The Project Gutenberg EBook of Le château des Carpathes, by Jules Verne (#25 in our series by Jules Verne) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Si notre recit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'etre demain, grace aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des legendes. D'ailleurs, il ne se cree plus de legendes au declin de ce pratique et positif XIXe siecle, ni en Bretagne, la contree des farouches korrigans, ni en Ecosse, la terre des brownies et des gnomes, ni en Norvege, la patrie des ases, des elfes, des sylphes et des valkyries, ni meme en Transylvanie, ou le cadre des Carpathes se prete si naturellement a toutes les evocations psychagogiques. Cependant il convient de noter que le pays transylvain est encore tres attache aux superstitions des premiers ages. Ces provinces de l'extreme Europe, M. de Gerando les a decrites, Elisee Reclus les a visitees. Tous deux n'ont rien dit de la curieuse histoire sur laquelle repose ce roman. En ont-ils eu connaissance ? peut-etre, mais ils n'auront point voulu y ajouter foi. C'est regrettable, car ils l'eussent racontee, l'un avec la precision d'un annaliste, l'autre avec cette poesie instinctive dont sont empreintes ses relations de voyage. Puisque ni l'un ni l'autre ne l'ont fait, je vais essayer de le faire pour eux. Le 29 mai de cette annee-la, un berger surveillait son troupeau a la lisiere d'un plateau verdoyant, au pied du Retyezat, qui domine une vallee fertile, boisee d'arbres a tiges droites, enrichie de belles cultures. Ce plateau eleve, decouvert, sans abri, les galernes, qui sont les vents de nord-ouest, le rasent pendant l'hiver comme avec un rasoir de barbier. On dit alors, dans le pays, qu'il se fait la barbe -- et parfois de tres pres. Ce berger n'avait rien d'arcadien dans son accoutrement, ni de bucolique dans son attitude. Ce n'etait pas Daphnis, Amyntas, Tityre, Lycidas ou Melibee. Le Lignon ne murmurait point a ses pieds ensabotes de gros socques de bois : c'etait la Silvalaque, dont les eaux fraiches et pastorales eussent ete dignes de couler a travers les meandres du roman de l'Astree. Frik, Frik du village de Werst -- ainsi se nommait ce rustique patour --, aussi mal tenu de sa personne que ses betes, bon a loger dans cette sordide crapaudiere, batie a l'entree du village, ou ses moutons et ses porcs vivaient dans une revoltante prouacrerie --, seul mot, emprunte de la vieille langue, qui convienne aux pouilleuses bergeries du comitat. _L'immanum pecus_ paissait donc sous la conduite dudit Frik, -- _immanior ipse_. Couche sur un tertre matelasse d'herbe, il dormait d'un oeil, veillant de l'autre, sa grosse pipe a la bouche, parfois sifflant ses chiens, lorsque quelque brebis s'eloignait du paturage, ou donnant un coup de bouquin que repercutaient les echos multiples de la montagne. Il etait quatre heures apres midi. Le soleil commencait a decliner. Quelques sommets, dont les bases se noyaient d'une brume flottante, s'eclairaient dans l'est. Vers le sud-ouest, deux brisures de la chaine laissaient passer un oblique faisceau de rayons, comme un jet lumineux qui filtre par une porte entrouverte. Ce systeme orographique appartenait a la portion la plus sauvage de la Transylvanie, comprise sous la denomination de comitat de Klausenburg ou Kolosvar. Curieux fragment de l'empire d'Autriche, cette Transylvanie, << l'Erdely >> en magyar, c'est-a-dire << le pays des forets >>. Elle est limitee par la Hongrie au nord, la Valachie au sud, la Moldavie a l'ouest. Etendue sur soixante mille kilometres carres, soit six millions d'hectares -- a peu pres le neuvieme de la France --, c'est une sorte de Suisse, mais de moitie plus vaste que le domaine helvetique, sans etre plus peuplee. Avec ses plateaux livres a la culture, ses luxuriants paturages, ses vallees capricieusement dessinees, ses cimes sourcilleuses, la Transylvanie, zebree par les ramifications d'origine plutonique des Carpathes, est sillonnee de nombreux cours d'eaux qui vont grossir la Theiss et ce superbe Danube, dont les Portes de Fer, a quelques milles au sud [La mille hongrois vaut environ 7 500 metres.], ferment le defile de la chaine des Balkans sur la frontiere de la Hongrie et de l'empire ottoman. Tel est cet ancien pays des Daces, conquis par Trajan au premier siecle de l'ere chretienne. L'independance dont il jouissait sous jean Zapoly et ses successeurs jusqu'en 1699, prit fin avec Leopold Ier, qui l'annexa a l'Autriche. Mais, quelle qu'ait ete sa constitution politique, il est reste le commun habitat de diverses races qui s'y coudoient sans se fusionner, les Valaques ou Roumains, les Hongrois, les Tsiganes, les Szeklers d'origine moldave, et aussi les Saxons que le temps et les circonstances finiront par << magyariser >> au profit de l'unite transylvaine. A quel type se raccordait le berger Frik ? Etait-ce un descendant degenere des anciens Daces ? Il eut ete malaise de se prononcer, a voir sa chevelure en desordre, sa face machuree, sa barbe en broussailles, ses sourcils epais comme deux brosses a crins rougeatres, ses yeux pers, entre le vert et le bleu, et dont le larmier humide etait circonscrit du cercle senile. C'est qu'il est age de soixante-cinq ans, -- il y a lieu de le croire du moins. Mais il est grand, sec, droit sous son sayon jaunatre moins poilu que sa poitrine, et un peintre ne dedaignerait pas d'en saisir la silhouette, lorsque, coiffe d'un chapeau de sparterie, vrai bouchon de paille, il s'accote sur soit baton a bec de corbin, aussi immobile qu'un roc. Au moment ou les rayons penetraient a travers la brisure de l'ouest, Frik se retourna ; puis, de sa main a demi fermee, il se fit un porte-vue -- comme il en eut fait un porte-voix pour etre entendu au loin et il regarda tres attentivement. Dans l'eclaircie de l'horizon, a un bon mille, niais tres amoindri par l'eloignement, se profilaient les formes d'un burg. Cet antique chateau occupait, sur une croupe isolee du col de Vulkan, la partie superieure d'un plateau appele le plateau d'Orgall. Sous le jeu d'une eclatante lumiere, son relief se detachait crument, avec cette nettete que presentent les vues stereoscopiques. Neanmoins, il fallait que l'oeil du patour fut doue d'une grande puissance de vision pour distinguer quelque detail de cette masse lointaine. Soudain le voila qui s'ecrie en hochant la tete : << Vieux burg !... Vieux burg !... Tu as beau te carrer sur ta base !... Encore trois ans, et tu auras cesse d'exister, puisque ton hetre n'a plus que trois branches ! >> Ce hetre, plante a l'extremite de l'un des bastions du burg, s'appliquait en noir sur le fond du ciel comme une fine decoupure de papier, et c'est a peine s'il eut ete visible pour tout autre que Frik a cette distance. Quant a l'explication de ces paroles du berger, qui etaient provoquees par une legende relative au chateau, elle sera donnee en son temps. << Oui ! repeta-t-il, trois branches... Il y en avait quatre hier, mais la quatrieme est tombee cette nuit... Il n'en reste que le moignon... je n'en compte plus que trois a l'enfourchure... Plus que trois, vieux burg... plus que trois ! >> Lorsqu'on prend un berger par son cote ideal, l'imagination en fait volontiers un. etre reveur et contemplatif ; il s'entretient avec les planetes ; il confere avec les etoiles ; il lit dans le ciel. Au vrai, c'est generalement une brute ignorante et bouchee. Pourtant la credulite publique lui attribue aisement le don du surnaturel ; il possede des malefices ; suivant son humeur, il conjure les sorts ou les jette aux gens et aux betes -- ce qui est tout un dans ce cas ; il vend des poudres sympathiques ; on lui achete des philtres et des formules. Ne va-t-il pas jusqu'a rendre les sillons steriles, en y lancant des pierres enchantees, et les brebis infecondes rien qu'en les regardant de l'oeil gauche ? Ces superstitions sont de tous les temps et de tous les pays. Meme au milieu des campagnes plus civilisees, on ne passe pas devant un berger, sans lui adresser quelque parole amicale, quelque bonjour significatif, en le saluant du nom de << pasteur >> auquel il tient. Un coup de chapeau, cela permet d'echapper aux malignes influences, et sur les chemins de la Transylvanie, ou ne s'y epargne pas plus qu'ailleurs. Frik etait regarde comme un sorcier, un evocateur d'apparitions fantastiques. A entendre celui-ci, les vampires et les stryges lui obeissaient ; a en croire celui-la, on le rencontrait, au declin de la lune, par les nuits sombres, comme on voit en d'autres contrees le grand bissexte, achevale sur la vanne des moulins, causant avec les loups ou revant aux etoiles. Frik laissait dire, y trouvant profit. Il vendait des charmes et des contre-charmes. Mais, observation a noter, il etait lui-meme aussi credule que sa clientele, et s'il ne croyait pas a ses propres sortileges, du moins ajoutait-il foi aux legendes qui couraient le pays. On ne s'etonnera donc pas qu'il eut tire ce pronostic relatif a la disparition prochaine du vieux burg, puisque le hetre etait reduit a trois branches, ni qu'il eut hate d'en porter la nouvelle a Werst. Apres avoir rassemble son troupeau en beuglant a pleins poumons a travers un long bouquin de bois blanc, Frik reprit le chemin du village. Ses chiens le suivaient harcelant les betes -- deux demi-griffons batards, hargneux et feroces, qui semblaient plutot propres a devorer des moutons qu'a les garder. Il y avait la une centaine de beliers et de brebis, dont une douzaine d'antenais de premiere annee, le reste en animaux de troisieme et de quatrieme annee, soit de quatre et de six dents. Ce troupeau appartenait au juge de Werst, le biro Koltz, lequel payait a la commune un gros droit de brebiage, et qui appreciait fort son patour Frik, le sachant tres habile a la tonte, et tres entendu au traitement des maladies, muguet, affilee, avertin, douve, encaussement, falere, clavelee, pietin, rabuze et