, acheva la tranche de pate qu'elle avait dans son assiette. Mais il y eut une alerte: ils avaient fini le pain d'une livre, pas une bouchee ne restait pour manger le fromage. Ce furent des cris, puis des rires, lorsque, bousculant tout, ils decouvrirent, au fond du buffet de la mere Victoire, un bout de pain rassis. Bien que la fenetre fut ouverte, il continuait de faire chaud, et la jeune femme, qui avait le poele derriere elle, ne se rafraichissait guere, plus rose et plus excitee par l'imprevu de ce dejeuner bavard, dans cette chambre. A propos de la mere Victoire, Roubaud en etait revenu a Grandmorin: encore une, celle-la, qui lui devait une belle chandelle! Fille seduite dont l'enfant etait mort, nourrice de Severine qui venait de couter la vie a sa mere, plus tard femme d'un chauffeur de la Compagnie, elle vivait mal, a Paris, d'un peu de couture, son mari mangeant tout, lorsque la rencontre de sa fille de lait avait renoue les liens d'autrefois, en faisant d'elle aussi une protegee du president; et, aujourd'hui, il lui avait obtenu un poste a la salubrite, la garde des cabinets de luxe, le cote des dames, ce qu'il y a de meilleur. La Compagnie ne lui donnait que cent francs par an, mais elle s'en faisait pres de quatorze, avec la recette, sans compter le logement, cette chambre ou elle etait meme chauffee. Enfin, une situation bien agreable. Et Roubaud calculait que, si Pecqueux, le mari, avait apporte ses deux mille huit cents francs de chauffeur, tant pour les primes que pour le fixe, au lieu de nocer aux deux bouts de la ligne, le menage aurait reuni plus de quatre mille francs, le double de ce que lui, sous-chef de gare, gagnait au Havre. --Sans doute, conclut-il, toutes les femmes ne voudraient pas tenir les cabinets. Mais il n'y a pas de sot metier. Cependant, leur grosse faim s'etait apaisee, et ils ne mangeaient plus que d'un air alangui, coupant le fromage par petits morceaux, pour faire durer le regal. Leurs paroles aussi se faisaient lentes. --A propos, cria-t-il, j'ai oublie de te demander... Pourquoi as-tu donc refuse au president d'aller passer deux ou trois jours a Doinville? Son esprit, dans le bien-etre de la digestion, venait de refaire leur visite du matin, tout pres de la gare, a l'hotel de la rue du Rocher; et il s'etait revu dans le grand cabinet severe, il entendait encore le president leur dire qu'il partait le lendemain pour Doinville. Puis, comme cedant a une idee soudaine, il leur avait offert de prendre le soir meme, avec eux, l'express de six heures trente, et d'emmener ensuite sa filleule la-bas, chez sa soeur, qui la reclamait depuis longtemps. Mais la jeune femme avait allegue toutes sortes de raisons, qui l'empechaient, disait-elle. --Tu sais, moi, continua Roubaud, je ne voyais pas de mal a ce petit voyage. Tu aurais pu y rester jusqu'a jeudi, je me serais arrange... N'est-ce pas? dans notre position, nous avons besoin d'eux. Ce n'est guere adroit, de refuser leurs politesses; d'autant plus que ton refus a eu l'air de lui causer une vraie peine... Aussi n'ai-je cesse de te pousser a accepter, que lorsque tu m'as tire par mon paletot. Alors, j'ai dit comme toi, mais sans comprendre... Hein! pourquoi n'as-tu pas voulu? Severine, les regards vacillants, eut un geste d'impatience. --Est-ce que je puis te laisser tout seul? --Ce n'est pas une raison... Depuis notre mariage, en trois ans, tu es bien allee deux fois a Doinville, passer ainsi une semaine. Rien ne t'empechait d'y retourner une troisieme. La gene de la jeune femme croissait, elle avait detourne la tete. --Enfin, ca ne me disait pas. Tu ne vas pas me forcer a des choses qui me deplaisent. Roubaud ouvrit les bras, comme pour declarer qu'il ne la forcait a rien. Pourtant, il reprit: --Tiens! tu me caches quelque chose... La derniere fois, est-ce que madame Bonnehon t'aurait mal recue? Oh! non, madame Bonnehon l'avait toujours tres bien accueillie. Elle etait si agreable, grande, forte, avec de magnifiques cheveux blonds, belle encore malgre ses cinquante-cinq ans! Depuis son veuvage, et meme du vivant de son mari, on racontait qu'elle avait eu souvent le coeur occupe. On l'adorait a Doinville, elle faisait du chateau un lieu de delices, toute la societe de Rouen y venait en visite, surtout la magistrature. C'etait dans la magistrature que madame Bonnehon avait eu beaucoup d'amis. --Alors, avoue-le, ce sont les Lachesnaye qui t'ont battu froid. Sans doute, depuis son mariage avec M. de Lachesnaye, Berthe avait cesse d'etre pour elle ce qu'elle etait autrefois. Elle ne devenait guere bonne, cette pauvre Berthe, si insignifiante, avec son nez rouge. A Rouen, les dames vantaient beaucoup sa distinction. Aussi, un mari comme le sien, laid, dur, avare, semblait-il plutot fait pour deteindre sur sa femme et la rendre mauvaise. Mais non, Berthe s'etait montree convenable a l'egard de son ancienne camarade, celle-ci n'avait aucun reproche precis a lui adresser. --C'est donc le president qui te deplait, la-bas? Severine, qui, jusque-la, repondait lentement, d'une voix egale, fut reprise d'impatience. --Lui, quelle idee! Et elle continua, en petites phrases nerveuses. On le voyait seulement a peine. Il s'etait reserve, dans le parc, un pavillon, dont la porte donnait sur une ruelle deserte. Il sortait, il rentrait, sans qu'on le sut. Jamais sa soeur, du reste, ne connaissait au juste le jour de son arrivee. Il prenait une voiture a Barentin, se faisait conduire de nuit a Doinville, vivait des journees dans son pavillon, ignore de tous. Ah! ce n'etait pas lui qui vous genait, la-bas. --Je t'en parle, parce que tu m'as raconte vingt fois que, dans ton enfance, il te faisait une peur bleue. --Oh! une peur bleue! tu exageres, comme toujours... Bien sur qu'il ne riait guere. Il vous regardait si fixement, de ses gros yeux, qu'on baissait la tete tout de suite. J'ai vu des gens se troubler, ne pas pouvoir lui adresser un mot, tellement il leur en imposait, avec son grand renom de severite et de sagesse... Mais, moi, il ne m'a jamais grondee, j'ai toujours senti qu'il avait un faible pour moi... De nouveau, sa voix se ralentissait, ses yeux se perdaient au loin. --Je me souviens... Quand j'etais gamine et que je jouais avec des amies, dans les allees, s'il venait a paraitre, toutes se cachaient, meme sa fille Berthe, qui tremblait sans cesse d'etre en faute. Moi, je l'attendais, tranquille. Il passait, et en me voyant la, souriante, le museau leve, il me donnait une petite tape sur la joue... Plus tard, a seize ans, lorsque Berthe avait une faveur a obtenir de lui, c'etait toujours moi qu'elle chargeait de la demande. Je parlais, je ne baissais pas les regards, et je sentais les siens qui m'entraient sous la peau. Mais je m'en moquais bien, j'etais si certaine qu'il accorderait tout ce que je voudrais!... Ah! oui, je me souviens, je me souviens! La-bas, il n'y a pas un taillis du parc, pas un corridor, pas une chambre du chateau, que je ne puisse evoquer en fermant les yeux. Elle se tut, les paupieres closes; et, sur son visage chaud et gonfle, semblait passer le frisson de ces choses d'autrefois, les choses qu'elle ne disait point. Un instant, elle demeura ainsi, avec un petit battement des levres, comme un tic involontaire qui lui tirait douloureusement un coin de la bouche. --Il a ete certainement tres bon pour toi, reprit Roubaud, qui venait d'allumer sa pipe. Non seulement il t'a fait elever comme une demoiselle, mais il a tres sagement administre tes quatre sous, et il a arrondi la somme, lors de notre mariage... Sans compter qu'il doit te laisser quelque chose, il l'a dit devant moi. --Oui, murmura Severine, cette maison de la Croix-de-Maufras, cette propriete que le chemin de fer a coupee. On y allait parfois passer huit jours... Oh! je n'y compte guere, les Lachesnaye doivent le travailler pour qu'il ne me laisse rien. Et puis, j'aime mieux rien, rien! Elle avait prononce ces dernieres paroles d'une voix si vive, qu'il s'en etonna, retirant sa pipe de la bouche, la regardant de ses yeux arrondis. --Es-tu drole! On assure que le president a des millions, quel mal y aurait-il a ce qu'il mit sa filleule dans son testament? Personne n'en serait surpris, et ca arrangerait joliment nos affaires. Puis, une idee qui lui traversa le cerveau le fit rire. --Tu n'as peut-etre pas peur de passer pour sa fille?... Car, tu sais, le president, malgre son air glace, on en chuchote de raides sur son compte. Il parait que, du vivant meme de sa femme, toutes les bonnes y passaient. Enfin, un gaillard qui, aujourd'hui encore, vous trousse une femme... Mon Dieu! va, quand tu serais sa fille! Severine s'etait levee, violente, le visage en flamme, avec le vacillement effraye de son regard bleu, sous la masse lourde de ses cheveux noirs. --Sa fille, sa fille!... Je ne veux pas que tu plaisantes avec ca, entends-tu! Est-ce que je puis etre sa fille? est-ce que je lui ressemble?... Et en voila assez, parlons d'autre chose. Je ne veux pas aller a Doinville, parce que je ne veux pas, parce que je prefere rentrer avec toi au Havre. Il hocha la tete, il l'apaisa du geste. Bon, bon! du moment que ca lui donnait sur les nerfs. Il souriait, jamais il ne l'avait vue si nerveuse. Le vin blanc sans doute. Desireux de se faire pardonner, il reprit le couteau, s'extasiant encore, l'essuyant avec soin; et, pour montrer qu'il coupait comme un rasoir, il s'en taillait les ongles. --Deja quatre heures un quart, murmura Severine, debout devant le coucou. J'ai encore quelques courses... Il faut songer a notre train. Mais, comme pour achever de se calmer, avant de mettre un peu d'ordre dans la chambre, elle retourna s'accouder a la fenetre. Lui, alors, lachant le couteau, lachant sa pipe, quitta la table a son tour, s'approcha d'elle, la prit par-derriere, entre ses bras, doucement. Et il la tenait enlacee ainsi, il avait pose le menton sur son epaule, appuye la tete contre la sienne. Ni l'un ni l'autre ne bougeait plus, ils regardaient. Sous eux, toujours, les petites machines de manoeuvre allaient et venaient sans repos; et on les entendait a peine s'activer, comme des menageres vives et prudentes, les roues assourdies, le sifflet discret. Une d'elles passa, disparut sous le pont de l'Europe, emmenant au remisage les voitures d'un train de Trouville, qu'on debranchait. Et, la-bas, au-dela du pont, elle frola une machine venue seule du Depot, en promeneuse solitaire, avec ses cuivres et ses aciers luisants, fraiche et gaillarde pour le voyage. Celle-ci s'etait arretee, demandant de deux coups brefs la voie a l'aiguilleur, qui, presque immediatement, l'envoya sur son train, tout forme, a quai sous la marquise des grandes lignes. C'etait le train de quatre heures vingt-cinq, pour Dieppe. Un flot de voyageurs se pressait, on entendait le roulement des chariots charges de bagages, des hommes poussaient une a une les bouillottes dans les voitures. Mais la machine et son tender avaient aborde le fourgon de tete, d'un choc sourd, et l'on vit le chef d'equipe serrer lui-meme la vis de la barre d'attelage. Le ciel s'etait assombri vers les Batignolles; une cendre crepusculaire, noyant les facades, semblait tomber deja sur l'eventail elargi des voies; tandis que, dans cet effacement, au lointain, se croisaient sans cesse les departs et les arrivees de la banlieue et de la Ceinture. Par-dela les nappes sombres des grandes halles couvertes, sur Paris obscurci, des fumees rousses, dechiquetees, s'envolaient. --Non, non, laisse-moi, murmura Severine. Peu a peu, sans une parole, il l'avait enveloppee d'une caresse plus etroite, excite par la tiedeur de ce corps jeune, qu'il tenait ainsi a pleins bras. Elle le grisait de son odeur, elle achevait d'affoler son desir, en cambrant les reins pour se degager. D'une secousse, il l'enleva de la fenetre, dont il referma les vitres du coude. Sa bouche avait rencontre la sienne, il lui ecrasait les levres, il l'emportait vers le lit. --Non, non, nous ne sommes pas chez nous, repeta-t-elle. Je t'en prie, pas dans cette chambre! Elle-meme etait comme grise, etourdie de nourriture et de vin, encore vibrante de sa course fievreuse a travers Paris. Cette piece trop chauffee, cette table ou trainait la debandade du couvert, l'imprevu du voyage qui tournait en partie fine, tout lui allumait le sang, la soulevait d'un frisson. Et pourtant elle se refusait, elle resistait, arc-boutee contre le bois du lit, dans une revolte effrayee, dont elle n'aurait pu dire la cause. --Non, non, je ne veux pas. Lui, le sang a la peau, retenait ses grosses mains brutales. Il tremblait, il l'aurait brisee. --Bete, est-ce qu'on saura? Nous retaperons le lit. D'habitude, elle s'abandonnait avec une docilite complaisante, chez eux, au Havre, apres le dejeuner, lorsqu'il etait de service de nuit. Cela semblait sans plaisir pour elle, mais elle y montrait une mollesse heureuse, un affectueux consentement de son plaisir a lui. Et ce qui, en ce moment, le rendait fou, c'etait de la sentir comme jamais il ne l'avait eue, ardente, fremissante de passion sensuelle. Le noir reflet de sa chevelure assombrissait ses calmes yeux de pervenche, sa bouche forte saignait dans le doux ovale de son visage. Il y avait la une femme qu'il ne connaissait point. Pourquoi se refusait-elle? --Dis, pourquoi? Nous avons le temps. Alors, dans une angoisse inexplicable, dans un debat ou elle ne paraissait pas juger les choses nettement, comme si elle se fut ignoree elle aussi, elle eut un cri de douleur vraie, qui le fit se tenir tranquille. --Non, non, je t'en supplie, laisse-moi!... Je ne sais pas, ca m'etrangle, rien que l'idee, en ce moment... ca ne serait pas bien. Tous deux etaient tombes assis au bord du lit. Il se passa la main sur la face, comme pour s'en oter la cuisson qui le brulait. En le voyant redevenu sage, elle, gentille, se pencha, lui posa un gros baiser sur la joue, voulant lui montrer qu'elle l'aimait bien tout de meme. Un instant, ils resterent de la sorte, sans parler, a se remettre. Il lui avait repris la main gauche et jouait avec une vieille bague d'or, un serpent d'or a petite tete de rubis, qu'elle portait au meme doigt que son alliance. Toujours il la lui avait connue la. --Mon petit serpent, dit Severine d'une voix involontaire de reve, croyant qu'il regardait la bague et eprouvant l'imperieux besoin de parler. C'est a la Croix-de-Maufras, qu'il m'en a fait cadeau, pour mes seize ans. Roubaud leva la tete, surpris. --Qui donc? le president? Lorsque les yeux de son mari s'etaient poses sur les siens, elle avait eu une brusque secousse de reveil. Elle sentit un petit froid glacer ses joues. Elle voulut repondre, et ne trouva rien, etranglee par la sorte de paralysie qui la prenait. --Mais, continua-t-il, tu m'as toujours dit que c'etait ta mere qui te l'avait laissee, cette bague. Encore a cette seconde, elle pouvait rattraper la phrase, lachee dans un oubli de tout. Il lui aurait suffi de rire, de jouer l'etourdie. Mais elle s'enteta, ne se possedant plus, inconsciente. --Jamais, mon cheri, je ne t'ai dit que ma mere m'avait laisse cette bague. Du coup, Roubaud la devisagea, palissant lui aussi. --Comment? tu ne m'as jamais dit ca? Tu me l'as dit vingt fois!... Il n'y a pas de mal a ce que le president t'ait donne une bague. Il t'a donne bien autre chose... Mais pourquoi me l'avoir cache? pourquoi avoir menti, en parlant de ta mere? --Je n'ai pas parle de ma mere, mon cheri, tu te trompes. C'etait imbecile, cette obstination. Elle voyait qu'elle se perdait, qu'il lisait clairement sous sa peau, et elle aurait voulu revenir, ravaler ses paroles; mais il n'etait plus temps, elle sentait ses traits se decomposer, l'aveu sortir malgre elle de toute sa personne. Le froid de ses joues avait envahi sa face entiere, un tic nerveux tirait ses levres. Et lui, effrayant, redevenu subitement rouge, a croire que le sang allait faire eclater ses veines, lui avait saisi les poignets, la regardait de tout pres, afin de mieux suivre, dans l'effarement epouvante de ses yeux, ce qu'elle ne disait pas tout haut. --Nom de Dieu! begaya-t-il, nom de Dieu! Elle eut peur, baissa le visage pour le cacher sous son bras, devinant le coup de poing. Un fait, petit, miserable, insignifiant, l'oubli d'un mensonge a propos de cette bague, venait d'amener l'evidence, en quelques paroles echangees. Et il avait suffi d'une minute. Il la jeta d'une secousse en travers du lit, il tapa sur elle des deux poings, au hasard. En trois ans, il ne lui avait pas donne une chiquenaude, et il la massacrait, aveugle, ivre, dans un emportement de brute, de l'homme aux grosses mains, qui, autrefois, avait pousse des wagons. --Nom de Dieu de garce! tu as couche avec!... couche avec!... couche avec! Il s'enrageait a ces mots repetes, il abattait les poings, chaque fois qu'il les prononcait, comme pour les lui faire entrer dans la chair. --Le reste d'un vieux, nom de Dieu de garce!... couche avec!... couche avec! Sa voix s'etranglait d'une telle colere, qu'elle sifflait et ne sortait plus. Alors, seulement, il entendit que, mollissante sous les coups, elle disait non. Elle ne trouvait pas d'autre defense, elle niait pour qu'il ne la tuat pas. Et ce cri, cet entetement dans le mensonge, acheva de le rendre fou. --Avoue que tu as couche avec. --Non! non! Il l'avait reprise, il la soutenait dans ses bras, l'empechant de retomber la face contre la couverture, en pauvre etre qui se cache. Il la forcait a le regarder. --Avoue que tu as couche avec. Mais, se laissant glisser, elle s'echappa, elle voulut courir vers la porte. D'un bond, il fut de nouveau sur elle, le poing en l'air; et, furieusement, d'un seul coup, pres de la table, il l'abattit. Il s'etait jete a son cote, il l'avait empoignee par les cheveux, pour la clouer au sol. Un instant, ils resterent ainsi par terre, face a face, sans bouger. Et, dans l'effrayant silence, on entendit monter les chants et les rires des demoiselles Dauvergne, dont le piano faisait rage, heureusement, en dessous, etouffant les bruits de lutte. C'etait Claire qui chantait des rondes de petites filles, tandis que Sophie l'accompagnait a tour de bras. --Avoue que tu as couche avec. Elle n'osa plus dire non, elle ne repondit point. --Avoue que tu as couche avec, nom de Dieu! ou je t'eventre! Il l'aurait tuee, elle le lisait nettement dans son regard. En tombant, elle avait apercu le couteau, ouvert sur la table; et elle revoyait l'eclair de la lame, elle crut qu'il allongeait le bras. Une lachete l'envahit, un abandon d'elle-meme et de tout, un besoin d'en finir. --Eh bien! oui, c'est vrai, laisse-moi m'en aller. Alors, ce fut abominable. Cet aveu qu'il exigeait si violemment, venait de l'atteindre en pleine figure, comme une chose impossible, monstrueuse. Il semblait que jamais il n'aurait suppose une infamie pareille. Il lui empoigna la tete, il la cogna contre un pied de la table. Elle se debattait, et il la tira par les cheveux, au travers de la piece, bousculant les chaises. Chaque fois qu'elle faisait un effort pour se redresser, il la rejetait sur le carreau d'un coup de poing. Et cela haletant, les dents serrees, un acharnement sauvage et imbecile. La table, poussee, faillit renverser le poele. Des cheveux et du sang resterent a un angle du buffet. Quand ils reprirent haleine, hebetes, gonfles de cette horreur, las de frapper et d'etre frappee, ils etaient revenus pres du lit, elle toujours par terre, vautree, lui accroupi, la tenant encore aux epaules. Et ils soufflerent. En bas, la musique continuait, les rires s'envolaient, tres sonores et tres jeunes. D'une secousse, Roubaud remonta Severine, l'adossa contre le bois du lit. Puis, demeurant a genoux, pesant sur elle, il put parler enfin. Il ne la battait plus, il la torturait de ses questions, du besoin inextinguible qu'il avait de savoir. --Ainsi, tu as couche avec, garce!... Repete, repete que tu as couche avec ce vieux... Et a quel age, hein? toute petite, toute petite, n'est-ce pas? Brusquement, elle venait d'eclater en larmes, ses sanglots l'empechaient de repondre. --Nom de Dieu! veux-tu me dire!... Hein? tu n'avais pas dix ans, que tu l'amusais, ce vieux? C'est pour ca qu'il t'elevait a la becquee, c'est pour sa cochonnerie, dis-le donc, nom de Dieu! ou je recommence! Elle pleurait, elle ne pouvait prononcer un mot, et il leva la main, il l'etourdit d'une nouvelle claque. A trois reprises, comme il n'obtenait pas davantage de reponse, il la gifla, repetant sa question. --A quel age, dis-le donc, garce! dis-le donc? Pourquoi lutter? Son etre fuyait sous elle. Il lui aurait sorti le coeur, de ses doigts gourds d'ancien ouvrier. Et l'interrogatoire continua, elle disait tout, dans un tel aneantissement de honte et de peur, que ses phrases, soufflees tres bas, s'entendaient a peine. Et lui, mordu de sa jalousie atroce, s'enrageait a la souffrance dont le dechiraient les tableaux evoques: il n'en savait jamais assez, il l'obligeait a revenir sur les details, a preciser les faits. L'oreille aux levres de la miserable, il agonisait de cette confession, avec la continuelle menace de son poing leve, pret a cogner encore, si elle s'arretait. De nouveau, tout le passe, a Doinville, defila, l'enfance, la jeunesse. Etait-ce au fond des massifs du grand parc? etait-ce dans le detour perdu de quelque corridor du chateau? Deja le president songeait donc a elle, lorsqu'il l'avait gardee, a la mort de son jardinier, et fait elever avec sa fille? Cela, pour sur, avait commence, les jours ou les autres gamines s'enfuyaient, au milieu de leurs jeux, s'il venait a paraitre, tandis qu'elle, souriante, le museau en l'air, attendait qu'il lui donnat en passant une petite tape sur la joue. Et, plus tard, si elle osait lui parler en face, si elle obtenait tout de lui, n'etait-ce pas qu'elle se sentait maitresse, alors qu'il l'achetait par ses complaisances de trousseur de bonnes, si digne et si severe aux autres? Ah! la sale chose, ce vieux se faisant baisoter comme un grand-pere, regardant pousser cette fillette, la tatant, l'entamant un peu a chaque heure, sans avoir la patience d'attendre qu'elle fut mure! Roubaud haletait. --Enfin, a quel age, repete, a quel age? --Seize ans et demi. --Tu mens! Mentir, mon Dieu! pourquoi? Elle eut un haussement d'epaules plein d'un abandon et d'une lassitude immenses. --Et, la premiere fois, ou ca s'est-il passe? --A la Croix-de-Maufras. Il hesita une seconde, ses levres s'agitaient, une lueur jaune troublait ses yeux. --Et, je veux que tu me dises, qu'est-ce qu'il t'a fait? Elle resta muette. Puis, comme il brandissait le poing: --Tu ne me croirais pas. --Dis toujours... Il n'a pu rien faire, hein? D'un signe de tete, elle repondit. C'etait bien cela. Et, alors, il s'acharna sur la scene, il voulut la connaitre jusqu'au bout, il descendit aux mots crus, aux interrogations immondes. Elle ne desserrait plus les dents, elle continuait a dire oui, a dire non, d'un signe. Peut-etre ca les soulagerait-il l'un et l'autre, quand elle aurait avoue. Mais lui souffrait davantage de ces details, qu'elle croyait etre une attenuation. Des rapports normaux, complets, l'auraient hante d'une vision moins torturante. Cette debauche pourrissait tout, enfoncait et retournait au fond de sa chair les lames empoisonnees de sa jalousie. Maintenant, c'etait fini, il ne vivrait plus, il evoquerait toujours l'execrable image. Un sanglot dechira sa gorge. --Ah! nom de Dieu... ah! nom de Dieu!... ca ne peut pas etre, non, non! c'est trop, ca ne peut pas etre! Puis, tout d'un coup, il la secoua. --Mais nom de Dieu de garce! pourquoi m'as-tu epouse?... Sais-tu que c'est ignoble de m'avoir trompe ainsi? Il y a des voleuses, en prison, qui n'en ont pas tant sur la conscience... Tu me meprisais donc, tu ne m'aimais donc pas?... Hein! pourquoi m'as-tu epouse? Elle eut un geste vague. Est-ce qu'elle savait au juste, a present? En l'epousant, elle etait heureuse, esperant en finir avec l'autre. Il y a tant de choses qu'on ne voudrait pas faire et qu'on fait, parce qu'elles sont encore les plus sages. Non, elle ne l'aimait pas; et ce qu'elle evitait de lui dire, c'etait que, sans cette histoire, jamais elle n'aurait consenti a etre sa femme. --Lui, n'est-ce pas? desirait te caser. Il a trouve une bonne bete... Hein? il desirait te caser pour que ca continue. Et vous avez continue, hein? a tes deux voyages, la-bas. C'est pour ca qu'il t'emmenait? D'un signe, elle avoua de nouveau. --Et c'est pour ca encore qu'il t'invitait, cette fois?... Jusqu'a la fin, alors, ca aurait recommence, ces ordures! Et, si je ne t'etrangle pas, ca recommencera! Ses mains convulsees s'avancaient pour la reprendre a la gorge. Mais, ce coup-ci, elle se revolta. --Voyons, tu es injuste. Puisque c'est moi qui ai refuse d'y aller. Tu m'y envoyais, j'ai du me facher, rappelle-toi... Tu vois bien que je ne voulais plus. C'etait fini. Jamais, jamais plus, je n'aurais voulu. Il sentit qu'elle disait la verite, et il n'en eut aucun soulagement. L'affreuse douleur, le fer qui lui restait en pleine poitrine, c'etait l'irreparable, ce qui avait eu lieu entre elle et cet homme. Il ne souffrait horriblement que de son impuissance a faire que cela ne fut pas. Sans la lacher encore, il s'etait rapproche de son visage, il semblait fascine, attire la, comme pour retrouver, dans le sang de ses petites veines bleues, tout ce qu'elle lui avouait. Et il murmura, obsede, hallucine: --A la Croix-de-Maufras, dans la chambre rouge... Je la connais, la fenetre donne sur le chemin de fer, le lit est en face. Et c'est la, dans cette chambre... Je comprends qu'il parle de te laisser la maison. Tu l'as bien gagnee. Il pouvait veiller sur tes sous et te doter, ca valait ca... Un juge, un homme riche a millions, si respecte, si instruit, si haut! Vrai, la tete vous tourne... Et, dis donc, s'il etait ton pere? Severine, d'un effort, se mit debout. Elle l'avait repousse, avec une vigueur extraordinaire, pour sa faiblesse de pauvre etre vaincu. Violente, elle protestait. --Non, non, pas ca! Tout ce que tu voudras, pour le reste. Bats-moi, tue-moi... Mais ne dis pas ca, tu mens! Roubaud lui avait garde une main dans les siennes. --Est-ce que tu en sais quelque chose? C'est bien parce que tu en doutes toi-meme, que ca te souleve ainsi. Et, comme elle degageait sa main, il sentit la bague, le petit serpent d'or a tete