autres affections d'origine pecuaire. Le troupeau marchait en masse compacte, le sonnailler devant, et, pres de lui, la brebis birane, faisant tinter leur clarine au milieu des belements. Au sortir de la pature, Frik prit un large sentier, bordant de vastes champs. La ondulaient les magnifiques epis d'un ble tres haut sur tige, tres long de chaume ; la s'etendaient quelques plantations de ce << koukouroutz >>, qui est le mais du pays. Le chemin conduisait a la lisiere d'une foret de pins et de sapins, aux dessous frais et sombres. Plus bas, la Sil promenait son cours lumineux, filtre par le cailloutis du fond, et sur lequel flottaient les billes de bois debitees par les scieries de l'amont. Chiens et moutons s'arreterent sur la rive droite de la riviere et se mirent a boire avidement au ras de la berge, en remuant le fouillis des roseaux. Werst n'etait plus qu'a trois portees de fusil, au-dela d'une epaisse saulaie, formee de francs arbres et non de ces tetards rabougris, qui touffent a quelques pieds au-dessus de leurs racines. Cette saulaie se developpait jusqu'aux pentes du col de Vulkan, dont le village, qui porte ce nom, occupe une saillie sur le versant meridional des massifs du Plesa. La campagne etait deserte a cette heure. C'est seulement a la nuit tombante que les gens de culture regagnent leur foyer, et Frik n'avait pu, chemin faisant, echanger le bonjour traditionnel. Son troupeau desaltere, il allait s'engager entre les plis de la vallee, lorsqu'un homme apparut au tournant de la Sil, une cinquantaine de pas en aval. -- Eh ! l'ami ! >> cria-t-il au patour. C'etait un de ces forains qui courent les marches du comitat. On les rencontre dans les villes, dans les bourgades, jusque dans les plus modestes villages. Se faire comprendre n'est point pour les embarrasser : ils parlent toutes les langues. Celui-ci etait-il italien, saxon ou valaque ? Personne n'eut pu le dire ; mais il etait juif, juif polonais, grand, maigre, nez busque, barbe en pointe, front bombe, yeux tres vifs. Ce colporteur vendait des lunettes, des thermometres, des barometres et de petites horloges. Ce qui n'etait pas renferme dans la balle assujettie par de fortes bretelles sur ses epaules, lui pendait au cou et a la ceinture : un veritable brelandinier, quelque chose comme un etalagiste ambulant. Probablement ce juif avait le respect et peut-etre la crainte salutaire qu'inspirent les bergers. Aussi saluat-il Frik de la main. Puis, dans cette langue roumaine, qui est formee du latin et du slave, il dit avec un accent etranger : << Cela va-t-il comme vous voulez, l'ami ? -- Oui... suivant le temps, repondit Frik. -- Alors vous allez bien aujourd'hui, car il fait beau. -- Et j'irai mal demain, car il pleuvra. -- Il pleuvra ?... s'ecria le colporteur. Il pleut donc sans nuages dans votre pays ? -- Les nuages viendront cette nuit... et de la-bas... du mauvais cote de la montagne. -- A quoi voyez-vous cela ? -- A la laine de mes moutons, qui est reche et seche comme un cuir tanne. -- Alors ce sera tant pis pour ceux qui arpentent les grandes routes... -- Et tant mieux pour ceux qui seront restes sur la porte de leur maison. -- Encore faut-il posseder une maison, pasteur. -- Avez-vous des enfants ? dit Frik. -- Non. -- Etes-vous marie ? -- Non. >> Et Frik demandait cela parce que, dans le pays, c'est l'habitude de le demander a ceux que l'on rencontre. Puis, il reprit : << D'ou venez-vous, colporteur ?... -- D'Hermanstadt. >> Hermanstadt est une des principales bourgades de la Transylvanie. En la quittant, on trouve la vallee de la Sil hongroise, qui descend jusqu'au bourg de Petroseny. << Et vous allez ?... -- A Kolosvar. >> Pour arriver a Kolosvar, il suffit de remonter dans la direction de la vallee du Maros ; puis, par Karlsburg, en suivant les premieres assises des monts de Bihar, on atteint la capitale du comitat. Un chemin d'une vingtaine de milles [Environ 150 kilometres.] au plus. En verite, ces marchands de thermometres, barometres et patraques, evoquent toujours l'idee d'etres a part, d'une allure quelque peu hoffmanesque. Cela tient a leur metier. Ils vendent le temps sous toutes ses formes, celui qui s'ecoule, celui qu'il fait, celui qu'il fera, comme d'autres porteballes vendent des paniers, des tricots ou des cotonnades. On dirait qu'ils sont les commis voyageurs de la Maison Saturne et Cie a l'enseigne du Sablier d'or. Et, sans doute, ce fut l'effet que le juif produisit sur Frik, lequel regardait, non sans etonnement, cet etalage d'objets, nouveaux pour lui, dont il ne connaissait pas la destination. << Eh ! colporteur, demanda-t-il en allongeant le bras, a quoi sert ce bric-a-brac, qui cliquete a votre ceinture comme les os d'un vieux pendu ? -- Ca, c'est des choses de valeur, repondit le forain, des choses utiles a tout le monde. -- A tout le monde, s'ecria Frik, en clignant de l'oeil, -- meme a des bergers ?... -- Meme a des bergers. -- Et cette mecanique ?... -- Cette mecanique, repondit le juif en faisant sautiller un thermometre entre ses mains, elle vous apprend s'il fait chaud ou s'il fait froid. -- Eh ! l'ami, je le sais de reste, quand je sue sous mon sayon, ou quand je grelotte sous ma houppelande. >> Evidemment, cela devait suffire a un patour, qui ne s'inquietait guere des pourquoi de la science. << Et cette grosse patraque avec son aiguille ? reprit-il en designant un barometre aneroide. -- Ce n'est point une patraque, c'est un instrument qui vous dit s'il fera beau demain ou s'il pleuvra... -- Vrai ?... -- Vrai. -- Bon ! repliqua Frik, je n'en voudrais point, quand ca ne couterait qu'un kreutzer. Rien qu'a voir les nuages trainer dans la montagne ou courir au-dessus des plus hauts pics, est-ce que je ne sais pas le temps vingt-quatre heures a l'avance ? Tenez, vous voyez cette brumaille qui semble sourdre du sol ?... Eh bien, je vous l'ai dit, c'est de l'eau pour demain. >> En realite, le berger Frik, grand observateur du temps, pouvait se passer d'un barometre. << Je ne vous demanderai pas s'il vous faut une horloge ? reprit le colporteur. -- Une horloge ?... J'en ai une qui marche toute seule, et qui se balance sur ma tete. C'est le soleil de la-haut. Voyez-vous, l'ami, lorsqu'il s'arrete sur la pointe du Roduk, c'est qu'il est midi, et lorsqu'il regarde a travers le trou d'Egelt, c'est qu'il est six heures. Mes moutons le savent aussi bien que moi, mes chiens comme nies moutons. Gardez donc vos patraques. -- Allons, repondit le colporteur, si je n'avais pas d'autres clients que les patours, j'aurais de la peine a faire fortune ! Ainsi, vous n'avez besoin de rien ?... -- Pas meme de rien. >> Du reste, toute cette marchandise a bas prix etait de fabrication tres mediocre, les barometres ne s'accordant pas sur le variable ou le beau fixe, les aiguilles des horloges marquant des heures trop longues ou des minutes trop courtes -- enfin de la pure camelote. Le berger s'en doutait peut-etre et n'inclinait guere a se poser en acheteur. Toutefois, au moment ou il allait reprendre son baton, le voila qui secoue une sorte de tube, suspendu a la bretelle du colporteur, en disant : << A quoi sert ce tuyau que vous avez la ?... -- Ce tuyau n'est pas un tuyau. -- Est-ce donc un gueulard ? >> Et le berger entendait par la une sorte de vieux pistolet a canon evase. << Non, dit le juif, c'est une lunette. >> C'etait une de ces lunettes communes, qui grossissent cinq a six fois les objets, ou les rapprochent d'autant, ce qui produit le meme resultat. Frik avait detache l'instrument, il le regardait, il le maniait, il le retournait bout pour bout, il en faisait glisser l'un sur l'autre les cylindres. Puis, hochant la tete << Une lunette ? dit-il. -- Oui, pasteur, une fameuse encore, et qui vous allonge joliment la vue. -- Oh ! j'ai de bons yeux, l'ami. Quand le temps est clair, j'apercois les dernieres roches jusqu'a la tete du Retyezat, et les derniers arbres au fond des defiles du Vulkan. -- Sans cligner ?... -- Sans cligner. C'est la rosee qui me vaut ca, lorsque je dors du soir au matin a la belle etoile. Voila qui vous nettoie proprement la prunelle. -- Quoi... la rosee ? repondit le colporteur. Elle rendrait plutot aveugle... -- Pas les bergers. -- Soit ! Mais si vous avez de bons yeux, les miens sont encore meilleurs, lorsque je les mets au bout de ma lunette. -- Ce serait a voir. -- Voyez en y mettant les votres... -- Moi ?... -- Essayez. -- Ca ne me coutera rien ? demanda Frik, tres mefiant de sa nature. -- Rien... a moins que vous ne vous decidiez a m'acheter la mecanique. >> Bien rassure a cet egard, Frik prit la lunette, dont les tubes furent ajustes par le colporteur. Puis, ayant ferme l'oeil gauche, il appliqua l'oculaire a son oeil droit. Tout d'abord, il regarda dans la direction du col de Vulkan, en remontant vers le Plesa. Cela fait, il abaissa l'instrument, et le braqua vers le village de Werst. << Eh ! eh ! dit-il, c'est pourtant vrai... Ca porte plus loin que mes yeux... Voila la grande rue... je reconnais les gens... Tiens, Nic Deck, le forestier, qui revient de sa tournee, le havresac au dos, le fusil sur l'epaule... -- Quand je vous le disais ! fit observer le colporteur. -- Oui... oui... c'est bien Nic ! reprit le berger. Et que. Ile est la fille qui sort de la maison de maitre Koltz, en jupe rouge et en corsage noir, comme pour aller au-devant de lui ?... -- Regardez, pasteur, vous reconnaitrez la fille aussi bien que le garcon... -- Eh ! oui !... c'est Miriota... la belle Miriota !... Ah ! les amoureux... les amoureux !... Cette fois, ils n'ont qu'a se tenir, car, moi, je les tiens au bout de mon tuyau, et je ne perds pas une de leurs mignasses ! -- Que dites-vous de ma machine ? -- Eh ! eh !... qu'elle fait voir au loin ! >> Pour que Frik en fut a n'avoir jamais auparavant regarde a travers une lunette, il fallait que le village de Werst meritat d'etre range parmi les plus arrieres du comitat de