de rubis, oublie a son doigt. Il l'en arracha, le pila du talon sur le carreau, dans un nouvel acces de rage. Puis, il marcha d'un bout de la piece a l'autre, muet, eperdu. Elle, tombee assise au bord du lit, le regardait de ses grands yeux fixes. Et le terrible silence dura. La fureur de Roubaud ne se calmait point. Des qu'elle semblait se dissiper un peu, elle revenait aussitot, comme l'ivresse, par grandes ondes redoublees, qui l'emportaient dans leur vertige. Il ne se possedait plus, battait le vide, jete a toutes les sautes du vent de violence dont il etait flagelle, retombant a l'unique besoin d'apaiser la bete hurlante au fond de lui. C'etait un besoin physique, immediat, comme une faim de vengeance, qui lui tordait le corps et qui ne lui laisserait plus aucun repos, tant qu'il ne l'aurait pas satisfaite. Sans s'arreter, il se tapa les tempes de ses deux poings, il begaya, d'une voix d'angoisse: --Qu'est-ce que je vais faire? Cette femme, puisqu'il ne l'avait pas tuee tout de suite, il ne la tuerait pas maintenant. Sa lachete de la laisser vivre exasperait sa colere, car c'etait lache, c'etait parce qu'il tenait encore a sa peau de garce, qu'il ne l'avait pas etranglee. Il ne pouvait pourtant la garder ainsi. Alors, il allait donc la chasser, la mettre a la rue, pour ne jamais la revoir? Et un nouveau flot de souffrance l'emportait, une execrable nausee le submergeait tout entier, lorsqu'il sentait qu'il ne ferait pas meme ca. Quoi, enfin? Il ne restait qu'a accepter l'abomination et qu'a remmener cette femme au Havre, a continuer la tranquille vie avec elle, comme si de rien n'etait. Non! non! la mort plutot, la mort pour tous les deux, a l'instant! Une telle detresse le souleva, qu'il cria plus haut, egare: --Qu'est-ce que je vais faire? Du lit ou elle restait assise, Severine le suivait toujours de ses grands yeux. Dans la calme affection de camarade qu'elle avait eue pour lui, il l'apitoyait deja, par la douleur demesuree ou elle le voyait. Les gros mots, les coups, elle les aurait excuses, si cet emportement fou lui avait laisse moins de surprise, une surprise dont elle ne revenait pas encore. Elle, passive, docile, qui toute jeune s'etait pliee aux desirs d'un vieillard, qui plus tard avait laisse faire son mariage, simplement desireuse d'arranger les choses, n'arrivait pas a comprendre un tel eclat de jalousie, pour des fautes anciennes, dont elle se repentait; et, sans vice, la chair mal eveillee encore, dans sa demi-inconscience de fille douce, chaste malgre tout, elle regardait son mari, aller, venir, tourner furieusement, comme elle aurait regarde un loup, un etre d'une autre espece. Qu'avait-il donc en lui? Il y en avait tant sans colere! Ce qui l'epouvantait, c'etait de sentir l'animal, soupconne par elle depuis trois ans, a des grognements sourds, aujourd'hui dechaine, enrage, pret a mordre. Que lui dire, pour empecher un malheur? A chaque retour, il se retrouvait pres du lit, devant elle. Et elle l'attendait au passage, elle osa lui parler. --Mon ami, ecoute... Mais il ne l'entendait pas, il repartait a l'autre bout de la piece, ainsi qu'une paille battue d'un orage. --Qu'est-ce que je vais faire? Qu'est-ce que je vais faire? Enfin elle lui saisit le poignet, elle le retint une minute. --Mon ami, voyons, puisque c'est moi qui ai refuse d'y aller... Je n'y serais jamais plus allee, jamais, jamais! C'est toi que j'aime. Et elle se faisait caressante, l'attirant, levant ses levres pour qu'il les baisat. Mais, tombe pres d'elle, il la repoussa, dans un mouvement d'horreur. --Ah! garce, tu voudrais maintenant... Tout a l'heure, tu n'as pas voulu, tu n'avais pas envie de moi... Et, maintenant, tu voudrais, pour me reprendre, hein? Lorsqu'on tient un homme par la, on le tient solidement... Mais ca me brulerait, d'aller avec toi, oui! je sens bien que ca me brulerait le sang d'un poison. Il frissonnait. L'idee de la posseder, cette image de leurs deux corps s'abattant sur le lit, venait de le traverser d'une flamme. Et, dans la nuit trouble de sa chair, au fond de son desir souille qui saignait, brusquement se dressa la necessite de la mort. --Pour que je ne creve pas d'aller encore avec toi, vois-tu, il faut avant ca que je creve l'autre... Il faut que je le creve, que je le creve! Sa voix montait, il repeta le mot, debout, grandi, comme si ce mot, en lui apportant une resolution, l'avait calme. Il ne parla plus, il marcha lentement jusqu'a la table, y regarda le couteau, dont la lame, grande ouverte, luisait. D'un geste machinal, il le ferma, le mit dans sa poche. Et, les mains ballantes, les regards au loin, il restait a la meme place, il songeait. Des obstacles coupaient son front de deux grandes rides. Pour trouver, il retourna ouvrir la fenetre, il s'y planta, le visage dans le petit air froid du crepuscule. Derriere lui, sa femme s'etait levee, reprise de peur; et, n'osant le questionner, tachant de deviner ce qui se passait au fond de ce crane dur, elle attendait, debout elle aussi, en face du large ciel. Sous la nuit commencante, les maisons lointaines se decoupaient en noir, le vaste champ de la gare s'emplissait d'une brume violatre. Du cote des Batignolles surtout, la tranchee profonde etait comme noyee d'une cendre, ou commencaient a s'effacer les charpentes du pont de l'Europe. Vers Paris, un dernier reflet de jour palissait les vitres des grandes halles couvertes, tandis que, dessous, les tenebres amassees pleuvaient. Des etincelles brillerent, on allumait les becs de gaz, le long des quais. Une grosse clarte blanche etait la, la lanterne de la machine du train de Dieppe, bonde de voyageurs, les portieres deja closes, et qui attendait pour partir l'ordre du sous-chef de service. Des embarras s'etaient produits, le signal rouge de l'aiguilleur fermait la voie, pendant qu'une petite machine venait reprendre des voitures, qu'une manoeuvre mal executee avait laissees en route. Sans cesse, des trains filaient dans l'ombre croissante, parmi l'inextricable lacis des rails, au milieu des files de wagons immobiles, stationnant sur les voies d'attente. Il en partit un pour Argenteuil, un autre pour Saint-Germain; il en arriva un de Cherbourg, tres long. Les signaux se multipliaient, les coups de sifflet, les sons de trompe; de toutes parts, un a un, apparaissaient des feux, rouges, verts, jaunes, blancs; c'etait une confusion, a cette heure trouble de l'entre chien et loup, et il semblait que tout allait se briser, et tout passait, se frolait, se degageait, du meme mouvement doux et rampant, vague au fond du crepuscule. Mais le feu rouge de l'aiguilleur s'effaca, le train de Dieppe siffla, se mit en marche. Du ciel pale, commencaient a voler de rares gouttes de pluie. La nuit allait etre tres humide. Quand Roubaud se retourna, il avait la face epaisse et tetue, comme envahie d'ombre par cette nuit qui tombait. Il etait decide, son plan etait fait. Dans le jour mourant, il regarda l'heure au coucou, il dit tout haut: --Cinq heures vingt. Et il s'etonnait: une heure, une heure a peine, pour tant de choses! Il aurait cru que tous deux se devoraient la depuis des semaines. --Cinq heures vingt, nous avons le temps. Severine, qui n'osait l'interroger, le suivait toujours de ses regards anxieux. Elle le vit fureter dans l'armoire, en tirer du papier, une petite bouteille d'encre, une plume. --Tiens! tu vas ecrire. --A qui donc? --A lui... Assieds-toi. Et, comme elle s'ecartait instinctivement de la chaise, sans savoir encore ce qu'il allait exiger, il la ramena, l'assit devant la table, d'une telle pesee, qu'elle y resta. --Ecris... <> Elle tenait la plume, mais sa main tremblait, sa peur s'augmentait de tout l'inconnu, que creusaient devant elle ces deux simples lignes. Aussi s'enhardit-elle jusqu'a lever la tete, suppliante. --Mon ami, que vas-tu faire?... Je t'en prie, explique-moi... Il repeta, de sa voix haute, inexorable: --Ecris, ecris. Puis, les yeux dans les siens, sans colere, sans gros mots, mais avec une obstination dont elle sentait le poids l'ecraser, l'aneantir: --Ce que je vais faire, tu le verras bien... Et, entends-tu, ce que je vais faire, je veux que tu le fasses avec moi... Comme ca, nous resterons ensemble, il y aura quelque chose de solide entre nous. Il l'epouvantait, elle eut un recul encore. --Non, non, je veux savoir... Je n'ecrirai pas avant de savoir. Alors, cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frele d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression continue d'etau, jusqu'a la broyer. C'etait sa volonte qu'il lui entrait ainsi dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle etait restee, dans sa douceur passive, ne pouvait qu'obeir. Instrument d'amour, instrument de mort. --Ecris, ecris. Et elle ecrivit, de sa pauvre main douloureuse, peniblement. --C'est bon, tu es gentille, dit-il, quand il eut la lettre. A present, range un peu ici, apprete tout... Je reviendrai te prendre. Il etait tres calme. Il refit le noeud de sa cravate devant la glace, mit son chapeau, puis s'en alla. Elle l'entendit qui fermait la porte, a double tour, et qui emportait la clef. La nuit croissait de plus en plus. Un instant, elle resta assise, l'oreille tendue a tous les bruits du dehors. Chez la voisine, la marchande de journaux, il y avait une plainte continue, assourdie: sans doute un petit chien oublie. En bas, chez les Dauvergne, le piano se taisait. C'etait maintenant un tapage gai de casseroles et de vaisselle, les deux menageres s'occupant au fond de leur cuisine, Claire a soigner un ragout de mouton, Sophie a eplucher une salade. Et elle, aneantie, les ecoutait rire, dans la detresse affreuse de cette nuit qui tombait. Des six heures un quart, la machine de l'express du Havre, debouchant du pont de l'Europe, fut envoyee sur son train, et attelee. A cause d'un encombrement, on n'avait pu loger ce train sous la marquise des grandes lignes. Il attendait au plein air, contre le quai qui se prolongeait en une sorte de jetee etroite, dans les tenebres d'un ciel d'encre, ou la file des quelques becs de gaz, plantes le long du trottoir, n'alignait que des etoiles fumeuses. Une averse venait de cesser, il en restait un souffle d'une humidite glaciale, epandu par ce vaste espace decouvert, qu'une brume reculait jusqu'aux petites lueurs palies des facades de la rue de Rome. Cela etait immense et triste, noye d'eau, ca et la pique d'un feu sanglant, confusement peuple de masses opaques, les machines et les wagons solitaires, les troncons de trains dormant sur les voies de garage; et, du fond de ce lac d'ombre, des bruits arrivaient, des respirations geantes, haletantes de fievre, des coups de sifflet pareils a des cris aigus de femmes qu'on violente, des trompes lointaines sonnant, lamentables, au milieu du grondement des rues voisines. Il y eut des ordres a voix haute, pour qu'on ajoutat une voiture. Immobile, la machine de l'express perdait par une soupape un grand jet de vapeur qui montait dans tout ce noir, ou elle s'effiloquait en petites fumees, semant de larmes blanches le deuil sans bornes tendu au ciel. A six heures vingt, Roubaud et Severine parurent. Elle venait de rendre la clef a la mere Victoire, en passant devant les cabinets, pres des salles d'attente; et il la poussait, de l'air presse d'un mari que sa femme attarde, lui impatient et brusque, le chapeau en arriere, elle sa voilette serree au visage, hesitante, comme brisee de fatigue. Un flot de voyageurs suivait le quai, ils s'y melerent, longerent la file des wagons, cherchant du regard un compartiment de premiere vide. Le trottoir s'animait, des facteurs roulaient au fourgon de tete les chariots de bagages, un surveillant s'occupait de caser une famille nombreuse, le sous-chef de service donnait un coup d'oeil aux attelages, sa lanterne-signal a la main, pour voir s'ils etaient bien faits, serres a bloc. Et Roubaud avait enfin trouve un compartiment vide, dans lequel il allait faire monter Severine, lorsqu'il fut apercu par le chef de gare, M. Vandorpe, qui se promenait la, en compagnie de son chef adjoint des grandes lignes, M. Dauvergne, tous les deux les mains derriere le dos, suivant la manoeuvre, pour la voiture qu'on ajoutait. Il y eut des saluts, il fallut s'arreter et causer. D'abord, on parla de cette histoire du sous-prefet, qui s'etait terminee a la satisfaction de tout le monde. Ensuite, il fut question d'un accident arrive le matin au Havre, et que le telegraphe avait transmis: une machine, la Lison, qui, le jeudi et le samedi, faisait le service de l'express de six heures trente, avait eu sa bielle cassee, juste comme le train entrait en gare; et la reparation devait immobiliser la-bas, pendant deux jours, le mecanicien, Jacques Lantier, un pays de Roubaud, et son chauffeur, Pecqueux, l'homme de la mere Victoire. Debout devant la portiere du compartiment, Severine attendait, sans monter encore; tandis que son mari affectait avec ces messieurs une grande liberte d'esprit, haussant la voix, riant. Mais il y eut un choc, le train recula de quelques metres: c'etait la machine qui refoulait les premiers wagons sur celui qu'on venait d'ajouter, le 293, pour avoir un coupe reserve. Et le fils Dauvergne, Henri, qui accompagnait le train en qualite de conducteur-chef, ayant reconnu Severine sous sa voilette, l'avait empechee d'etre heurtee par la portiere grande ouverte, en l'ecartant d'un geste prompt; puis, s'excusant, souriant, tres aimable, il lui expliqua que le coupe etait pour un des administrateurs de la Compagnie, qui venait d'en faire la demande, une demi-heure avant le depart du train. Elle eut un petit rire nerveux, sans cause, et il courut a son service, il la quitta enchante, car il s'etait dit souvent qu'elle ferait une maitresse bien agreable. L'horloge marquait six heures vingt-sept. Encore trois minutes. Brusquement, Roubaud, qui guettait au loin les portes des salles d'attente, tout en causant avec le chef de gare, quitta celui-ci, pour revenir pres de Severine. Mais le wagon avait marche, ils durent rejoindre le compartiment vide, a quelques pas; et, tournant le dos, il bousculait sa femme, il la fit monter d'un effort du poignet, tandis que, dans sa docilite anxieuse, elle regardait instinctivement en arriere, pour savoir. C'etait un voyageur attarde qui arrivait, n'ayant a la main qu'une couverture, le collet de son gros paletot bleu releve et si ample, le bord de son chapeau rond si bas sur les sourcils, qu'on ne distinguait de la face, aux clartes vacillantes du gaz, qu'un peu de barbe blanche. Pourtant, M. Vandorpe et M. Dauvergne s'etaient avances, malgre le desir evident que le voyageur avait de n'etre pas vu. Ils le suivirent, il ne les salua que trois wagons plus loin, devant le coupe reserve, ou il monta en hate. C'etait lui. Severine, tremblante, s'etait laissee tomber sur la banquette. Son mari lui broyait le bras d'une etreinte, comme une prise derniere de possession, exultant, maintenant qu'il etait certain de faire la chose. Dans une minute, la demie sonnerait. Un marchand s'entetait a offrir les journaux du soir, des voyageurs se promenaient encore sur le quai, finissant une cigarette. Mais tous monterent: on entendait venir, des deux bouts du train, les surveillants fermant les portieres. Et Roubaud, qui avait eu la surprise desagreable d'apercevoir, dans ce compartiment qu'il croyait vide, une forme sombre occupant un coin, une femme en deuil sans doute, muette, immobile, ne put retenir une exclamation de veritable colere, lorsque la portiere fut rouverte et qu'un surveillant jeta un couple, un gros homme, une grosse femme, qui s'echouerent, etouffant. On allait partir. La pluie, tres fine, avait repris, noyant le vaste champ tenebreux, que sans cesse traversaient des trains, dont on distinguait seulement les vitres eclairees, une file de petites fenetres mouvantes. Des feux verts s'etaient allumes, quelques lanternes dansaient au ras du sol. Et rien autre, rien qu'une immensite noire, ou seules apparaissaient les marquises des grandes lignes, palies d'un faible reflet de gaz. Tout avait sombre, les bruits eux-memes s'assourdissaient, il n'y avait plus que le tonnerre de la machine, ouvrant ses purgeurs, lachant des flots tourbillonnants de vapeur blanche. Une nuee montait, deroulant comme un linceul d'apparition, et dans laquelle passaient de grandes fumees noires, venues on ne savait d'ou. Le ciel en fut obscurci encore, un nuage de suie s'envolait sur le Paris nocturne, incendie de son brasier. Alors, le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le mecanicien demandat la voie. Il y eut deux coups de sifflet, et la-bas, pres du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaca, fut remplace par un feu blanc. Debout a la porte du fourgon, le conducteur-chef attendait l'ordre du depart, qu'il transmit. Le mecanicien siffla encore, longuement, ouvrit son regulateur, demarrant la machine. On partait. D'abord, le mouvement fut insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de l'Europe, s'enfonca vers le tunnel des Batignolles. On ne voyait de lui, saignant comme des blessures ouvertes, que les trois feux de l'arriere, le triangle rouge. Quelques secondes encore, on put le suivre, dans le frisson noir de la nuit. Maintenant, il fuyait, et rien ne devait plus arreter ce train lance a toute vapeur. Il disparut. II A La Croix-de-Maufras, dans un jardin que le chemin de fer a coupe, la maison est posee de biais, si pres de la voie, que tous les trains qui passent l'ebranlent; et un voyage suffit pour l'emporter dans sa memoire, le monde entier filant a grande vitesse la sait a cette place, sans rien connaitre d'elle, toujours close, laissee comme en detresse, avec ses volets gris que verdissent les coups de pluie de l'ouest. C'est le desert, elle semble accroitre encore la solitude de ce coin perdu, qu'une lieue a la ronde separe de toute ame. Seule, la maison du garde-barriere est la, au coin de la route qui traverse la ligne et qui se rend a Doinville, distant de cinq kilometres. Basse, les murs lezardes, les tuiles de la toiture mangees de mousse, elle s'ecrase d'un air abandonne de pauvre, au milieu du jardin qui l'entoure, un jardin plante de legumes, ferme d'une haie vive, et dans lequel se dresse un grand puits, aussi haut que la maison. Le passage a niveau se trouve entre les stations de Malaunay et de Barentin, juste au milieu, a quatre kilometres de chacune d'elles. Il est d'ailleurs tres peu frequente, la vieille barriere a demi pourrie ne roule guere que pour les fardiers des carrieres de Becourt, dans la foret, a une demi-lieue. On ne saurait imaginer un trou plus recule, plus separe des vivants, car le long tunnel, du cote de Malaunay, coupe tout chemin, et l'on ne communique avec Barentin que par un sentier mal entretenu longeant la ligne. Aussi les visiteurs sont-ils rares. Ce soir-la, a la tombee du jour, par un temps gris tres doux, un voyageur, qui venait de quitter a Barentin un train du Havre, suivait d'un pas allonge le sentier de la Croix-de-Maufras. Le pays n'est qu'une suite ininterrompue de vallons et de cotes, une sorte de moutonnement du sol, que le chemin de fer traverse, alternativement, sur des remblais et dans des tranchees. Aux deux bords de la voie, ces accidents de terrain continuels, les montees et les descentes, achevent de rendre les routes difficiles. La sensation de grande solitude en est augmentee; les terrains, maigres, blanchatres, restent incultes; des arbres couronnent les mamelons de petits bois, tandis que, le long des vallees etroites, coulent des ruisseaux, ombrages de saules. D'autres bosses crayeuses sont absolument nues, les coteaux se succedent, steriles, dans un silence et un abandon de mort. Et le voyageur, jeune, vigoureux, hatait le pas, comme pour echapper a la tristesse de ce crepuscule si doux sur cette terre desolee. Dans le jardin du garde-barriere, une fille tirait de l'eau au puits, une grande fille de dix-huit ans, blonde, forte, a la bouche epaisse, aux grands yeux verdatres, au front bas, sous de lourds cheveux. Elle n'etait point jolie, elle avait les hanches solides et les bras durs d'un garcon. Des qu'elle apercut le voyageur, descendant le sentier, elle lacha le seau, elle accourut se mettre devant la porte a claire-voie, qui fermait la haie vive. --Tiens! Jacques! cria-t-elle. Lui, avait leve la tete. Il venait d'avoir vingt-six ans, egalement de grande taille, tres brun, beau garcon au visage rond et regulier, mais que gataient des machoires trop fortes. Ses cheveux, plantes drus, frisaient, ainsi que ses moustaches, si epaisses, si noires, qu'elles augmentaient la paleur de son teint. On aurait dit un monsieur, a sa peau fine, bien rasee sur les joues, si l'on n'eut pas trouve d'autre part l'empreinte indelebile du metier, les graisses qui jaunissaient deja ses mains de mecanicien, des mains pourtant restees petites et souples. --Bonsoir, Flore, dit-il simplement. Mais ses yeux, qu'il avait larges et noirs, semes de points d'or, s'etaient comme troubles d'une fumee rousse, qui les palissait. Les paupieres battirent, les yeux se detournerent, dans une gene subite, un malaise allant jusqu'a la souffrance. Et tout le corps lui-meme avait eu un instinctif mouvement de recul. Elle, immobile, les regards poses droit sur lui, s'etait apercue de ce tressaillement involontaire, qu'il tachait de maitriser, chaque fois qu'il abordait une femme. Elle semblait en rester toute serieuse et triste. Puis, desireux de cacher son embarras, comme il lui demandait si sa mere etait a la maison, bien qu'il sut celle-ci souffrante, incapable de sortir, elle ne repondit que d'un signe de tete, elle s'ecarta pour qu'il put entrer sans la toucher, et retourna au puits, sans un mot, la taille droite et fiere. Jacques, de son pas rapide, traversa l'etroit jardin et entra dans la maison. La, au milieu de la premiere piece, une vaste cuisine ou l'on mangeait et ou l'on vivait, tante Phasie, ainsi qu'il la nommait depuis l'enfance, etait seule, assise pres de la table, sur une chaise de paille, les jambes enveloppees d'un vieux chale. C'etait une cousine de son pere, une Lantier, qui lui avait servi de marraine, et qui, a l'age de six ans, l'avait pris chez elle, quand, son pere et sa mere disparus, envoles a Paris, il etait reste a Plassans, ou il avait suivi plus tard les cours de l'ecole des arts et metiers. Il lui en gardait une vive reconnaissance, il disait que c'etait a elle qu'il le devait, s'il avait fait son chemin. Lorsqu'il etait devenu mecanicien de premiere classe a la Compagnie de l'Ouest, apres deux annees passees au chemin de fer d'Orleans, il y avait trouve sa marraine, remariee a un garde-barriere du nom de Misard, exilee avec les deux filles de son premier mariage, dans ce trou perdu de la Croix-de-Maufras. Aujourd'hui, bien qu'agee de quarante-cinq ans a peine, la belle tante Phasie d'autrefois, si grande, si forte, en paraissait soixante, amaigrie et jaunie, secouee de continuels frissons. Elle eut un cri de joie. --Comment, c'est toi, Jacques!... Ah! mon grand garcon, quelle surprise! Il la baisa sur les joues, il lui expliqua qu'il venait d'avoir brusquement deux jours de conge force: la Lison, sa machine, en arrivant le matin au Havre, avait eu sa bielle rompue, et comme la reparation ne pouvait etre terminee avant vingt-quatre heures, il ne reprendrait son service que le lendemain soir, pour l'express de six heures quarante. Alors, il avait voulu l'embrasser. Il coucherait, il ne repartirait de Barentin que par le train de sept heures vingt-six du matin. Et il gardait entre les siennes ses pauvres mains fondues, il lui disait combien sa derniere lettre l'avait inquiete. --Ah! oui, mon garcon, ca ne va plus, ca ne va plus du tout... Que tu es gentil d'avoir devine mon desir de te voir! Mais je sais a quel point tu es tenu, je n'osais pas te demander de venir. Enfin, te voila, et j'en ai si gros, si gros sur le coeur! Elle s'interrompit, pour jeter craintivement un regard par la fenetre. Sous le jour finissant, de l'autre cote de la voie, on apercevait son mari, Misard, dans un poste de cantonnement, une de ces cabanes de planches, etablies tous les cinq ou six kilometres et reliees par des appareils telegraphiques, afin d'assurer la bonne circulation des trains. Tandis que sa femme, et plus tard Flore, etait chargee de la barriere du passage a niveau, on avait fait de Misard un stationnaire. Comme s'il avait pu l'entendre, elle baissa la voix, dans un frisson. --Je crois bien qu'il m'empoisonne! Jacques eut un sursaut de surprise a cette confidence, et ses yeux, en se tournant eux aussi vers la fenetre, furent de nouveau ternis par ce trouble singulier, cette petite fumee rousse qui en palissait l'eclat noir, diamante d'or. --Oh! tante Phasie, quelle idee! murmura-t-il. Il a l'air si doux et si faible. Un train allant vers Le Havre venait de passer, et Misard etait sorti de son poste, pour fermer la voie derriere lui. Pendant qu'il remontait le levier, mettant au rouge le signal, Jacques le regardait. Un petit homme malingre, les cheveux et la barbe rares, decolores, la figure creusee et pauvre. Avec cela, silencieux, efface, sans colere, d'une politesse obsequieuse devant les chefs. Mais il etait rentre dans la cabane de planches, pour inscrire sur son garde-temps l'heure du passage, et pour pousser les deux boutons electriques, l'un qui rendait la voie libre au poste precedent, l'autre qui annoncait le train au poste suivant. --Ah! tu ne le connais pas, reprit tante Phasie. Je te dis qu'il doit me faire prendre quelque salete... Moi qui etais si forte, qui l'aurais mange, et c'est lui, ce bout d'homme, ce rien du tout, qui me mange! Elle s'enfievrait d'une rancune sourde et peureuse, elle vidait son coeur, ravie de tenir enfin quelqu'un qui l'ecoutait. Ou avait-elle eu la tete de se remarier avec un sournois pareil, et sans le sou, et avare, elle plus agee de cinq ans, ayant deux filles, l'une de six ans, l'autre de huit ans deja? Voici dix annees bientot qu'elle avait fait ce beau coup, et pas une heure ne s'etait ecoulee sans qu'elle en eut le repentir: une existence de misere, un exil dans ce coin glace du Nord, ou elle grelottait, un ennui a perir, de n'avoir jamais personne a qui causer, pas meme une voisine. Lui, etait un ancien poseur de la voie, qui, maintenant, gagnait