Klausenburg. Et cela etait, on le verra bientot. << Allons, pasteur, reprit le forain, visez encore... et plus loin que Werst... Le village est trop pres de nous Visez au-dela, bien au-dela, vous dis-je !... -- Et ca ne me coutera pas davantage ?... -- Pas davantage. -- Bon !... je cherche du cote de la Sil hongroise ! Oui... voila le clocher de Livadzel... je le reconnais a sa croix qui est manchotte d'un bras... Et, au-dela, dans la vallee, entre les sapins, j'apercois le clocher de Petroseny, avec son coq de fer-blanc, dont le bec est ouvert, comme s'il allait appeler ses poulettes !... Et la-bas, cette tour qui pointe au milieu des arbres... Ce doit etre la tour de Petrilla... Mais, j'y pense, colporteur, attendez donc, puisque c'est toujours le meme prix... -- Toujours, pasteur. >> Frik venait de se tourner vers le plateau d'Orgall ; puis, du bout de la lunette, il suivait le rideau des forets assombries sur les pentes du Plesa, et le champ de l'objectif encadra la lointaine silhouette du burg. << Oui ! s'ecria-t-il, la quatrieme branche est a terre... J'avais bien vu !... Et personne n'ira la ramasser pour en faire une belle flambaison de la Saint-Jean... Non, personne... pas meme moi !... Ce serait risquer son corps et son ame... Mais ne vous mettez point en peine !... Il y a quelqu'un qui saura bien la fourrer, cette nuit, au milieu de son feu d'enfer... C'est le Chort ! >> Le Chort, ainsi s'appelle le diable, quand il est evoque dans les conversations du pays. Peut-etre le juif allait-il demander l'explication de ces paroles incomprehensibles pour qui n'etait pas du village de Werst ou des environs, lorsque Frik s'ecria, d'une voix ou l'effroi se melait a la surprise : << Qu'est-ce donc, cette brume qui s'echappe du donjon ?... Est-ce une brume ?... Non !... On dirait une fumee... Ce n'est pas possible !... Depuis des annees et des annees, les cheminees du burg ne fument plus ! -- Si vous voyez de la fumee la-bas, pasteur, c'est qu'il y a de la fumee. -- Non... colporteur, non ! C'est le verre de votre machine qui se brouille. -- Essuyez-le. -- Et quand je l'essuierais ? >> Frik retourna sa lunette, et, apres en avoir frotte les verres avec sa manche, il la remit a son oeil. C'etait bien une fumee qui se deroulait a la pointe du donjon. Elle montait droit' dans l'air calme, et son panache se confondait avec les hautes vapeurs. Frik, immobile, ne parlait plus. Toute son attention se concentrait sur le burg que l'ombre ascendante commencait a gagner au niveau du plateau d'Orgall. Soudain, il rabaissa la lunette, et, portant la main au bissac qui pendait sous son sayon : << Combien votre tuyau ? demanda-t-il. -- Un florin et demi [Environ 3 francs 60.] >>, repondit le colporteur. Et il aurait cede sa lunette meme au prix d'un florin, pour peu que Frik eut manifeste l'intention de la marchander. Mais le berger ne broncha pas. Visiblement sous l'empire d'une stupefaction aussi brusque qu'inexplicable, il plongea la main au fond de son bissac, et en retira l'argent. << C'est pour votre compte que vous achetez cette lunette ? demanda le colporteur. -- Non... pour mon maitre, le juge Koltz. -- Alors il vous remboursera... -- Oui... les deux florins qu'elle me coute... -- Comment... les deux florins ?... -- Eh ! sans doute !... La-dessus, bonsoir, l'ami. -- Bonsoir, pasteur. >> Et Frik, sifflant ses chiens, poussant son troupeau, remonta rapidement dans la direction de Werst. Le juif, le regardant s'en aller, hocha la tete, comme s'il avait eu a faire a quelque fou : Si j'avais su, murmura-t-il, je la lui aurais vendue plus cher, ma lunette ! >> Puis, quand il eut rajuste son etalage a sa ceinture et sur ses epaules, il prit la direction de Karlsburg, en redescendant la rive droite de la Sil. Ou allait-il ? Peu importe. Il ne fait que passer dans ce recit. On ne le reverra plus. II Qu'il s'agisse de roches entassees par la nature aux epoques geologiques, apres les dernieres convulsions du sol, ou de constructions dues a la main de l'homme, sur lesquelles a passe le souffle du temps, l'aspect est a peu pres semblable, lorsqu'on les observe a quelques milles de distance. Ce qui est pierre brute et ce qui a ete pierre travaillee, tout cela se confond aisement. De loin, meme couleur, memes lineaments, memes deviations des lignes dans la perspective, meme uniformite de teinte sous la patine grisatre des siecles. Il en etait ainsi du burg, -- autrement dit du chateau des Carpathes. En reconnaitre les formes indecises sur ce plateau d'Orgall, qu'il couronne a la gauche du col de Vulkan, n'eut pas ete possible. Il ne se detache point en relief de l'arriere-plan des montagnes. Ce que l'on est tente de prendre pour un donjon n'est peut-etre qu'un morne pierreux. Qui le regarde croit apercevoir les creneaux d'une courtine, ou il n'y a peut-etre qu'une crete rocheuse. Cet ensemble est vague, flottant, incertain. Aussi, a en croire divers touristes, le chateau des Carpathes n'existe-t-il que dans l'imagination des gens du comitat. Evidemment, le moyen le plus simple de s'en assurer serait de faire prix avec un guide de Vulkan ou de Werst, de remonter le defile, de gravir la croupe, de visiter l'ensemble de ces constructions. Seulement, un guide, c'est encore moins commode a trouver que le chemin qui mene au burg. En ce pays des deux Sils, personne ne consentirait a conduire Lui voyageur, et pour n'importe quelle remuneration, au chateau des Carpathes. Quoi qu'il en soit, voici ce qu'on aurait pu apercevoir de cette antique demeure dans le champ d'une lunette, plus puissante et mieux centree que l'instrument de pacotille, achete par le berger Frik pour le compte de maitre Koltz : A huit ou neuf cents pieds en arriere du col de Vulkan, une enceinte, couleur de gres, lambrissee d'un fouillis de plantes lapidaires, et qui s'arrondit sur une peripherie de quatre a cinq cents toises, en epousant les denivellations du plateau ; a chaque extremite, deux bastions d'angle, dont celui de droite, sur lequel poussait le fameux hetre, est encore surmonte d'une maigre echauguette ou guerite a toit pointu ; a gauche, quelques pans de murs etayes de contreforts ajoures, supportant le campanile d'une chapelle, dont la cloche felee se met en branle par les fortes bourrasques au grand effroi des gens de la contree ; au milieu, enfin, couronne de sa plate-forme a creneaux, un lourd donjon, a trois rangs de fenetres maillees de plomb, et dont le premier etage est entoure d'une terrasse circulaire ; sur la plate-forme, une longue tige metallique, agrementee du virolet feodal, sorte de girouette soudee par la rouille, et qu'un dernier coup de galerne avait fixee au sud-est. Quant a ce que renfermait cette enceinte, rompue en maint endroit, s'il existait quelque batiment habitable a l'interieur, si un pont-levis et une poterne permettaient d'y penetrer, on l'ignorait depuis nombre d'annees. En realite, bien que le chateau des Carpathes fut mieux conserve qu'il n'en avait l'air, une contagieuse epouvante, doublee de superstition, le protegeait non moins que l'avaient pu faire autrefois ses basilics, ses sautereaux, ses bombardes, ses couleuvrines, ses tonnoires et autres engins d'artillerie des vieux siecles. Et pourtant, le chateau des Carpathes eut valu la peine d'etre visite par les touristes et les antiquaires. Sa situation, a la crete du plateau d'Orgall, est exceptionnellement belle. De la plate-forme superieure du donjon, la vue s'etend jusqu'a l'extreme limite des montagnes. En arriere ondule la haute chaine, si capricieusement ramifiee, qui marque la frontiere de la Valachie. En avant se creuse le sinueux defile de Vulkan, seule route praticable entre les provinces limitrophes. Au-dela de la vallee des deux Sils, surgissent les bourgs de Livadzel, de Lonyai, de Petroseny, de Petrilla, groupes a l'orifice des puits qui servent a l'exploitation de ce riche bassin houiller. Puis, aux derniers plans, c'est un admirable chevauchement de croupes, boisees a leur base, verdoyantes a leurs flancs, arides a leurs cimes, que dominent les sommets abrupts du Retyezat et du Paring [Le Retyezat s'eleve a une hauteur de 2 496 metres, et le Paring aune hauteur de 2 414 metres au-dessus du niveau de la mer.]. Enfin, plus loin que la vallee du Hatszeg et le cours du Maros, apparaissent les lointains profils, noyes de brumes, des Alpes de la Transylvanie centrale. Au fond de cet entonnoir, la depression du sol formait autrefois un lac, dans lequel s'absorbaient les deux Sils, avant d'avoir trouve passage a travers la chaine. Maintenant, cette depression n'est plus qu'un charbonnage avec ses inconvenients et ses avantages ; les hautes cheminees de brique se melent aux ramures des peupliers, des sapins et des hetres ; les fumees noiratres vicient l'air, sature, jadis du parfum des arbres fruitiers et des fleurs. Toutefois, a l'epoque ou se passe cette histoire, bien que l'industrie tienne ce district minier sous sa main de fer, il n'a rien perdu du caractere sauvage qu'il doit a la nature. Le chateau des Carpathes date du XIIe ou du XIIIe siecle. En ce temps-la, sous la domination des chefs ou voivodes, monasteres, eglises, palais, chateaux, se fortifiaient avec autant de soin que les bourgades ou les villages. Seigneurs et paysans avaient a se garantir contre des agressions de toutes sortes. Cet etat de choses explique pourquoi l'antique courtine du burg, ses bastions et son donjon lui donnent l'aspect d'une construction feodale, prete a la defensive. Quel architecte l'a edifie sur ce plateau, a cette hauteur ? On l'ignore, et cet audacieux artiste est inconnu, a moins que ce soit le roumain Manoli, si glorieusement chante dans les legendes valaques, et qui batit a Curte d'Argis le celebre chateau de Rodolphe le Noir. Qu'il y ait des doutes sur l'architecte, il n'y en a aucun sur la famille qui possedait ce burg. Les barons de Gortz etaient seigneurs du pays depuis un temps immemorial. Ils furent meles a toutes ces guerres qui ensanglanterent les provinces transylvaines ; ils lutterent contre les Hongrois, les Saxons, les Szeklers ; leur nom figure dans les << cantices >>, les -- << doines >>, ou se perpetue le souvenir de ces desastreuses periodes ; ils avaient pour devise le fameux proverbe valaque : Da pe maorte, << donne jusqu'a la mort ! >> et ils donnerent, ils repandirent leur sang pour la cause de l'independance, -- ce sang qui leur venait des Roumains, leurs ancetres. On le sait, tant d'efforts, de devouement, de sacrifices, n'ont abouti qu'a reduire a la plus indigne oppression les descendants de cette vaillante race. Elle n'a plus d'existence politique. Trois talons l'ont ecrasee. Mais ils ne desesperent pas de secouer le joug, ces Valaques de la Transylvanie. L'avenir leur appartient, et c'est avec une confiance inebranlable qu'ils repetent ces mots, dans lequel se concentrent toutes leurs aspirations : Roman on pere ! << le Roumain ne saurait perir ! >> Vers le milieu du XIXe siecle, le dernier representant des seigneurs de Gortz etait le baron Rodolphe. Ne au chateau des Carpathes, il avait vu sa famille s'eteindre autour de lui pendant les premiers temps de sa jeunesse. A vingt-deux ans, il se trouva seul au monde. Tous les siens etaient tombes d'annee en annee, comme ces branches du hetre seculaire, auquel la superstition populaire rattachait l'existence meme du burg. Sans parents, on peut meme dire sans amis, que ferait le baron Rodolphe pour occuper les loisirs de cette monotone solitude que la mort avait faite autour de lui ? Quels etaient ses gouts, ses instincts, ses aptitudes ? On ne lui en reconnaissait guere, si ce n'est une irresistible passion pour la musique, surtout pour le chant des grands artistes de cette epoque. Des lors, abandonnant le chateau, deja fort delabre, aux soins de quelques vieux serviteurs, un jour il disparut. Et, ce qu'on apprit plus tard, c'est qu'il consacrait sa fortune, qui etait assez considerable, a parcourir les principaux centres lyriques de l'Europe, les theatres de l'Allemagne, de la France, de l'Italie, ou il pouvait satisfaire a ses insatiables fantaisies de dilettante. Etait-ce un excentrique, pour ne pas dire un maniaque ? La bizarrerie de son existence donnait lieu de le croire. Cependant, le souvenir du pays etait reste profondement grave dans le coeur du jeune baron de Gortz. Il n'avait pas oublie la patrie transylvaine au cours de ses lointaines peregrinations. Aussi, revint-il prendre part a l'une des sanglantes revoltes des paysans roumains contre l'oppression hongroise. Les descendants des anciens Daces furent vaincus, et leur territoire echut en partage aux vainqueurs. C'est a la suite de cette defaite que le baron Rodolphe quitta definitivement le chateau des Carpathes, dont certaines parties tombaient deja en ruine. La mort ne tarda pas a priver le burg de ses derniers serviteurs, et il fut totalement delaisse. Quant au baron de Gortz, le bruit courut qu'il s'etait patriotiquement joint au fameux Rosza Sandor, un ancien detrousseur de grande route, dont la guerre de l'independance avait fait un heros de drame. Par bonheur pour lui, apres l'issue de la lutte, Rodolphe de Gortz s'etait separe de la bande du compromettant << betyar >>, et il fit sagement, car l'ancien brigand, redevenu chef de voleurs, finit par tomber entre les mains de la police, qui se contenta de l'enfermer dans la prison de Szamos-Uyvar. Neanmoins, une version fut generalement admise chez les gens du comitat : a savoir que le baron Rodolphe avait ete tue pendant une rencontre de Rosza Sandor avec les douaniers de la frontiere. Il n'en etait rien, bien que le baron de Gortz ne se fut jamais remontre au burg depuis cette epoque, et que sa mort ne fit doute pour personne. Mais il est prudent de n'accepter que sous reserve les on-dit de cette credule population. Chateau abandonne, chateau hante, chateau visionne. Les vives et ardentes imaginations l'ont bientot peuple de fantomes, les revenants y apparaissent, les esprits y reviennent aux heures de la nuit. Ainsi se passent encore les choses au milieu de certaines contrees superstitieuses de l'Europe, et la Transylvanie peut pretendre au premier rang parmi elles. Du reste, comment ce village de Werst eut-il pu rompre avec les croyances au surnaturel ? Le pope et le magister, celui-ci charge de l'education des enfants, celui-la dirigeant la religion des fideles, enseignaient ces fables d'autant plus franchement qu'ils y croyaient bel et bien. Ils affirmaient, << avec preuves a l'appui >>, que les loups-garous courent la campagne, que les vampires, appeles stryges, parce qu'ils poussent des cris de strygies, s'abreuvent de sang humain, que les << staffii >> errent a travers les ruines et deviennent malfaisants, si on oublie de leur porter chaque soir le boire et le manger. Il y a des fees, des << babes >>, qu'il faut se garder de rencontrer le mardi ou le vendredi, les deux plus mauvais jours de la semaine. Aventurez-vous donc dans les profondeurs de ces forets du comitat, forets enchantees, ou se cachent les << balauri >>, ces dragons gigantesques, dont les machoires se distendent jusqu'aux nuages, les << zmei >> aux ailes demesurees, qui enlevent les filles de sang royal et meme celles de moindre lignee, lorsqu'elles sont jolies ! Voila nombre de monstres redoutables, semble-t-il, et quel est le bon genie que leur oppose l'imagination populaire ? Nul autre que le << _serpi de casa_ >>, le serpent du foyer domestique, qui vit familierement au fond de l'atre, et dont le paysan achete l'influence salutaire en le nourrissant de son meilleur lait. Or, si jamais burg fut amenage pour servir de refuge aux hotes de cette mythologie roumaine, n'est-ce pas le chateau des Carpathes ? Sur ce plateau isole, qui est inaccessible, excepte par la gauche du col de Vulkan, il n'etait pas douteux qu'il abritat des dragons, des fees, des stryges, peut-etre aussi quelques revenants de la famille des barons de Gortz. De la une reputation de mauvais aloi, tres justifiee, disait-on. Quant a se hasarder a le visiter, personne n'y eut songe. Il repandait autour de lui une epouvante epidemique, comme un marais insalubre repand des miasmes pestilentiels. Rien qu'a s'en rapprocher d'un quart de mille, c'eut ete risquer sa vie en ce monde et son salut dans l'autre. Cela s'apprenait couramment a l'ecole du magister Hermod. Toutefois, cet etat de choses devait prendre fin, des qu'il ne resterait plus une pierre de l'antique forteresse des barons de Gortz. Et c'est ici qu'intervenait la legende. D'apres les plus autorises notables de Werst, l'existence du burg etait liee a celle du vieux hetre, dont la ramure grimacait sur le bastion d'angle, situe a droite de la courtine. Depuis le depart de Rodolphe de Gortz -- les gens du village, et plus particulierement le patour Frik, l'avaient observe --, ce hetre perdait chaque annee une de ses maitresses branches. On en comptait dix-huit a son enfourchure, lorsque le baron Rodolphe fut apercu pour la derniere fois sur la plate-forme du donjon, et l'arbre n'en avait plus que trois pour le present. Or, chaque branche tombee, c'etait une annee de retranchee a l'existence du burg. La chute de la derniere amenerait son aneantissement definitif. Et alors, sur le plateau d'Orgall, on chercherait vainement les restes du chateau des Carpathes. En realite, ce n'etait la qu'une de ces legendes qui prennent volontiers naissance dans les imaginations roumaines. Et, d'abord, ce vieux hetre s'amputait-il chaque annee d'une de ses branches ? Cela n'etait rien moins que prouve, bien que Frik n'hesitat pas a l'affirmer, lui qui ne le perdait pas de vue pendant que son troupeau paissait les patis de la Sil. Neanmoins, et quoique Frik fut sujet a caution, pour le dernier paysan comme pour le premier magistrat de Werst, nul doute que le burg n'eut plus que trois ans a vivre, puisqu'on ne comptait plus que trois branches au << hetre tutelaire >>. Le berger s'etait donc mis en mesure de reprendre le chemin du village pour y rapporter cette grosse nouvelle, lorsque se produisit l'incident de la lunette. Grosse nouvelle, tres grosse en effet ! Une fumee est apparue au faite du donjon... Ce que ses yeux n'auraient pu apercevoir, Frik l'a distinctement vu avec l'instrument du colporteur... Ce n'est point une vapeur, c'est une fumee qui va se confondre avec les nuages... Et pourtant, le burg est abandonne... Depuis bien longtemps, personne n'a franchi sa poterne qui est fermee sans doute, ni le pont-levis qui est certainement releve. S'il est habite, il ne peut l'etre que par des etres surnaturels... Mais a quel propos des esprits auraient-ils fait du feu dans un des appartements du donjon ?... Est-ce un feu de chambre, est-ce un feu de cuisine ?... Voila qui est veritablement inexplicable. Frik hatait ses betes vers leur etable. A sa voix, les chiens harcelaient le troupeau sur le chemin montant, dont la poussiere se rabattait avec l'humidite du soir. Quelques paysans, attardes aux cultures, le saluerent en passant, et c'est a peine s'il repondit a leur politesse. De la, reelle inquietude, car, si l'on veut eviter les malefices, il ne suffit pas de donner le bonjour au berger, il faut encore qu'il vous le rende. Mais Frik y paraissait peu enclin avec ses yeux hagards, son attitude singuliere, ses gestes desordonnee. Les loups et les ours lui auraient enleve la moitie de ses moutons, qu'il n'aurait pas ete plus defait. De quelle mauvaise nouvelle fallait-il qu'il fut porteur ? Le premier qui l'apprit fut le juge Koltz. Du plus loin qu'il l'apercut, Frik lui cria : << Le feu est au burg, notre maitre ! -- Que dis-tu la, Frik ? -- je dis ce qui est. -- Est-ce que tu es devenu fou ? >> En effet, comment un incendie pouvait-il s'attaquer a ce vieil amoncellement de pierres ? Autant admettre que le Negoi, la plus