douze cents francs comme stationnaire; elle, des le debut, avait eu cinquante francs pour la barriere, dont Flore aujourd'hui se trouvait chargee; et la etaient le present et l'avenir, aucun autre espoir, la certitude de vivre et de crever dans ce trou, a mille lieues des vivants. Ce qu'elle ne racontait pas, c'etaient les consolations qu'elle avait encore, avant de tomber malade, lorsque son mari travaillait au ballast, et qu'elle demeurait seule a garder la barriere avec ses filles; car elle possedait alors, de Rouen au Havre, sur toute la ligne, une telle reputation de belle femme, que les inspecteurs de la voie la visitaient au passage; meme il y avait eu des rivalites, les piqueurs d'un autre service etaient toujours en tournee, a redoubler de surveillance. Le mari n'etait pas une gene, deferent avec tout le monde, se glissant par les portes, partant, revenant sans rien voir. Mais ces distractions avaient cesse, et elle restait la, les semaines, les mois, sur cette chaise, dans cette solitude, a sentir son corps s'en aller un peu plus, d'heure en heure. --Je te dis, repeta-t-elle pour conclure, que c'est lui qui s'est mis apres moi, et qu'il m'achevera, tout petit qu'il est. Une sonnerie brusque lui fit jeter au-dehors le meme regard inquiet. C'etait le poste precedent qui annoncait a Misard un train allant sur Paris; et l'aiguille de l'appareil de cantonnement, pose devant la vitre, s'etait inclinee dans le sens de la direction. Il arreta la sonnerie, il sortit pour signaler le train par deux sons de trompe. Flore, a ce moment, vint pousser la barriere; puis, elle se planta, tenant tout droit le drapeau, dans son fourreau de cuir. On entendit le train, un express, cache par une courbe, s'approcher avec un grondement qui grandissait. Il passa comme en un coup de foudre, ebranlant, menacant d'emporter la maison basse, au milieu d'un vent de tempete. Deja Flore s'en retournait a ses legumes, tandis que Misard, apres avoir ferme la voie montante derriere le train, allait rouvrir la voie descendante, en abattant le levier pour effacer le signal rouge; car une nouvelle sonnerie, accompagnee du relevement de l'autre aiguille, venait de l'avertir que le train, passe cinq minutes plus tot, avait franchi le poste suivant. Il rentra, prevint les deux postes, inscrivit le passage, puis attendit. Besogne toujours la meme, qu'il faisait pendant douze heures, vivant la, mangeant la, sans lire trois lignes d'un journal, sans paraitre meme avoir une pensee, sous son crane oblique. Jacques, qui, autrefois, plaisantait sa marraine sur les ravages qu'elle faisait parmi les inspecteurs de la voie, ne put s'empecher de sourire, en disant: --Peut-etre bien qu'il est jaloux. Mais Phasie eut un haussement d'epaules plein de pitie, pendant qu'un rire montait egalement, irresistible, a ses pauvres yeux palis. --Ah! mon garcon, qu'est-ce que tu dis la?... Lui, jaloux! Il s'en est toujours fichu, du moment que ca ne lui sortait rien de la poche. Puis, reprise de son frisson: --Non, non, il n'y tenait guere, a ca. Il ne tient qu'a l'argent... Ce qui nous a faches, vois-tu, c'est que je n'ai pas voulu lui donner les mille francs de papa, l'annee derniere, quand j'ai herite. Alors, ainsi qu'il m'en menacait, ca m'a porte malheur, je suis tombee malade... Et le mal ne m'a plus quittee depuis cette epoque, oui! Juste depuis cette epoque. Le jeune homme comprit, et comme il croyait a des idees noires de femme souffrante, il essaya encore de la dissuader. Mais elle s'entetait d'un branle de la tete, en personne dont la conviction est faite. Aussi finit-il par dire: --Eh bien, rien n'est plus simple, si vous desirez que ca finisse... Donnez-lui vos mille francs. Un effort extraordinaire la mit debout. Et, ressuscitee, violente: --Mes mille francs, jamais! J'aime mieux crever... Ah! ils sont caches, bien caches, va! On peut retourner la maison, je defie qu'on les trouve... Et il l'a assez retournee, lui, le malin! Je l'ai entendu, la nuit, qui tapait dans tous les murs. Cherche, cherche! Rien que le plaisir de voir son nez s'allonger, ca me suffirait pour prendre patience... Faudra savoir qui lachera le premier, de lui ou de moi. Je me mefie, je n'avale plus rien de ce qu'il touche. Et si je claquais, eh bien, il ne les aurait tout de meme pas, mes mille francs! je prefererais les laisser a la terre. Elle retomba sur la chaise, epuisee, secouee par un nouveau son de trompe. C'etait Misard, au seuil du poste de cantonnement, qui, cette fois, signalait un train allant au Havre. Malgre l'obstination ou elle s'enfermait, de ne pas donner l'heritage, elle avait de lui une peur secrete, grandissante, la peur du colosse devant l'insecte dont il se sent mange. Et le train annonce, l'omnibus parti de Paris a midi quarante-cinq, venait au loin, d'un roulement sourd. On l'entendit sortir du tunnel, souffler plus haut dans la campagne. Puis, il passa, dans le tonnerre de ses roues et la masse de ses wagons, d'une force invincible d'ouragan. Jacques, les yeux leves vers la fenetre, avait regarde defiler les petites vitres carrees, ou apparaissaient des profils de voyageurs. Il voulut detourner les idees noires de Phasie, il reprit en plaisantant: --Marraine, vous vous plaignez de ne jamais voir un chat, dans votre trou... Mais en voila, du monde! Elle ne comprit pas d'abord, etonnee. --Ou ca, du monde?... Ah! oui, ces gens qui passent. La belle avance! on ne les connait pas, on ne peut pas causer. Il continuait de rire. --Moi, vous me connaissez bien, vous me voyez passer souvent. --Toi, c'est vrai, je te connais, et je sais l'heure de ton train, et je te guette, sur ta machine. Seulement, tu files, tu files! Hier, tu as fait comme ca de la main. Je ne peux seulement pas repondre... Non, non, ce n'est pas une maniere de voir le monde. Pourtant, cette idee du flot de foule que les trains montants et descendants charriaient quotidiennement devant elle, au milieu du grand silence de sa solitude, la laissait pensive, les regards sur la voie, ou tombait la nuit. Quand elle etait valide, qu'elle allait et venait, se plantant devant la barriere, le drapeau au poing, elle ne songeait jamais a ces choses. Mais des reveries confuses, a peine formulees, lui embarbouillaient la tete, depuis qu'elle demeurait les journees sur cette chaise, n'ayant a reflechir a rien qu'a sa lutte sourde avec son homme. Cela lui semblait drole, de vivre perdue au fond de ce desert, sans une ame a qui se confier, lorsque, de jour et de nuit, continuellement, il defilait tant d'hommes et de femmes, dans le coup de tempete des trains, secouant la maison, fuyant a toute vapeur. Bien sur que la terre entiere passait la, pas des Francais seulement, des etrangers aussi, des gens venus des contrees les plus lointaines, puisque personne maintenant ne pouvait rester chez soi, et que tous les peuples, comme on disait, n'en feraient bientot plus qu'un seul. Ca, c'etait le progres, tous freres, roulant tous ensemble, la-bas, vers un pays de cocagne. Elle essayait de les compter, en moyenne, a tant par wagon: il y en avait trop, elle n'y parvenait pas. Souvent, elle croyait reconnaitre des visages, celui d'un monsieur a barbe blonde, un Anglais sans doute, qui faisait chaque semaine le voyage de Paris, celui d'une petite dame brune, passant regulierement le mercredi et le samedi. Mais l'eclair les emportait, elle n'etait pas bien sure de les avoir vus, toutes les faces se noyaient, se confondaient, comme semblables, disparaissaient les unes dans les autres. Le torrent coulait, en ne laissant rien de lui. Et ce qui la rendait triste, c'etait, sous ce roulement continu, sous tant de bien-etre et tant d'argent promenes, de sentir que cette foule toujours si haletante ignorait qu'elle fut la, en danger de mort, a ce point que, si son homme l'achevait un soir, les trains continueraient a se croiser pres de son cadavre, sans se douter seulement du crime, au fond de la maison solitaire. Phasie etait restee les yeux sur la fenetre, et elle resuma ce qu'elle eprouvait trop vaguement pour l'expliquer tout au long. --Ah! c'est une belle invention, il n'y a pas a dire. On va vite, on est plus savant... Mais les betes sauvages restent des betes sauvages, et on aura beau inventer des mecaniques meilleures encore, il y aura quand meme des betes sauvages dessous. Jacques de nouveau hocha la tete, pour dire qu'il pensait comme elle. Depuis un instant, il regardait Flore qui rouvrait la barriere, devant une voiture de carrier, chargee de deux blocs de pierre enormes. La route desservait uniquement les carrieres de Becourt, si bien que, la nuit, la barriere etait cadenassee, et qu'il etait tres rare qu'on fit relever la jeune fille. En voyant celle-ci causer familierement avec le carrier, un petit jeune homme brun, il s'ecria: --Tiens! Cabuche est donc malade, que son cousin Louis conduit ses chevaux?... Ce pauvre Cabuche, le voyez-vous souvent, marraine? Elle leva les mains, sans repondre, en poussant un gros soupir. C'etait tout un drame, a l'automne dernier, qui n'avait pas ete fait pour la remettre: sa fille Louisette, la cadette, placee comme femme de chambre chez madame Bonnehon, a Doinville, s'etait sauvee un soir, affolee, meurtrie, pour aller mourir chez son bon ami Cabuche, dans la maison que celui-ci habitait en pleine foret. Des histoires avaient couru, qui accusaient de violence le president Grandmorin; mais on n'osait pas les repeter tout haut. La mere elle-meme, bien que sachant a quoi s'en tenir, n'aimait point revenir sur ce sujet. Pourtant, elle finit par dire: --Non, il n'entre plus, il devient un vrai loup... Cette pauvre Louisette, qui etait si mignonne, si blanche, si douce! Elle m'aimait bien, elle m'aurait soignee, elle! tandis que Flore, mon Dieu! je ne m'en plains pas, mais elle a pour sur quelque chose de derange, toujours a n'en faire qu'a sa tete, disparue pendant des heures, et fiere, et violente!... tout ca est triste, bien triste. En ecoutant, Jacques continuait a suivre des yeux le fardier, qui, maintenant, traversait la voie. Mais les roues s'embarrasserent dans les rails, il fallut que le conducteur fit claquer son fouet, tandis que Flore elle-meme criait, excitant les chevaux. --Fichtre! declara le jeune homme, il ne faudrait pas qu'un train arrive... Il y en aurait une, de marmelade! --Oh! pas de danger, reprit tante Phasie. Flore est drole des fois, mais elle connait son affaire, elle ouvre l'oeil... Dieu merci, voici cinq ans que nous n'avons pas eu d'accident. Autrefois, un homme a ete coupe. Nous autres, nous n'avons encore eu qu'une vache, qui a manque de faire derailler un train. Ah! la pauvre bete! on a retrouve le corps ici et la tete la-bas, pres du tunnel... Avec Flore, on peut dormir sur ses deux oreilles. Le fardier etait passe, on entendait s'eloigner les secousses profondes des roues dans les ornieres. Alors, elle revint a sa preoccupation constante, a l'idee de la sante, chez les autres autant que chez elle. --Et toi, ca va-t-il tout a fait bien, maintenant? Tu te rappelles, chez nous, les choses dont tu souffrais, et auxquelles le docteur ne comprenait rien? Il eut son vacillement inquiet du regard. --Je me porte tres bien, marraine. --Vrai! tout a disparu, cette douleur qui te trouait le crane, derriere les oreilles, et les coups de fievre brusques, et ces acces de tristesse qui te faisaient te cacher comme une bete, au fond d'un trou? A mesure qu'elle parlait, il se troublait davantage, pris d'un tel malaise, qu'il finit par l'interrompre, d'une voix breve. --Je vous assure que je me porte tres bien... Je n'ai plus rien, plus rien du tout. --Allons, tant mieux, mon garcon!... Ce n'est point parce que tu aurais du mal, que ca me guerirait le mien. Et puis, c'est de ton age, d'avoir de la sante. Ah! la sante, il n'y a rien de si bon... Tu es tout de meme tres gentil d'etre venu me voir, quand tu aurais pu aller t'amuser ailleurs. N'est-ce pas? tu vas diner avec nous, et tu coucheras la-haut dans le grenier, a cote de la chambre de Flore. Mais, encore une fois, un son de trompe lui coupa la parole. La nuit etait tombee, et tous deux, en se tournant vers la fenetre, ne distinguerent plus que confusement Misard causant avec un autre homme. Six heures venaient de sonner, il remettait le service a son remplacant, le stationnaire de nuit. Il allait etre libre enfin, apres ses douze heures passees dans cette cabane, meublee seulement d'une petite table, sous la planchette des appareils, d'un tabouret et d'un poele, dont la chaleur trop forte l'obligeait a tenir presque constamment la porte ouverte. --Ah! le voici, il va rentrer, murmura tante Phasie, reprise de sa peur. Le train annonce arrivait, tres lourd, tres long, avec son grondement de plus en plus haut. Et le jeune homme dut se pencher pour se faire entendre de la malade, emu de l'etat miserable ou il la voyait se mettre, desireux de la soulager. --Ecoutez, marraine, s'il a vraiment de mauvaises idees, peut-etre que ca l'arreterait, de savoir que je m'en mele... Vous feriez bien de me confier vos mille francs. Elle eut une derniere revolte. --Mes mille francs! pas plus a toi qu'a lui!... Je te dis que