haute cime des Carpathes, etait devore par les flammes. Ce n'eut pas ete plus absurde. << Tu pretends, Frik, tu pretends que le burg brule repeta maitre Koltz. -- S'il ne brule pas, il fume. -- C'est quelque vapeur... -- Non, c'est une fumee... Venez voir. >> Et tous deux se dirigerent vers le milieu de la grande rue du village, au bord d'une terrasse dominant les ravins du col, de laquelle on pouvait distinguer le chateau. Une fois la, Frik tendit la, lunette a maitre Koltz. Evidemment, l'usage de cet instrument ne lui etait pas plus connu qu'a son berger. << Qu'est-ce cela ? dit-il. -- Une machine que je vous ai achetee deux florins, mon maitre, et qui en vaut bien quatre ! -- A qui ? -- A un colporteur. -- Et pour quoi faire ? -- Ajustez cela a votre oeil, visez le burg en face, regardez, et vous verrez. >> Le juge braqua la lunette dans la direction du chateau et l'examina longuement. Oui ! c'etait une fumee qui se degageait de l'une des cheminees du donjon. En ce moment, deviee par la brise, elle rampait sur le flanc de la montagne. << Une fumee ! >> repeta maitre Koltz stupefait. Cependant, Frik et lui venaient d'etre rejoints par Miriota et le forestier Nic Deck, qui etaient rentres au logis depuis quelques instants. << A quoi cela sert-il ? demanda le jeune homme en prenant la lunette. -- A voir au loin, repondit le berger. -- Plaisantez-vous, Frik ? -- je plaisante si peu, forestier, qu'il y a une heure a peine, j'ai pu vous reconnaitre, tandis que vous descendiez la route de Werst, vous et aussi... >> Il n'acheva pas sa phrase. Miriota avait rougi en baissant ses jolis yeux. Au fait, pourtant, il n'est pas defendu a une honnete fille d'aller au-devant de son fiance. Elle et lui, l'un apres l'autre, prirent la fameuse lunette et la dirigerent vers le burg. Entre-temps, une demi-douzaine de voisins etaient arrives sur la terrasse, et, s'etant enquis du fait, ils se servirent tour a tour de l'instrument. << Une fumee ! une fumee au burg !... dit l'un. -- Peut-etre le tonnerre est-il tombe sur le donjon ?... fit observer l'autre. -- Est-ce qu'il a tonne ?... demanda maitre Koltz, en s'adressant a Frik. -- Pas un coup depuis huit jours >>, repondit le berger. Et ces braves gens n'auraient pas ete plus ahuris, si on leur eut dit qu'une bouche de cratere venait de s'ouvrir au sommet du Retyezat, pour livrer passage aux vapeurs souterraines. III Le village de Werst a si peu d'importance que la plupart des cartes n'en indiquent point la situation. Dans le rang administratif, il est meme au-dessous de son voisin, appele Vulkan, du nom de la portion de ce massif de Plesa, sur lequel ils sont pittoresquement juches tous les deux. A l'heure actuelle, l'exploitation du bassin minier a donne un mouvement considerable d'affaires aux bourgades de Petroseny, de Livadzel et autres, distantes de quelques milles. Ni Vulkan ni Werst n'ont recueilli le moindre avantage de cette proximite d'un grand centre industriel ; ce que ces villages etaient, il y a cinquante ans, ce qu'ils seront sans doute dans un demi-siecle, ils le sont a present ; et, suivant Elisee Reclus, une bonne moitie de la population de Vulkan ne se compose << que d'employes charges de surveiller la frontiere, douaniers, gendarmes, commis du fisc et infirmiers de la quarantaine >> -- Supprimez les gendarmes et les commis du fisc, ajoutez une proportion un peu plus forte de cultivateurs, et vous aurez la population de Werst, soit quatre a cinq centaines d'habitants. C'est une rue, ce village, rien qu'une large rue, dont les pentes brusques rendent la montee et la descente assez penibles. Elle sert de chemin naturel entre la frontiere valaque et la frontiere transylvaine. Par la passent les troupeaux de boeufs, de moutons et de porcs, les marchands de viande fraiche, de fruits et de cereales, les rares voyageurs qui s'aventurent par le defile, au lieu de prendre les railways de Kolosvar et de la vallee du Maros : Certes, la nature a genereusement dote le bassin qui se creuse entre les monts de Bihar, le Retyezat et le Paring. Riche par la fertilite du sol, il l'est aussi de toute la fortune enfouie dans ses entrailles : mines de sel gemme a Thorda, avec un rendement annuel de plus de vingt mille tonnes ; mont Parajd, mesurant sept kilometres de circonference a son dome, et qui est uniquement forme de chlorure de sodium ; mines de Torotzko, qui produisent le plomb, la galene, le mercure, et surtout le fer, dont les gisements etaient exploites des le Xe siecle ; mines de Vayda Hunyad, et leurs minerais qui se transforment en acier de qualite superieure ; mines de houille, facilement exploitables sur les premieres strates de ces vallees lacustres, dans le district de Hatszeg, a Livadzel, a Petroseny, vaste poche d'une contenance estimee a deux cent cinquante millions de tonnes ; enfin, mines d'or, au bourg d'Ottenbanya, a Topanfalva, la region des orpailleurs, ou des myriades de moulins d'un outillage tres simple travaillent les sables du Veres-Patak, << le Pactole transylvain >>, et exportent chaque annee pour deux millions de francs du precieux metal. Voila, semblera, un district tres favorise de la nature, et pourtant cette richesse ne profite guere au bien-etre de sa population. Dans tous les cas, si les centres plus importants, Torotzko, Petroseny, Lonyai, possedent quelques installations en rapport avec le confort de l'industrie moderne, si ces bourgades ont des constructions regulieres, soumises a l'uniformite de l'equerre et du cordeau, des hangars, des magasins, de veritables cites ouvrieres, si elles sont dotees d'un certain nombre d'habitations a balcons et a verandas, voila ce qu'il ne faudrait chercher ni au village de Vulkan, ni au village de Werst. Bien comptees, une soixantaine de maisons, irregulierement accroupies sur l'unique rue, coiffees d'un capricieux toit dont le faitage deborde les murs de pise, la facade vers le jardin, un grenier a lucarne pour etage, une grange delabree pour annexe, une etable toute de guingois, couverte en paillis, ca et la un puits surmonte d'une potence a laquelle pend une seille, deux ou trois mares qui << fuient >> pendant les orages, des ruisselets dont les ornieres tortillees indiquent le cours, tel est ce village de Werst, bati sur les deux cotes de la rue, entre les obliques talus du col. Mais tout cela est frais et attirant ; il y a des fleurs aux portes et aux fenetres, des rideaux de verdure qui tapissent les murailles, des herbes echevelees qui se melent au vieil or des chaumes, des peupliers, ormes, hetres, sapins, erables, qui grimpent au-dessus des maisons << si haut qu'ils peuvent grimper >>. Par-dela, l'echelonnement des assises intermediaires de la chaine, et, au dernier plan, l'extreme cime des monts, bleuis par le lointain, se confondent avec l'azur du ciel. Ce n'est ni l'allemand ni le hongrois que l'on parle a Werst, non plus qu'en toute cette portion de la Transylvanie : c'est le roumain -- meme chez quelques familles tsiganes, etablies plutot que campees dans les divers villages du comitat. Ces etrangers prennent la langue du pays comme ils en prennent la religion. Ceux de Werst forment une sorte de petit clan, sous l'autorite d'un voivode, avec leurs cabanes, leurs << barakas >> a toit pointu, leurs legions d'enfants, bien differents par les moeurs et la regularite de leur existence de ceux de leurs congeneres qui errent a travers l'Europe. Ils suivent meme le rite grec, se conformant a la religion des chretiens au milieu desquels ils se sont installes. En effet, Werst a pour chef religieux un pope, qui reside a Vulkan, et qui dessert les deux villages separes seulement d'un demi-mille. La civilisation est comme l'air ou l'eau. Partout ou un passage -- ne fut-ce qu'une fissure - lui est ouvert, elle penetre et modifie les conditions d'un pays. D'ailleurs, il faut le reconnaitre, aucune fissure ne s'etait encore produite a travers cette portion meridionale des Carpathes. Puisque Elisee Reclus a pu dire de Vulkan << qu'il est le dernier poste de la civilisation dans la vallee de la Sil valaque >>, on ne s'etonnera pas que Werst fut l'un des plus arrieres villages du comitat de Kolosvar. Comment en pourrait-il etre autrement dans ces endroits ou chacun nait, grandit, meurt, sans les avoir jamais quittes ! Et pourtant, fera-t-on observer, il y a un maitre d'ecole et un juge a Werst ? Oui, sans doute. Mais le magister Hermod n'est capable d'enseigner que ce qu'il sait, c'est-a-dire un peu a lire, un peu a ecrire, un peu a compter. Son instruction personnelle ne va pas au-dela. En fait de science, d'histoire, de geographie, de litterature, il ne connait que les chants populaires et les legendes du pays environnant. La-dessus, sa memoire le sert avec une rare abondance. Il est tres fort en matiere de fantastique, et les quelques ecoliers du village tirent grand profit de ses lecons. Quant au juge, il convient de s'entendre sur cette qualification donnee au premier magistrat de Werst. Le biro, maitre Koltz, etait un petit homme de cinquante-cinq a soixante ans, Roumain d'origine, les cheveux ras et grisonnants, la moustache noire encore, les yeux plus doux que vifs. Solidement bati comme un montagnard, il portait le vaste feutre sur la tete, la haute ceinture a boucle historiee sur le ventre, la veste sans manches sur le torse, la culotte courte et demi-bouffante, engagee dans les hautes bottes de cuir. Plutot maire que juge, bien que ses fonctions l'obligeassent a intervenir dans les multiples difficultes de voisin a voisin, il s'occupait surtout d'administrer son village autoritairement et non sans quelque agrement pour sa bourse. En effet, toutes les transactions, achats ou ventes, etaient frappees d'un droit a son profit -- sans parler de la taxe de peage que les etrangers, touristes ou trafiquants, s'empressaient de verser dans sa poche. Cette situation lucrative avait valu a maitre Koltz une certaine aisance. Si la plupart des paysans du comitat sont ronges par l'usure, qui ne tardera pas a faire des preteurs israelites les veritables proprietaires du sol, le biro avait su echapper a leur rapacite. Son bien, libre d'hypotheques, << d'intabulations >>, comme on dit en cette contree, ne devait rien a personne. Il eut plutot prete qu'emprunte, et l'aurait certainement fait sans ecorcher le pauvre monde. Il possedait plusieurs patis, de bons herbages pour ses troupeaux, des cultures assez convenablement entretenues, quoiqu'il fut refractaire aux nouvelles methodes, des vignes qui flattaient sa vanite, lorsqu'il se promenait le long des ceps charges de grappes, et dont il vendait fructueusement la recolte -- exception faite, et dans une proportion notable, de ce que necessitait sa consommation particuliere. Il va sans dire que la maison de maitre Koltz est la plus belle maison du village, a l'angle de la terrasse que traverse la longue rue montante. Une maison en pierre, s'il vous plait, avec sa facade en retour sur le jardin, sa porte entre la troisieme et la quatrieme fenetre, les festons de verdure qui ourlent le cheneau de leurs brindilles chevelues, les deux grands hetres dont la fourche se ramifie au-dessus de son chaume en fleurs. Derriere, un beau verger aligne ses plants de legumes en damier, et ses rangs d'arbres a fruits qui debordent sur le talus du col. A l'interieur de la maison, il y a de belles pieces bien propres, les unes ou l'on mange, les autres ou l'on dort, avec leurs meubles peinturlures, tables, lits, bancs et escabeaux, leurs dressoirs ou brillent les pots et les plats, les poutrelles apparentes du plafond, d'ou pendent des vases enrubannes et des etoffes aux vives couleurs, leurs lourds coffres recouverts de housses et de courtepointes, qui servent de bahuts et d'armoires ; puis, aux murs blancs, les portraits violemment enlumines des patriotes roumains, -- entre autres le populaire heros du XVe siecle, le voivode Vayda-Hunyad. Voila une charmante habitation, qui eut ete trop , grande pour un homme seul. Mais il n'etait pas seul, maitre Koltz. Veuf depuis une dizaine d'annees, il avait une fille, la belle Miriota, tres admiree de Werst jusqu'a Vulkan et meme au-dela. Elle aurait pu s'appeler d'un de ces bizarres noms paiens, Florica, Daina, Dauritia, qui sont fort en honneur dans les familles valaques. Non ! c'etait Miriota, c'est-a-dire << petite brebis >>. Mais elle avait grandi, la petite brebis. C'etait maintenant une gracieuse fille de vingt ans, blonde avec des yeux bruns, d'un regard tres doux, charmante de traits et d'une agreable tournure. En verite, il y avait de serieuses raisons pour qu'elle parut on ne peut plus seduisante avec sa chemisette brodee de fil rouge au collet, aux poignets et aux epaules, sa jupe serree par une ceinture a fermoirs d'argent, son << catrinza >>, double tablier a raies bleues et rouges, noue a sa taille, ses petites bottes en cuir jaune, le leger mouchoir jete sur sa tete, le flottement de ses longs cheveux dont la natte est ornee d'un ruban ou d'une piecette de metal. Oui ! une belle fille, Miriota Koltz, et -- ce qui ne gate rien -- riche pour ce village perdu au fond des Carpathes. Bonne menagere ?... Sans doute, puisqu'elle dirige intelligemment la maison de son pere. Instruite ?... Dame ! a l'ecole du magister Hermod elle a appris a lire, a ecrire, a calculer ; et elle calcule, ecrit, lit correctement, -mais elle n'a pas ete poussee plus loin -- et pour cause. En revanche, on ne lui en remontrerait pas sur tout ce qui tient aux fables et aux sagas transylvaines. Elle en sait autant que son maitre. Elle connait la legende de Leany-K", le Rocher de la Vierge, ou une jeune princesse quelque peu fantastique echappe aux poursuites des Tartares ; la legende de la grotte du Dragon, dans la vallee de la << Montee du Roi >> ; la legende de la forteresse de Deva, qui fut construite << au temps des Fees >> ; la legende de la Detunata, la << Frappee du tonnerre >>, cette celebre montagne basaltique, semblable a un gigantesque violon de pierre, et dont le diable joue pendant les nuits d'orage ; la legende du Retyezat avec sa cime rasee par une sorciere ; la legende du defile de Thorda, que fendit d'un grand coup l'epee de saint Ladislas. Nous avouerons que Miriota ajoutait foi a toutes ces fictions, mais ce n'en etait pas moins une charmante et aimable fille. Bien des garcons du pays la trouvaient a leur gre, meme sans trop se rappeler qu'elle etait l'unique heritiere du biro, maitre Koltz, le premier magistrat de Werst. Inutile de la courtiser, d'ailleurs. N'etait-elle pas deja fiancee a Nicolas Deck ? Un beau type, de Roumain, ce Nicolas ou plutot Nic Deck : vingt-cinq ans, haute taille, constitution vigoureuse, tete fierement portee, chevelure noire que recouvre le kolpak blanc, regard franc, attitude degagee sous sa veste de peau d'agneau brodee aux coutures, bien campe sur ses jambes fines, des jambes de cerf, un air de resolution dans sa demarche et ses gestes. Il etait forestier de son etat, c'est-a-dire presque autant militaire que civil. Comme il possedait quelques cultures dans les environs de Werst, il plaisait au pere, et comme il se presentait en gars aimable et de fiere tournure, il ne deplaisait point a la fille qu'il n'aurait pas fallu lui disputer ni meme regarder de trop pres. Au surplus, personne n'y songeait. Le mariage de Nic Deck et de Miriota Koltz devait etre celebre -- encore une quinzaine de jours -- vers le milieu du mois prochain. A cette occasion, le village se mettrait en fete. Maitre Koltz ferait convenablement les choses. Il n'etait point avare. S'il aimait a gagner de l'argent, il ne refusait pas de le depenser a l'occasion. Puis, la ceremonie achevee, Nic Deck elirait domicile dans la maison de famille qui devait lui revenir apres le biro, et lorsque Miriota le sentirait pres d'elle, peut-etre n'aurait-elle plus peur, en entendant le gemissement d'une porte ou le craquement d'un meuble durant les longues nuits d'hiver, de voir apparaitre quelque fantome echappe de ses legendes favorites. Pour completer la liste des notables de Werst, il convient d'en citer deux encore, et non des moins importants, le magister et le medecin. Le magister Hermod etait un gros homme a lunettes, cinquante-cinq ans, ayant toujours entre les dents le tuyau courbe de sa pipe a fourneau de porcelaine, cheveux rares et ebouriffes sur un crane aplati, face glabre avec un tic de la joue gauche. Sa grande affaire etait de tailler les plumes de ses eleves, auxquels il interdisait l'usage des plumes de fer -- par principe. Aussi, comme il en allongeait les becs avec son vieux canif bien aiguise ! Avec quelle precision, et en clignant de l'oeil, il donnait le coup final pour en trancher la pointe ! Avant tout, une belle ecriture ; c'est a cela que tendaient tous ses efforts, c'est a cela que devait pousser ses eleves un maitre soucieux de remplir sa mission. L'instruction ne venait qu'en seconde ligne -- et l'on sait ce qu'enseignait le magister Hermod, ce qu'apprenaient les generations de garcons et de fillettes sur les bancs de son ecole ! Et maintenant, au tour du medecin Patak. Comment, il y avait un medecin a Werst, et le village en etait encore a croire aux choses surnaturelles ? Oui, mais il est necessaire de s'entendre sur le titre que prenait le medecin Patak, comme on l'a fait pour le titre que prenait le juge Koltz. Patak, petit homme, a gaster proeminent, gros et court, age de quarante-cinq ans, faisait tres ostensiblement de la medecine courante a Werst et dans les environs. Avec son aplomb imperturbable, sa faconde etourdissante, il inspirait non moins de confiance que le berger Frik -- ce qui n'est pas peu dire. Il vendait des consultations et des drogues, mais si inoffensives qu'elles n'empiraient pas les bobos de ses clients, qui eussent gueri d'eux-memes. D'ailleurs, on se porte bien au col de Vulkan ; l'air y est de premiere qualite, les maladies epidemiques y sont inconnues, et si l'on y meurt, c'est parce qu'il faut mourir, meme en ce coin privilegie de la Transylvanie. Quant au docteur Patak -- oui ! on disait : docteur ! -- quoiqu'il fut accepte comme tel, il n'avait aucune instruction, ni en medecine ni en pharmacie, ni en rien. C'etait simplement un ancien infirmier de la quarantaine, dont le role consistait a surveiller les voyageurs, retenus sur la frontiere pour la patente de sante. Rien de plus. Cela, parait-il, suffisait a la population peu difficile de Werst. Il faut ajouter -- ce qui ne saurait surprendre -- que le docteur Patak etait un esprit fort, comme il convient a quiconque s'occupe de soigner ses semblables. Aussi n'admettait-il aucune des superstitions qui ont cours dans la region des Carpathes, pas meme celles qui concernaient le burg. Il en riait, il en plaisantait. Et, lorsqu'on disait devant lui que personne n'avait ose s'approcher du chateau depuis un temps immemorial : << Il ne faudrait pas me defier d'aller rendre visite a votre vieille cassine ! >> repetait-il a qui voulait l'entendre. Mais, comme on ne l'en defiait pas, comme on se gardait meme de l'en defier, le docteur Patak n'y etait point alle, et, la credulite aidant, le chateau des Carpathes etait toujours enveloppe d'un impenetrable mystere. IV En quelques minutes, la nouvelle rapportee par le berger se fut repandue dans le village. Maitre Koltz, ayant en main la precieuse lunette, venait de rentrer a la maison, suivi de Nic Deck et de Miriota. A ce moment, il n'y avait plus sur la terrasse que Frik, entoure d'une vingtaine d'hommes, femmes et enfants, auxquels s'etaient joints quelques Tsiganes, qui ne se montraient pas les moins emus de la population werstienne. On entourait Frik, on le pressait de questions, et le berger repondait avec cette superbe importance d'un homme qui vient de voir quelque chose de tout a fait extraordinaire. << Oui ! repetait-il, le