j'aime mieux crever! A ce moment, le train passait, dans sa violence d'orage, comme s'il eut tout balaye devant lui. La maison en trembla, enveloppee d'un coup de vent. Ce train-la, qui allait au Havre, etait tres charge, car il y avait une fete pour le lendemain dimanche, le lancement d'un navire. Malgre la vitesse, par les vitres eclairees des portieres, on avait eu la vision des compartiments pleins, les files de tetes rangees, serrees, chacune avec son profil. Elles se succedaient, disparaissaient. Que de monde! encore la foule, la foule sans fin, au milieu du roulement des wagons, du sifflement des machines, du tintement du telegraphe, de la sonnerie des cloches! C'etait comme un grand corps, un etre geant couche en travers de la terre, la tete a Paris, les vertebres tout le long de la ligne, les membres s'elargissant avec les embranchements, les pieds et les mains au Havre et dans les autres villes d'arrivee. Et ca passait, ca passait, mecanique, triomphal, allant a l'avenir avec une rectitude mecanique, dans l'ignorance volontaire de ce qu'il restait de l'homme, aux deux bords, cache et toujours vivace, l'eternelle passion et l'eternel crime. Ce fut Flore qui rentra la premiere. Elle alluma la lampe, une petite lampe a petrole, sans abat-jour, et mit la table. Pas un mot n'etait echange, a peine glissa-t-elle un regard vers Jacques, qui se detournait, debout devant la fenetre. Sur le poele, une soupe aux choux se tenait chaude. Elle la servait, lorsque Misard parut a son tour. Il ne temoigna aucune surprise de trouver la le jeune homme. Peut-etre l'avait-il vu arriver, mais il ne le questionna pas, sans curiosite. Un serrement de main, trois paroles breves, rien de plus. Jacques dut repeter, de lui-meme, l'histoire de la bielle rompue, son idee de venir embrasser sa marraine et de coucher. Doucement, Misard se contentait de branler la tete, comme s'il trouvait cela tres bien, et l'on s'assit, l'on mangea sans hate, d'abord en silence. Phasie, qui, depuis le matin, n'avait pas quitte des yeux la marmite ou bouillait la soupe aux choux, en accepta une assiette. Mais son homme s'etant leve pour lui donner son eau ferree, oubliee par Flore, une carafe ou trempaient des clous, elle n'y toucha pas. Lui, humble, chetif, toussant d'une petite toux mauvaise, n'avait point l'air de remarquer les regards anxieux dont elle suivait ses moindres mouvements. Comme elle demandait du sel, dont il n'y avait pas sur la table, il lui dit qu'elle se repentirait d'en manger tant, que c'etait ca qui la rendait malade; et il se releva pour en prendre, en apporta dans une cuiller une pincee, qu'elle accepta sans defiance, le sel purifiant tout, disait-elle. Alors, on causa du temps vraiment tiede qu'il faisait depuis quelques jours, d'un deraillement qui s'etait produit a Maromme. Jacques finissait par croire que sa marraine avait des cauchemars tout eveillee, car lui ne surprenait rien, chez ce bout d'homme si complaisant, aux yeux vagues. On s'attarda plus d'une heure. Deux fois, au signal de la trompe, Flore avait disparu un instant. Les trains passaient, secouaient les verres sur la table; mais aucun des convives n'y faisait meme attention. Un nouveau son de trompe se fit entendre, et, cette fois, Flore, qui venait d'oter le couvert, ne reparut pas. Elle laissait sa mere et les deux hommes attables devant une bouteille d'eau-de-vie de cidre. Tous trois resterent la une demi-heure encore. Puis, Misard, qui, depuis un instant, avait arrete ses yeux fureteurs sur un angle de la piece, prit sa casquette et sortit, avec un simple bonsoir. Il braconnait dans les petits ruisseaux voisins, ou il y avait des anguilles superbes, et jamais il ne se couchait, sans etre alle visiter ses lignes de fond. Des qu'il ne fut plus la, Phasie regarda fixement son filleul. --Hein, crois-tu? l'as-tu vu fouiller du regard la-bas, dans ce coin?... C'est que l'idee lui est venue que je pouvais avoir cache mon magot derriere le pot a beurre... Ah! je le connais, je suis sure que, cette nuit, il ira deranger le pot, pour voir. Mais des sueurs la prenaient, un tremblement agitait ses membres. --Regarde, ca y est encore, va! Il m'aura droguee, j'ai la bouche amere comme si j'avais avale des vieux sous. Dieu sait pourtant si j'ai rien pris de sa main! C'est a se ficher a l'eau... Ce soir, je n'en peux plus, vaut mieux que je me couche. Alors, adieu, mon garcon, parce que, si tu pars a sept heures vingt-six, ce sera de trop bonne heure pour moi. Et reviens, n'est-ce pas? et esperons que j'y serai toujours. Il dut l'aider a rentrer dans la chambre, ou elle se coucha et s'endormit, accablee. Reste seul, il hesita, se demandant s'il ne devait pas monter s'etendre, lui aussi, sur le foin qui l'attendait au grenier. Mais il n'etait que huit heures moins dix, il avait le temps de dormir. Et il sortit a son tour, laissant bruler la petite lampe a petrole, dans la maison vide et ensommeillee, ebranlee de temps a autre par le tonnerre brusque d'un train. Dehors, Jacques fut surpris de la douceur de l'air. Sans doute, il allait pleuvoir encore. Dans le ciel, une nuee laiteuse, uniforme, s'etait epandue, et la pleine lune, qu'on ne voyait pas, noyee derriere, eclairait toute la voute d'un reflet rougeatre. Aussi distinguait-il nettement la campagne, dont les terres autour de lui, les coteaux, les arbres se detachaient en noir, sous cette lumiere egale et morte, d'une paix de veilleuse. Il fit le tour du petit potager. Puis, il songea a marcher du cote de Doinville, la route par la montant moins rudement. Mais la vue de la maison solitaire, plantee de biais a l'autre bord de la ligne, l'ayant attire, il traversa la voie en passant par le portillon, car la barriere etait deja fermee pour la nuit. Cette maison, il la connaissait bien, il la regardait a chacun de ses voyages, dans le branle grondant de sa machine. Elle le hantait sans qu'il sut pourquoi, avec la sensation confuse qu'elle importait a son existence. Chaque fois, il eprouvait, d'abord comme une peur de ne plus la retrouver la, ensuite comme un malaise a constater qu'elle y etait toujours. Jamais il n'en avait vu ouvertes ni les portes ni les fenetres. Tout ce qu'on lui avait appris d'elle, c'etait qu'elle appartenait au president Grandmorin; et, ce soir-la, un desir irresistible le prenait de tourner autour, pour en savoir davantage. Longtemps, Jacques resta plante sur la route, en face de la grille. Il se reculait, se haussait, tachant de se rendre compte. Le chemin de fer, en coupant le jardin, n'avait d'ailleurs laisse devant le perron qu'un etroit parterre, clos de murs; tandis que, derriere, s'etendait un assez vaste terrain, entoure simplement d'une haie vive. La maison etait d'une tristesse lugubre, en sa detresse, sous le rouge reflet de cette nuit fumeuse; et il allait s'eloigner, avec un frisson a fleur de peau, lorsqu'il remarqua un trou dans la haie. L'idee que ce serait lache de ne pas entrer, le fit passer par le trou. Son coeur battait. Mais, tout de suite, comme il longeait une petite serre en ruine, la vue d'une ombre, accroupie a la porte, l'arreta. --Comment, c'est toi? s'ecria-t-il etonne, en reconnaissant Flore. Qu'est-ce que tu fais donc? Elle aussi avait eu une secousse de surprise. Puis, tranquillement: --Tu vois bien, je prends des cordes... Ils ont laisse la un tas de cordes qui pourrissent, sans servir a personne. Alors, moi, comme j'en ai toujours besoin, je viens en prendre. En effet, une paire de forts ciseaux a la main, assise par terre, elle demelait les bouts de corde, coupait les noeuds, quand ils resistaient. --Le proprietaire ne vient donc plus? demanda le jeune homme. Elle se mit a rire. --Oh! depuis l'affaire de Louisette, il n'y a pas de danger que le president risque le bout de son nez a la Croix-de-Maufras. Va, je puis prendre ses cordes. Il se tut un instant, l'air trouble par le souvenir de l'aventure tragique qu'elle evoquait. --Et toi, tu crois ce que Louisette a raconte, tu crois qu'il a voulu l'avoir, et que c'est en se debattant qu'elle s'est blessee? Cessant de rire, brusquement violente, elle cria: --Jamais Louisette n'a menti, ni Cabuche non plus... C'est mon ami, Cabuche. --Ton amoureux peut-etre, a cette heure? --Lui! ah bien, il faudrait etre une fameuse cateau!... Non, non! c'est mon ami, je n'ai pas d'amoureux, moi! je n'en veux pas avoir. Elle avait releve sa tete puissante, dont l'epaisse toison blonde frisait tres bas sur le front; et, de tout son etre solide et souple, montait une sauvage energie de volonte. Deja une legende se formait sur elle, dans le pays. On contait des histoires, des sauvetages: une charrette retiree d'une secousse, au passage d'un train; un wagon, qui descendait tout seul la pente de Barentin, arrete ainsi qu'une bete furieuse, galopant a la rencontre d'un express. Et ces preuves de force etonnaient, la faisaient desirer des hommes, d'autant plus qu'on l'avait crue facile d'abord, toujours a battre les champs des qu'elle etait libre, cherchant les coins perdus, se couchant au fond des trous, les yeux en l'air, muette, immobile. Mais les premiers qui s'etaient risques n'avaient pas eu envie de recommencer l'aventure. Comme elle aimait a se baigner pendant des heures, nue dans un ruisseau voisin, des gamins de son age etaient alles faire la partie de la regarder; et elle en avait empoigne un, sans meme prendre la peine de remettre sa chemise, et elle l'avait arrange si bien, que personne ne la guettait plus. Enfin, le bruit se repandait de son histoire avec un aiguilleur de l'embranchement de Dieppe, a l'autre bout du tunnel: un nomme Ozil, un garcon d'une trentaine d'annees, tres honnete, qu'elle semblait avoir encourage un instant, et qui, ayant essaye de la prendre, s'imaginant un soir qu'elle se livrait, avait failli etre tue par elle d'un coup de baton. Elle etait vierge et guerriere, dedaigneuse du male, ce qui finissait par convaincre les gens qu'elle avait pour sur la tete derangee. En l'entendant declarer qu'elle ne voulait pas d'amoureux, Jacques continua de plaisanter. --Alors, ca ne va pas, ton mariage avec Ozil? Je m'etais laisse dire que, tous les jours, tu filais le rejoindre par le tunnel. Elle haussa les epaules. --Ah! ouitche! mon mariage... ca m'amuse, le tunnel. Deux kilometres et demi a galoper dans le noir, avec l'idee qu'on peut etre coupe par un train, si l'on n'ouvre pas l'oeil. Faut les entendre, les trains, ronfler la-dessous!... Mais il m'a ennuyee, Ozil. Ce n'est pas encore celui-la que je veux. --Tu en veux donc un autre? --Ah! je ne sais pas... Ah! ma foi, non! Un rire l'avait reprise, tandis qu'une pointe d'embarras la faisait se remettre a un noeud des cordes, dont elle ne pouvait venir a bout. Puis, sans relever la tete, comme tres absorbee par sa besogne: --Et toi, tu n'en as pas, d'amoureuse? A son tour, Jacques redevint serieux. Ses yeux se detournerent, vacillerent en se fixant au loin, dans la nuit. Il repondit d'une voix breve: --Non. --C'est ca, continua-t-elle, on m'a bien conte que tu abominais les femmes. Et puis, ce n'est pas d'hier que je te connais, jamais tu ne nous adresserais quelque chose d'aimable... Pourquoi, dis? Il se taisait, elle se decida a lacher le noeud et a le regarder. --Est-ce donc que tu n'aimes que ta machine? On en plaisante, tu sais. On pretend que tu es toujours a la frotter, a la faire reluire, comme si tu n'avais des caresses que pour elle... Moi, je te dis ca, parce que je suis ton amie. Lui aussi, maintenant, la regardait, a la pale clarte du ciel fumeux. Et il se souvenait d'elle, quand elle etait petite, violente et volontaire deja, mais lui sautant au cou des qu'il arrivait, prise d'une passion de fillette sauvage. Ensuite, l'ayant souvent perdue de vue, il l'avait chaque fois retrouvee grandie, l'accueillant du meme saut a ses epaules, le genant de plus en plus par la flamme de ses grands yeux clairs. A cette heure, elle etait femme, superbe, desirable, et elle l'aimait sans doute, de tres loin, du fond meme de sa jeunesse. Son coeur se mit a battre, il eut la sensation soudaine d'etre celui qu'elle attendait. Un grand trouble montait a son crane avec le sang de ses veines, son premier mouvement fut de fuir, dans l'angoisse qui l'envahissait. Toujours le desir l'avait rendu fou, il voyait rouge. --Qu'est-ce que tu fais la, debout? reprit-elle. Assieds-toi donc! De nouveau, il hesitait. Puis, les jambes subitement tres lasses, vaincu par le besoin de tenter l'amour encore, il se laissa tomber pres d'elle, sur le tas de cordes. Il ne parlait plus, la gorge seche. C'etait elle, maintenant, la fiere, la silencieuse, qui bavardait a perdre haleine, tres gaie, s'etourdissant elle-meme. --Vois-tu, le tort de maman, c'a ete d'epouser Misard. Ca lui jouera un mauvais tour... Moi, je m'en fiche, parce qu'on a assez de ses affaires, n'est-ce pas? Et puis, maman m'envoie coucher, des que je veux intervenir... Alors, qu'elle se debrouille! Je vis dehors, moi. Je songe a des choses, pour plus tard... Ah! tu sais, je t'avais vu passer, ce matin, sur ta machine, tiens! de ces broussailles, la-bas, ou j'etais assise. Mais toi, tu ne regardes jamais... Et je te les