burg fumait, il fume encore, et il fuinera tant qu'il en restera pierre sur pierre ! -- Mais qui a pu allumer ce feu ?... demanda une vieille femme, qui joignait les mains. -- Le Chort, repondit Frik, en donnant au diable le nom qu'il a en ce pays, et voila un malin qui s'en tend mieux a entretenir les feux qu'a les eteindre >> Et, sur cette replique, chacun de chercher a apercevoir la fumee sur la pointe du donjon. En fin de compte, la plupart affirmerent qu'ils la distinguaient parfaitement, bien qu'elle fut parfaitement invisible a cette distance. L'effet produit par ce singulier phenomene depassa tout ce qu'on pourrait imaginer. Il est necessaire d'insister sur ce point. Que le lecteur veuille bien se mettre dans une disposition d'esprit identique a celle des gens de Werst, et il ne s'etonnera plus des faits qui vont etre ulterieurement relates. je ne lui demande pas de croire au surnaturel, mais de se rappeler que cette ignorante population y croyait sans reserve. A la defiance qu'inspirait le chateau des Carpathes, alors qu'il passait pour etre desert, allait desormais se joindre l'epouvante, puisqu'il semblait habite, et par quels etres, grand Dieu ! Il y avait a Werst un lieu de reunion, frequente des buveurs, et meme affectionne de ceux qui, sans boire, aiment a causer de leurs affaires, apres journee faite, -- ces derniers en nombre restreint, cela va de soi. Ce local, ouvert a tous, c'etait la principale, ou pour mieux dire, l'unique auberge du village. Quel etait le proprietaire de cette auberge ? Un juif du nom de Jonas, brave homme age d'une soixantaine d'annees, de physionomie engageante mais bien semite avec ses yeux noirs, son nez courbe, sa levre allongee, ses cheveux plats et sa barbiche traditionnelle. Obsequieux et obligeant, il pretait volontiers de petites sommes a l'un ou a l'autre, sans se montrer exigeant pour les garanties, ni trop usurier pour les interets, quoiqu'il entendit etre paye aux dates acceptees par l'emprunteur. Plaise au Ciel que les juifs etablis dans le pays transylvain soient toujours aussi accommodants que l'aubergiste de Werst. Par malheur, cet excellent Jonas est une exception. Ses coreligionnaires par le culte, ses confreres par la profession -- car ils sont tous cabaretiers, vendant boissons et articles d'epicerie -- pratiquent le metier de preteur avec une aprete inquietante pour l'avenir du paysan roumain. On verra le sol passer peu a peu de la race indigene a la race etrangere. Faute d'etre rembourses de leurs avances, les juifs deviendront proprietaires des belles cultures hypothequees a leur profit, et si la Terre promise n'est plus en Judee, peut-etre figurera-t-elle un jour sur les cartes de la geographie transylvaine. L'auberge du _Roi Mathias_ -- elle se nommait ainsi occupait un des angles de la terrasse que traverse la grande rue de Werst, a l'oppose de la maison du biro. C'etait une vieille batisse, moitie bois, moitie pierre, tres rapiecee par endroits, mais largement drapee de verdure et de tres tentante apparence. Elle ne se composait que d'un rez-de-chaussee, avec porte vitree donnant acces sur la terrasse. A l'interieur, on entrait d'abord dans une grande salle, meublee de tables pour les verres et d'escabeaux pour les buveurs, d'un dressoir en chene vermoulu, ou scintillaient les plats, les pots et les fioles, et d'un comptoir de bois noirci, derriere lequel Jonas se tenait a la disposition de sa clientele. Voici maintenant comment cette salle recevait le jour : deux fenetres percaient la facade, sur la terrasse, et deux autres fenetres, a l'oppose, la paroi du fond. De ces deux-la, l'une, voilee par un epais rideau de plantes grimpantes ou pendantes qui l'obstruaient au dehors, etait condamnee et laissait passer a peine un peu de clarte. L'autre, lorsqu'on l'ouvrait, permettait au regard emerveille de s'etendre sur toute la vallee inferieure du Vulkan. A quelques pieds au-dessous de l'embrasure se deroulaient les eaux tumultueuses du torrent de Nyad. D'un cote, ce torrent descendait les pentes du col, apres avoir pris source sur les hauteurs du plateau d'Orgall, couronne par les batisses du burg ; de l'autre, toujours abondamment entretenu par les rios de la montagne, meme pendant la saison d'ete, il devalait en grondant vers le lit de la Sil valaque, qui l'absorbait a son passage. A droite, contigues a la grande salle, une demi-douzaine de petites chambres suffisaient a loger les rares voyageurs qui, avant de franchir la frontiere, desiraient se reposer au _Roi Mathias_. ils etaient assures d'un bon accueil, a des prix moderes, aupres d'un cabaretier attentif et serviable, toujours approvisionne de bon tabac qu'il allait chercher aux meilleurs << trafiks >> des environs. Quant a lui, Jonas, il avait pour chambre a coucher une etroite mansarde, dont la lucarne biscornue, trouant le chaume en fleur, donnait sur la terrasse. C'est dans cette auberge que, le soir meme de ce 29 mai, il y eut reunion des grosses tetes de Werst, maitre Koltz, le magister Hermod, le forestier Nic Deck, une douzaine des principaux habitants du village, et aussi le berger Frik, qui n'etait pas le moins important de ces personnages. Le docteur Patak manquait a cette reunion de notables. Demande en toute hate par un de ses vieux clients qui n'attendait que lui pour passer dans l'autre monde, il s'etait engage a venir, des que ses soins ne seraient plus indispensables au defunt. En attendant l'ex-infirmier, on causait du grave evenement a l'ordre du jour, mais on ne causait pas sans manger et sans boire. A ceux-ci, Jonas offrait cette sorte de bouillie ou gateau de mais, connue sous le nom de << mamaliga >>, qui n'est point desagreable, quand on l'imbibe de lait fraichement tire. A ceux-la, il presentait maint petit verre de ces liqueurs fortes qui coulait comme de l'eau pure a travers les gosiers roumains, l'alcool de << schnaps >> qui ne coute pas un demi-sou le verre, et plus particulierement le << rakiou >>, violente eau-de-vie de prunes, dont le debit est considerable au pays des Carpathes. Il faut mentionner que le cabaretier Jonas -- c'etait une coutume de l'auberge -- ne servait qu'<< a l'assiette >>, c'est-a-dire aux gens attables, ayant observe que les consommateurs assis consomment plus copieusement que les consommateurs debout. Or, ce soir-la, les affaires promettaient de marcher, puisque tous les escabeaux etaient disputes par les clients. Aussi Jonas allait-il d'une table a l'autre, le broc a la main, remplissent les gobelets qui se vidaient sans compter. Il etait huit heures et demie du soir. On perorait depuis la brune, sans parvenir a s'entendre sur ce qu'il convenait de faire. Mais ces braves gens se trouvaient d'accord en ce point : c'est que si le chateau des Carpathes' etait habite par des inconnus, il devenait aussi dangereux pour le village de Werst qu'une poudriere a l'entree d'une ville. << C'est tres grave ! dit alors maitre Koltz. -- Tres grave ! repeta le magister entre deux bouffees de son inseparable pipe. -- Tres grave ! repeta l'assistance. -- Ce qui n'est que trop sur, reprit Jonas, c'est que la mauvaise reputation du burg faisait deja grand tort au pays... -- Et maintenant ce sera bien autre chose ! s'ecria le magister Hermod. -- Les etrangers n'y venaient que rarement... repliqua maitre Koltz, avec un soupir, -- Et, a present, ils ne viendront plus du tout ! ajouta Jonas en soupirant a l'unisson du biro. -- Nombre d'habitants songent deja a le quitte fit observer l'un des buveurs. -- Moi, le premier, repondit un paysan des environs, et je partirai, des que j'aurai vendu mes vignes... -- Pour lesquelles vous chomerez d'acheteurs, mon vieux homme ! >> riposta le cabaretier. On voit ou ils en etaient de leur conversation, ces dignes notables. A travers les terreurs personnelles que leur occasionnait le chateau des Carpathes, surgissait le sentiment de leurs interets si regrettablement leses. Plus de voyageurs, et Jonas en souffrait dans le revenu de son auberge. Plus d'etrangers, et maitre Koltz en patissait dans la perception du peage, dont le chiffre s'abaissait graduellement. Plus d'acquereurs pour les terres du col de Vulkan, et les proprietaires ne pouvaient trouver a les vendre, meme a vil prix. Cela durait depuis des annees, et cette situation, tres dommageable, menacait de s'aggraver encore. En effet, s'il en etait ainsi, quand les esprits du burg se tenaient tranquilles au point de ne s'etre jamais laisse apercevoir, que serait-ce maintenant s'ils manifestaient leur presence par des actes materiels ? Le berger Frik crut alors devoir dire, mais d'une voix assez hesitante : << Peut-etre faudrait-il ?... -- Quoi ? demanda maitre Koltz. -- Y aller voir, mon maitre. >> Tous s'entre-regarderent, puis baisserent les yeux, et cette question resta sans reponse. Ce fut Jonas qui, s'adressant a maitre Koltz, reprit la parole. << Votre berger, dit-il d'une voix ferme, vient d'indiquer la seule chose qu'il y ait a faire. -- Aller au burg... -- Oui, mes bons amis, repondit l'aubergiste. Si une fumee s'echappe de la cheminee du donjon, c'est qu'on y fait du feu, et si l'on y fait du feu, c'est qu'une main l'a allume... -- Une main... a moins que ce soit une griffe ! repliqua le vieux paysan en secouant la tete. -- Main ou griffe, dit le cabaretier, peu importe ! Il faut savoir ce que cela signifie. C'est la premiere fois qu'une fumee s'echappe de l'une des cheminees du chateau depuis que le baron Rodolphe de Gortz l'a quitte... -- Il se pourrait, cependant, qu'il y ait eu deja de la fumee, sans que personne s'en soit apercu, suggera maitre Koltz. Voila ce que je n'admettrai jamais ! se recria vivement le magister Hermod. -- C'est tres admissible, au contraire, fit observer le biro, puisque nous n'avions pas de lunette pour constater ce qui se passait au burg. >> La remarque etait juste. Le phenomene pouvait s'etre produit depuis longtemps, et