dirai, a toi, les choses auxquelles je songe, mais pas maintenant, plus tard, quand nous serons tout a fait bons amis. Elle avait laisse glisser les ciseaux, et lui, toujours muet, s'etait empare de ses deux mains. Ravie, elle les lui abandonnait. Pourtant, lorsqu'il les porta a ses levres brulantes, elle eut un sursaut effare de vierge. La guerriere se reveillait, cabree, batailleuse, a cette premiere approche du male. --Non, non! laisse-moi, je ne veux pas... Tiens-toi tranquille, nous causerons... ca ne pense qu'a ca, les hommes. Ah! si je te repetais ce que Louisette m'a raconte, le jour ou elle est morte, chez Cabuche... D'ailleurs, j'en savais deja sur le president, parce que j'avais vu des saletes, ici, lorsqu'il venait avec des jeunes filles... Il en a une que personne ne soupconne, une qu'il a mariee... Lui, ne l'ecoutait pas, ne l'entendait pas. Il l'avait saisie d'une etreinte brutale, et il ecrasait sa bouche sur la sienne. Elle eut un leger cri, une plainte plutot, si profonde, si douce, ou eclatait l'aveu de sa tendresse longtemps cachee. Mais elle luttait toujours, se refusait quand meme, par un instinct de combat. Elle le souhaitait et elle se disputait a lui, avec le besoin d'etre conquise. Sans parole, poitrine contre poitrine, tous deux s'essoufflaient a qui renverserait l'autre. Un instant, elle sembla devoir etre la plus forte, elle l'aurait peut-etre jete sous elle, tant il s'enervait, s'il ne l'avait pas empoignee a la gorge. Le corsage fut arrache, les deux seins jaillirent, durs et gonfles de la bataille, d'une blancheur de lait, dans l'ombre claire. Et elle s'abattit sur le dos, elle se donnait, vaincue. Alors, lui, haletant, s'arreta, la regarda, au lieu de la posseder. Une fureur semblait le prendre, une ferocite qui le faisait chercher des yeux, autour de lui, une arme, une pierre, quelque chose enfin pour la tuer. Ses regards rencontrerent les ciseaux, luisant parmi les bouts de corde; et il les ramassa d'un bond, et il les aurait enfonces dans cette gorge nue, entre les deux seins blancs, aux fleurs roses. Mais un grand froid le degrisait, il les rejeta, il s'enfuit, eperdu; tandis qu'elle, les paupieres closes, croyait qu'il la refusait a son tour, parce qu'elle lui avait resiste. Jacques fuyait dans la nuit melancolique. Il monta au galop le sentier d'une cote, retomba au fond d'un etroit vallon. Des cailloux roulant sous ses pas l'effrayerent, il se lanca a gauche parmi des broussailles, fit un crochet qui le ramena a droite, sur un plateau vide. Brusquement, il devala, il buta contre la haie du chemin de fer: un train arrivait, grondant, flambant; et il ne comprit pas d'abord, terrifie. Ah! oui, tout ce monde qui passait, le continuel flot, tandis que lui agonisait la! Il repartit, grimpa, descendit encore. Toujours maintenant il rencontrait la voie, au fond des tranchees profondes qui creusaient des abimes, sur des remblais qui fermaient l'horizon de barricades geantes. Ce pays desert, coupe de monticules, etait comme un labyrinthe sans issue, ou tournait sa folie, dans la morne desolation des terrains incultes. Et, depuis de longues minutes, il battait les pentes, lorsqu'il apercut devant lui l'ouverture ronde, la gueule noire du tunnel. Un train montant s'y engouffrait, hurlant et sifflant, laissant, disparu, bu par la terre, une longue secousse dont le sol tremblait. Alors, Jacques, les jambes brisees, tomba au bord de la ligne, et il eclata en sanglots convulsifs, vautre sur le ventre, la face enfoncee dans l'herbe. Mon Dieu! il etait donc revenu, ce mal abominable dont il se croyait gueri? Voila qu'il avait voulu la tuer, cette fille! Tuer une femme, tuer une femme! cela sonnait a ses oreilles, du fond de sa jeunesse, avec la fievre grandissante, affolante du desir. Comme les autres, sous l'eveil de la puberte, revent d'en posseder une, lui s'etait enrage a l'idee d'en tuer une. Car il ne pouvait se mentir, il avait bien pris les ciseaux pour les lui planter dans la chair, des qu'il l'avait vue, cette chair, cette gorge, chaude et blanche. Et ce n'etait point parce qu'elle resistait, non! c'etait pour le plaisir, parce qu'il en avait une envie, une envie telle, que, s'il ne s'etait pas cramponne aux herbes, il serait retourne la-bas, en galopant, pour l'egorger. Elle, mon Dieu! cette Flore qu'il avait vue grandir, cette enfant sauvage dont il venait de se sentir aime si profondement. Ses doigts tordus entrerent dans la terre, ses sanglots lui dechirerent la gorge, dans un rale d'effroyable desespoir. Pourtant, il s'efforcait de se calmer, il aurait voulu comprendre. Qu'avait-il donc de different, lorsqu'il se comparait aux autres? La-bas, a Plassans, dans sa jeunesse, souvent deja il s'etait questionne. Sa mere Gervaise, il est vrai, l'avait eu tres jeune, a quinze ans et demi; mais il n'arrivait que le second, elle entrait a peine dans sa quatorzieme annee, lorsqu'elle etait accouchee du premier, Claude; et aucun de ses deux freres, ni Claude, ni Etienne, ne plus tard, ne semblait souffrir d'une mere si enfant et d'un pere gamin comme elle, ce beau Lantier, dont le mauvais coeur devait couter a Gervaise tant de larmes. Peut-etre aussi ses freres avaient-ils chacun son mal, qu'ils n'avouaient pas, l'aine surtout qui se devorait a vouloir etre peintre, si rageusement, qu'on le disait a moitie fou de son genie. La famille n'etait guere d'aplomb, beaucoup avaient une felure. Lui, a certaines heures, la sentait bien, cette felure hereditaire; non pas qu'il fut d'une sante mauvaise, car l'apprehension et la honte de ses crises l'avaient seules maigri autrefois; mais c'etaient, dans son etre, de subites pertes d'equilibre, comme des cassures, des trous par lesquels son moi lui echappait, au milieu d'une sorte de grande fumee qui deformait tout. Il ne s'appartenait plus, il obeissait a ses muscles, a la bete enragee. Pourtant, il ne buvait pas, il se refusait meme un petit verre d'eau-de-vie, ayant remarque que la moindre goutte d'alcool le rendait fou. Et il en venait a penser qu'il payait pour les autres, les peres, les grands-peres, qui avaient bu, les generations d'ivrognes dont il etait le sang gate, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois. Jacques s'etait releve sur un coude, reflechissant, regardant l'entree noire du tunnel; et un nouveau sanglot courut de ses reins a sa nuque, il retomba, il roula sa tete par terre, criant de douleur. Cette fille, cette fille qu'il avait voulu tuer! Cela revenait en lui, aigu, affreux, comme si les ciseaux eussent penetre dans sa propre chair. Aucun raisonnement ne l'apaisait: il avait voulu la tuer, il la tuerait, si elle etait encore la, degrafee, la gorge nue. Il se rappelait bien, il etait age de seize ans a peine, la premiere fois, lorsque le mal l'avait pris, un soir qu'il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente, sa cadette de deux ans: elle etait tombee, il avait vu ses jambes, et il s'etait rue. L'annee suivante, il se souvenait d'avoir aiguise un couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une autre, une petite blonde, qu'il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un cou tres gras, tres rose, ou il choisissait deja la place, un signe brun, sous l'oreille. Puis, c'en etaient d'autres, d'autres encore, un defile de cauchemar, toutes celles qu'il avait effleurees de son desir brusque de meurtre, les femmes coudoyees dans la rue, les femmes qu'une rencontre faisait ses voisines, une surtout, une nouvelle mariee, assise pres de lui au theatre, qui riait tres fort, et qu'il avait du fuir, au milieu d'un acte, pour ne pas l'eventrer. Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir contre elles? car, chaque fois, c'etait comme une soudaine crise de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses tres anciennes, dont il aurait perdu l'exacte memoire. Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait a sa race, de la rancune amassee de male en male, depuis la premiere tromperie au fond des cavernes? Et il sentait aussi, dans son acces, une necessite de bataille pour conquerir la femelle et la dompter, le besoin perverti de la jeter morte sur son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres, a jamais. Son crane eclatait sous l'effort, il n'arrivait pas a se repondre, trop ignorant, pensait-il, le cerveau trop sourd, dans cette angoisse d'un homme pousse a des actes ou sa volonte n'etait pour rien, et dont la cause en lui avait disparu. Un train, de nouveau, passa avec l'eclair de ses feux, s'abima en coup de foudre qui gronde et s'eteint, au fond du tunnel; et Jacques, comme si cette foule anonyme, indifferente et pressee, avait pu l'entendre, s'etait redresse, refoulant ses sanglots, prenant une attitude d'innocent. Que de fois, a la suite d'un de ses acces, il avait eu ainsi des sursauts de coupable, au moindre bruit! Il ne vivait tranquille, heureux, detache du monde, que sur sa machine. Quand elle l'emportait dans la trepidation de ses roues, a grande vitesse, quand il avait la main sur le volant du changement de marche, pris tout entier par la surveillance de la voie, guettant les signaux, il ne pensait plus, il respirait largement l'air pur qui soufflait toujours en tempete. Et c'etait pour cela qu'il aimait si fort sa machine, a l'egal d'une maitresse apaisante, dont il n'attendait que du bonheur. Au sortir de l'ecole des arts et metiers, malgre sa vive intelligence, il avait choisi ce metier de mecanicien, pour la solitude et l'etourdissement ou il y vivait, sans ambition d'ailleurs, arrive en quatre ans au poste de mecanicien de premiere classe, gagnant deja deux mille huit cents francs, ce qui, avec ses primes de chauffage et de graissage, le mettait a plus de quatre mille, mais ne revant rien au-dela. Il voyait ses camarades de troisieme classe et de deuxieme, ceux que formait la Compagnie, les ouvriers ajusteurs qu'elle prenait pour en faire des eleves, il les voyait presque tous epouser des ouvrieres, des femmes effacees qu'on apercevait seulement parfois a l'heure du depart, lorsqu'elles apportaient les petits paniers de provisions; tandis que les camarades ambitieux, surtout ceux qui sortaient d'une ecole, attendaient d'etre chefs de depot pour se marier, dans l'espoir de trouver une bourgeoise, une dame a chapeau. Lui, fuyait les femmes, que lui importait? Jamais il ne se marierait, il n'avait d'autre avenir que de rouler seul, rouler encore et encore, sans repos. Aussi tous ses chefs le donnaient-ils pour un mecanicien hors ligne, ne buvant pas, ne courant pas, plaisante seulement par les camarades noceurs sur son exces de bonne conduite, et inquietant sourdement les autres, lorsqu'il tombait a ses tristesses, muet, les yeux palis, la face terreuse. Dans sa petite chambre de la rue Cardinet, d'ou l'on voyait le depot des Batignolles, auquel appartenait sa machine, que d'heures il se souvenait d'avoir passees, toutes ses heures libres, enferme comme un moine au fond de sa cellule, usant la revolte de ses desirs a force de sommeil, dormant sur le ventre! D'un effort, Jacques tenta de se lever. Que faisait-il la, dans l'herbe, par cette nuit tiede et brumeuse d'hiver? La campagne restait noyee d'ombre, il n'y avait de lumiere qu'au ciel, le fin brouillard, l'immense coupole de verre depoli, que la lune, cachee derriere, eclairait d'un pale reflet jaune; et l'horizon noir dormait, d'une immobilite de mort. Allons! il devait etre pres de neuf heures, le mieux etait de rentrer et de se coucher. Mais, dans son engourdissement, il se vit de retour chez les Misard, montant l'escalier du grenier, s'allongeant sur le foin, contre la chambre de Flore, une simple cloison de planches. Elle serait la, il l'entendrait respirer; meme il savait qu'elle ne fermait jamais sa porte, il pourrait la rejoindre. Et son grand frisson le reprit, l'image evoquee de cette fille devetue, les membres abandonnes et chauds de sommeil, le secoua une fois encore d'un sanglot dont la violence le rabattit sur le sol. Il avait voulu la tuer, voulu la tuer, mon Dieu! Il etouffait, il agonisait a l'idee qu'il irait la tuer dans son lit, tout a l'heure, s'il rentrait. Il aurait beau n'avoir pas d'arme, s'envelopper la tete de ses deux bras, pour s'aneantir: il sentait que le male, en dehors de sa volonte, pousserait la porte, etranglerait la fille, sous le coup de fouet de l'instinct du rapt et par le besoin de venger l'ancienne injure. Non, non! plutot passer la nuit a battre la campagne, que de retourner la-bas! Il s'etait releve d'un bond, il se remit a fuir. Alors, de nouveau, pendant une demi-heure, il galopa au travers de la campagne noire, comme si la meute dechainee des epouvantes l'avait poursuivi de ses abois. Il monta des cotes, il devala dans des gorges etroites. Coup sur coup, deux ruisseaux se presenterent: il les franchit, se mouilla jusqu'aux hanches. Un buisson qui lui barrait la route, l'exasperait. Son unique pensee etait d'aller tout droit, plus loin, toujours plus loin, pour se fuir, pour fuir l'autre, la bete enragee qu'il sentait en lui. Mais il l'emportait, elle galopait aussi fort. Depuis sept mois qu'il croyait l'avoir chassee, il se reprenait a l'existence de tout le monde; et, maintenant, c'etait a recommencer, il lui faudrait encore se battre, pour qu'elle ne sautat pas sur la premiere femme coudoyee par hasard. Le grand silence pourtant, la vaste solitude l'apaisaient un peu, lui faisaient rever une vie muette et deserte comme ce pays desole, ou il marcherait toujours, sans jamais rencontrer une ame. Il devait tourner a son insu, car il revint, de l'autre cote, buter contre la voie, apres avoir decrit un large demi-cercle, parmi les pentes, herissees de broussailles, au-dessus du tunnel. Il recula, avec l'inquiete colere de retomber sur des vivants. Puis, ayant voulu couper derriere un monticule, il se perdit, se retrouva devant la haie du chemin de fer, juste a la sortie du souterrain, en face du pre ou il avait sanglote tout a l'heure. Et, vaincu, il restait immobile, lorsque le tonnerre d'un train sortant des profondeurs de la terre, leger encore, grandissant de seconde en seconde, l'arreta. C'etait l'express du Havre, parti de Paris a six heures trente, et qui passait la a neuf heures vingt-cinq: un train que, de deux jours en deux jours, il conduisait. Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'eclairer, ainsi que la bouche d'un four, ou des fagots s'embrasent. Puis, dans le fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit, avec l'eblouissement de son gros oeil rond, la lanterne d'avant, dont l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d'une double ligne de flamme. Mais c'etait une apparition en coup de foudre: tout de suite les wagons se succederent, les petites vitres carrees des portieres, violemment eclairees, firent defiler les compartiments pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse, que l'oeil doutait ensuite des images entrevues. Et Jacques, tres distinctement, a ce quart precis de seconde, apercut, par les glaces flambantes d'un coupe, un homme qui en tenait un autre renverse sur la banquette et qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire, peut-etre une troisieme personne, peut-etre un ecroulement de bagages, pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l'assassine. Deja, le train fuyait, se perdait vers la Croix-de-Maufras, en ne montrant plus de lui, dans les tenebres, que les trois feux de l'arriere, le triangle rouge. Cloue sur place, le jeune homme suivait des yeux le train, dont le grondement s'eteignait, au fond de la grande paix morte de la campagne. Avait-il bien vu? et il hesitait maintenant, il n'osait plus affirmer la realite de cette vision, apportee et emportee dans un eclair. Pas un seul trait des deux acteurs du drame ne lui etait reste vivace. La masse brune devait etre une couverture de voyage, tombee en travers du corps de la victime. Pourtant, il avait cru d'abord distinguer, sous un deroulement d'epais cheveux, un fin profil pale. Mais tout se confondait, s'evaporait, comme en un reve. Un instant, le profil, evoque, reparut; puis, il s'effaca definitivement. Ce n'etait sans doute qu'une imagination. Et tout cela le glacait, lui semblait si extraordinaire, qu'il finissait par admettre une hallucination, nee de l'affreuse crise qu'il venait de traverser. Pendant pres d'une heure encore, Jacques marcha, la tete alourdie de songeries confuses. Il etait brise, une detente se produisait, un grand froid interieur avait emporte sa fievre. Sans l'avoir decide, il finit par revenir vers la Croix-de-Maufras. Puis, lorsqu'il se retrouva devant la maison du garde-barriere, il se dit qu'il n'entrerait pas, qu'il dormirait sous le petit hangar, scelle a l'un des pignons. Mais une raie de lumiere passait sous la porte, et il poussa cette porte machinalement. Un spectacle inattendu l'arreta sur le seuil. Misard, dans le coin, avait derange le pot a beurre; et, a quatre pattes par terre, une lanterne allumee posee pres de lui, il sondait le mur a legers coups de poing, il cherchait. Le bruit de la porte le fit se redresser. Du reste, il ne se troubla pas le moins du monde, il dit simplement, d'un air naturel: --C'est des allumettes qui sont tombees. Et, quand il eut remis en place le pot a beurre, il ajouta: --Je suis venu prendre ma lanterne, parce que, tout a l'heure, en rentrant, j'ai apercu un individu etale sur la voie... Je crois bien qu'il est mort. Jacques, saisi d'abord a la pensee qu'il surprenait Misard en train de chercher le magot de tante Phasie, ce qui changeait en brusque certitude son doute au sujet des accusations de cette derniere, fut ensuite si violemment remue par cette nouvelle de la decouverte d'un cadavre, qu'il en oublia l'autre drame, celui qui se jouait la, dans cette petite maison perdue. La scene du coupe, la vision si breve d'un homme egorgeant un homme, venait de renaitre, a la lueur du meme eclair. --Un homme sur la voie, ou donc? demanda-t-il, palissant. Misard allait raconter qu'il rapportait deux anguilles, decrochees de ses lignes de fond, et qu'il avait avant tout galope jusque chez lui, pour les cacher. Mais quel besoin de se confier a ce garcon? Il n'eut qu'un geste vague, en repondant: --La-bas, comme qui dirait a cinq cents metres... Faut voir clair, pour savoir. A ce moment, Jacques entendit, au-dessus de sa tete, un choc assourdi. Il etait si anxieux qu'il en sursauta. --C'est rien, reprit le pere, c'est Flore qui remue. Et le jeune homme, en effet, reconnut le bruit de deux pieds nus sur le carreau. Elle avait du l'attendre, elle venait ecouter, par sa porte entrouverte. --Je vous accompagne, reprit-il. Et vous etes sur qu'il est mort? --Dame! ca m'a semble. Avec la lanterne, on verra bien. --Enfin, qu'est-ce que vous en dites? Un accident, n'est-ce pas? --Ca se peut. Quelque gaillard qui se sera fait couper, ou peut-etre bien un voyageur qui aura saute d'un wagon. Jacques fremissait. --Venez vite! venez vite! Jamais une telle fievre de voir, de savoir, ne l'avait agite. Dehors, tandis que son compagnon, sans emotion aucune, suivait la voie, balancant la lanterne, dont le rond de clarte suivait doucement les rails, lui courait en avant, s'irritait de cette lenteur. C'etait comme un desir physique, ce feu interieur qui precipite la marche des amants, aux heures de rendez-vous. Il avait peur de ce qui l'attendait la-bas, et il y volait, de tous les muscles de ses membres. Quand il arriva, quand il faillit se cogner dans un tas noir, allonge pres de la voie descendante, il resta plante, parcouru des talons a la nuque d'une secousse. Et son angoisse de ne rien distinguer nettement, se tourna en jurons contre l'autre, qui s'attardait a plus de trente pas en arriere. --Mais, nom de Dieu! arrivez donc! s'il vivait encore, on pourrait le secourir. Misard se dandina, s'avanca, avec son flegme. Puis, lorsqu'il eut promene la lanterne au-dessus du corps: --Ah! ouitche, il a son compte. L'individu, culbutant sans doute d'un wagon, etait tombe sur le ventre, la face contre le sol, a cinquante centimetres au plus des rails. On ne voyait, de sa tete, qu'une couronne epaisse de cheveux blancs. Ses jambes se trouvaient ecartees. De ses bras, le droit gisait comme arrache, tandis que le gauche etait replie sous la poitrine. Il etait tres bien vetu, un ample paletot de drap bleu, des bottines elegantes, du linge fin. Le corps ne portait aucune trace d'ecrasement, beaucoup de sang avait seulement coule de la gorge et tachait le col de la chemise. --Un bourgeois a qui on a fait son affaire, reprit tranquillement Misard, apres quelques secondes d'examen silencieux. Puis, se tournant vers Jacques, immobile, beant: --Faut pas toucher, c'est defendu... Vous allez rester la, a le garder, vous, pendant que moi, je vas courir a Barentin prevenir le chef de gare. Il leva sa lanterne, consulta un poteau kilometrique. --Bon! juste au poteau 153. Et, posant la lanterne par terre, pres du corps, il s'eloigna de son pas trainard. Jacques, reste seul, ne bougeait pas, regardait toujours cette masse inerte, effondree, que la clarte vague, au ras du sol, laissait confuse. Et, en lui, l'agitation qui avait precipite sa marche, l'horrible attrait qui le retenait la, aboutissait a cette pensee aigue, jaillissante de tout son etre: l'autre, l'homme entrevu le couteau au poing, avait ose! l'autre etait alle jusqu'au bout de son desir, l'autre avait tue! Ah! n'etre pas lache, se satisfaire enfin, enfoncer le couteau! Lui que l'envie en torturait depuis dix ans! Il y avait, dans sa fievre, un mepris de lui-meme et de l'admiration pour l'autre, et surtout le besoin de voir ca, la soif inextinguible de se rassasier les yeux de cette loque humaine, du pantin casse, de la chiffe molle, qu'un coup de couteau faisait d'une creature. Ce qu'il revait, l'autre l'avait realise, et c'etait ca. S'il tuait, il y aurait ca par terre. Son coeur battait a se rompre, son prurit de meurtre s'exasperait comme une concupiscence au spectacle de ce mort tragique. Il fit un pas, s'approcha davantage, ainsi qu'un enfant nerveux qui se familiarise avec la peur. Oui! il oserait, il oserait a son tour! Mais un grondement, derriere son dos, le forca a sauter de cote. Un train arrivait, qu'il n'avait meme pas entendu, au fond de sa contemplation. Il allait etre broye, l'haleine chaude, le souffle formidable de la machine venait seul de l'avertir. Le train passa, dans son ouragan de bruit, de fumee et de flamme. Il y avait beaucoup de monde encore, le flot des voyageurs continuait vers Le Havre, pour la fete du lendemain. Un enfant s'ecrasait le nez contre une vitre, regardant la campagne noire; des profils d'hommes se dessinerent, tandis qu'une jeune femme, baissant une glace, jetait un papier tache de beurre et de sucre. Deja le train joyeux filait au loin, dans l'insouciance de ce cadavre que ses roues avaient frole. Et le corps gisait toujours sur la face, eclaire vaguement par la lanterne, au milieu de la melancolique paix de la nuit. Alors, Jacques fut pris du desir de voir la blessure, pendant qu'il etait seul. Une inquietude l'arretait, l'idee que, s'il touchait a la tete, on s'en apercevrait peut-etre. Il avait calcule que Misard ne pouvait guere etre de retour, avec le chef de gare, avant trois quarts d'heure. Et il laissait passer les minutes, il songeait a ce Misard, a ce chetif, si lent, si calme, qui osait lui aussi, tuant le plus tranquillement du monde, a coups de drogue. C'etait donc bien facile de tuer? tout le monde tuait. Il se rapprocha. L'idee de voir la blessure le piquait d'un aiguillon si vif, que sa chair en brulait. Voir comment c'etait fait et ce qui avait coule, voir le trou rouge! En replacant la tete soigneusement, on ne saurait rien. Mais il y avait une autre peur, inavouee, au fond de son hesitation, la peur meme du sang. Toujours et en tout, chez lui, l'epouvante s'etait eveillee avec le desir. Encore un quart d'heure a etre seul, et il allait se decider pourtant, lorsqu'un petit bruit, a son cote, le fit tressaillir. C'etait Flore, debout, regardant comme lui. Elle avait la curiosite des accidents: des qu'on annoncait une bete broyee, un homme coupe par un train, on etait sur de la faire accourir. Elle venait de se rhabiller, elle voulait voir le mort. Et, apres le premier coup d'oeil, elle n'hesita pas, elle. Se baissant, soulevant la lanterne d'une main, de l'autre elle prit la tete, la renversa. --Mefie-toi, c'est defendu, murmura Jacques. Mais elle haussa les epaules. Et la tete apparaissait, dans la clarte jaune, une tete de vieillard, au grand nez, aux yeux bleus d'ancien blond, largement ouverts. Sous le menton, la blessure baillait, affreuse, une entaille profonde qui avait coupe le cou, une plaie labouree, comme si le couteau s'etait retourne en fouillant. Du sang inondait tout le cote droit de la poitrine. A gauche, a la boutonniere du paletot, une rosette de commandeur semblait un caillot rouge, egare la. Flore avait eu un leger cri de surprise. --Tiens! le vieux! Jacques, penche comme elle, s'avancait, melait ses cheveux aux siens, pour mieux voir; et il etouffait, il se gorgeait du spectacle. Inconsciemment, il repeta: --Le vieux... le vieux... --Oui, le vieux Grandmorin... Le president. Un moment encore, elle examina cette face pale, a la bouche tordue, aux grands yeux d'epouvante. Puis, elle lacha la tete que la rigidite cadaverique commencait a glacer, et qui retomba contre le sol, refermant la blessure. --Fini de rire avec les filles! reprit-elle plus bas. C'est a cause d'une, pour sur... Ah! ma pauvre Louisette, ah! le cochon, c'est bien fait! Et un long silence regna. Flore, qui avait repose la lanterne, attendait, en jetant sur Jacques de lents regards; tandis que celui-ci, separe d'elle par le corps, n'avait plus bouge, comme perdu, aneanti dans ce qu'il venait de voir. Il devait etre pres de onze heures. Un embarras, apres la scene de la soiree, l'empechait de parler la premiere. Mais un bruit de voix se fit entendre, c'etait son pere qui ramenait le chef de gare; et, ne voulant pas etre vue, elle se decida. --Tu ne rentres pas te coucher? Il tressaillit, un debat parut l'agiter un instant. Puis, dans un effort, dans un recul desespere: --Non, non! Elle n'eut pas un geste, mais la ligne tombante de ses bras de forte fille exprima beaucoup de