avoir echappe meme au berger Frik, quelque bons que fussent ses yeux. Quoi qu'il en soit, que ledit phenomene fut recent ou non, il etait indubitable que des etres humains Occupaient actuellement le chateau des Carpathes. Or, ce fait constituait un voisinage des plus inquietants pour les habitants de Vulkan et de Werst. Le magister Hermod crut devoir apporter cette objection a l'appui de ses croyances : << Des etres humains, mes amis ?... Vous me permettrez de n'en rien croire. Pourquoi des etres humains auraient-ils eu la pensee de se refugier au burg, dans quelle intention, et comment y seraient-ils arrives.... -- Que voulez-vous donc qu'ils soient, ces intrus ? s'ecria maitre !Koltz. -- Des etres surnaturels, repondit le magister Hermod d'une voix qui imposait. Pourquoi ne seraient-ce pas des esprits, des babeaux, des gobelins, peut-etre meme quelques-unes de ces dangereuses lamies, qui se presentent sous la forme de belles femmes... >> Pendant cette enumeration, tous les regards s'etaient diriges vers la porte, vers les fenetres, vers la cheminee de la grande salle du _Roi Mathias_. Et, en verite, chacun se demandait s'il n'allait pas voir apparaitre l'un ou l'autre de ces fantomes, successivement evoques par le maitre d'ecole. << Cependant, mes bons amis, se risqua a dire Jonas, si ces etres sont des genies, je ne m'explique pas pourquoi ils auraient allume du feu, puisqu'ils n'ont rien a cuisiner... -- Et leurs sorcelleries ?... repondit le patour. Oubliez-vous donc qu'il faut du feu pour les sorcelleries ? -- Evidemment ! >> ajouta le magister d'un ton qui n'admettait pas de replique. Cette sentence fut acceptee sans contestation, et, de l'avis de tous, c'etaient, a n'en pas douter, des etres surnaturels, non des etres humains, qui avaient choisi le chateau des Carpathes pour theatre de leurs manigances. Jusqu'ici, Nic Deck n'avait pris aucune part a la conversation. Le forestier se contentait d'ecouter attentivement ce que disaient les uns et les autres. Le vieux burg, avec ses murs mysterieux, son antique origine, sa tournure feodale, lui avait toujours inspire autant de curiosite que de respect. Et meme, etant tres brave, bien qu'il fut aussi credule que n'importe quel habitant de Werst, il avait plus d'une fois manifeste l'envie d'en franchir l'enceinte. On l'imagine, Miriota l'avait obstinement detourne d'un projet si aventureux. Qu'il eut de ces idees lorsqu'il etait libre d'agir a sa guise, soit ! Mais un fiance ne s'appartient plus, et de se hasarder en de telles aventures, c'eut ete oeuvre de fou, ou d'indifferent. Et pourtant, malgre ses prieres, la belle fille craignait toujours que le forestier mit son projet a execution. Ce qui la rassurait un peu, c'est que Nic Deck n'avait pas formellement declare qu'il irait au burg, car personne n'aurait eu assez d'empire sur lui pour le retenir pas meme elle. Elle le savait, c'etait un gars tenace et resolu, qui ne revenait jamais sur une parole engagee. Chose dite, chose faite. Aussi Miriota eut-elle ete dans les transes, si elle avait pu soupconne a quelles reflexions le jeune homme s'abandonnait en ce moment. Cependant, comme Nic Deck gardait le silence, il s'en suit que la proposition du patour ne fut relevee par personne. Rendre visite au chateau des Carpathes maintenant qu'il etait hante, qui l'oserait, a moins d'avoir perdu la tete ?... Chacun se decouvrait donc les meilleures raisons pour n'en rien faire... Le biro n'etait plus d'un age a se risquer en des chemins si rudes... Le magister avait son ecole a garder, Jonas, son auberge a surveiller, Frik, ses moutons a paitre, les autres paysans, a s'occuper de leurs bestiaux et de leurs foins. Non ! pas un ne consentirait a se devouer, repetant a part soi : << Celui qui aurait l'audace d'aller au burg pourrait bien n'en jamais revenir ! >> A cet instant la porte de l'auberge s'ouvrit brusquement, au grand effroi de l'assistance. Ce n'etait que le docteur Patak, et il eut ete difficile de le prendre pour une de ces lamies enchanteresses dont le magister Hermod avait parle. Son client etant mort -- ce qui faisait honneur a sa perspicacite medicale, sinon a son talent --, le docteur Patak etait accouru a la reunion du _Roi Mathias_. << Enfin, le voila ! >> s'ecria maitre Koltz. Le docteur Patak se depecha de distribuer des poignees de main a tout le monde, comme il eut distribue des drogues, et, d'un ton passablement ironique, il s'ecria : << Alors, les amis, c'est toujours le burg... le burg du Chort, qui vous occupe !... Oh ! les poltrons !... Mais s'il veut fumer, ce vieux chateau, laissez-le fumer !... Est-ce que notre savant Hermod ne fume pas, lui, et toute la journee ?... Vraiment, le pays est tout pale d'epouvante !... je n'ai entendu parler que de cela durant mes visites !... Les revenants ont fait du feu la-bas ?... Et pourquoi pas, s'ils sont enrhumes du cerveau !... Il parait qu'il gele au mois de mai dans les chambres du donjon... A moins qu'on ne s'y occupe a cuire du pain pour l'autre monde !... Eh ! il faut bien se nourrir la-haut, s'il est vrai qu'on ressuscite !... Ce sont peut-etre les boulangers du ciel, qui sont venus faire une fournee... >> Et pour finir, une serie de plaisanteries, extremement peu goutees des gens de Werst, et que le docteur Patak debitait avec une incroyable jactance. On le laissa dire. Et alors le biro de lui demander : << Ainsi, docteur, vous n'attachez aucune importance a ce qui se passe au burg ?... -- Aucune, maitre Koltz. -- Est-ce que vous n'avez pas dit que vous seriez pret a vous y rendre... si l'on vous en defiait ?... -- Moi ?... repondit l'ancien infirmier, non sans laisser percer un certain ennui de ce qu'on lui rappelait ses paroles. -- Voyons... Ne l'avez-vous pas dit et repete ? reprit le magister en insistant. . je l'ai dit... sans doute... et vraiment... s'il ne s'agit que de le repeter... -- Il s'agit de le faire, dit Hermod. -- De le faire ?... -- Oui... et, au lieu de vous en defier... nous nous contentons de vous en prier, ajouta maitre Koltz. -- Vous comprenez... mes amis... certainement... une telle proposition... -- Eh bien, puisque vous hesitez, s'ecria le cabaretier, nous ne vous en prions pas... nous vous en defions ! -- Vous m'en defiez ?... -- Oui, docteur ! -- Jonas, vous allez trop loin, reprit le biro. Il ne faut pas defier Patak... Nous savons qu'il est homme de parole... Et ce qu'il a dit qu'il ferait, il le fera... ne fut-ce que pour rendre service au village et a tout le pays. -- Comment, c'est serieux ?... Vous voulez que j'aille au chateau des Carpathes ? reprit le docteur, dont la face rubiconde etait devenue tres pale. -- Vous ne sauriez vous en dispenser, repondit categoriquement maitre Koltz. -- je vous en prie... mes bons amis... je vous en prie... raisonnons, s'il vous plait !... -- C'est tout raisonne, repondit Jonas. -- soyez justes... A quoi me servirait d'aller la-bas... et qu'y trouverais-je ?.. quelques braves gens qui se sont refugies au burg...et qui ne genent personne... -- Eh bien, repliqua le magister Hermod, si ce sont de braves gens, vous n'avez rien a craindre de leur part, et ce sera une occasion de leur offrir vos services. -- S'ils en avaient besoin, repondit le docteur Patak, s'ils me faisaient demander, je n'hesiterais pas... croyez-le... a me rendre au chateau. Mais je ne me deplace pas sans etre invite, et je ne fais pas gratis mes visites... -- On vous paiera votre derangement, dit maitre Koltz, et a tant l'heure. -- Et qui me le paiera ?... -- Moi... nous... au prix que vous voudrez ! >> repondirent la plupart des clients de Jonas. Visiblement, en depit de ses constantes fanfaronnades, le docteur etait, a tout le moins, aussi poltron que ses compatriotes de Werst. Aussi, apres s'etre pose en esprit fort, apres avoir raille les legendes du pays, se trouvait-il tres embarrasse de refuser le service qu'on lui demandait. Et pourtant, d'aller au chateau des Carpathes, meme si l'on remunerait son deplacement, cela ne pouvait lui convenir en aucune facon. Il chercha donc a tirer argument de ce que cette visite ne produirait aucun resultat, que le village se couvrirait de ridicule en le deleguant pour explorer le burg... Son argumentation fit long feu. Voyons, docteur, il me semble que vous n'avez absolument rien a risquer, reprit le magister Hermod, puisque vous ne croyez pas aux esprits... -- Non... je n'y crois pas. -- Or, si ce ne sont pas des esprits qui reviennent au chateau, ce sont des etres humains qui s'y sont installes, et vous ferez connaissance avec eux. Le raisonnement du magister ne manquait pas de logique : il etait difficile a retorquer. << D'accord, Hermod, repondit le docteur Patak, mais je puis etre retenu au burg... C'est qu'alors vous y aurez ete bien recu, repliqua Jonas. -- Sans doute ; cependant si mon absence se prolongeait, et si quelqu'un avait besoin de moi dans le village... -- Nous nous portons tous a merveille, repondit maitre Koltz, et il n'y a plus un seul malade a Werst depuis que votre dernier client a pris son billet pour l'autre monde. -- Parlez franchement... Etes-vous decide a partir demanda l'aubergiste. -- Ma foi, non ! repliqua le docteur. Oh ! ce n'est point par peur... Vous savez bien que je n'ajoute pas foi a toutes ces sorcelleries... La verite est que cela me parait absurde, et, je vous le repete, ridicule... Parce qu'une fumee est sortie de la cheminee du donjon... une fumee qui n'est peut-etre pas une fumee... Decidement non !... je n'irai pas au chateau des Carpathes ! -- J'irai, moi ! >> C'etait le forestier Nic Deck qui venait d'entrer dans la conversation en y jetant ces deux mots. << Toi... Nic ? s'ecria maitre Koltz. -- Moi... mais a la condition que Patak m'accompagnera. >> Ceci fut directement envoye a l'adresse du docteur, qui fit un bond pour se depetrer. << Y penses-tu, forestier ? repliqua-t-il. Moi... t'accompagner ?... Certainement... ce serait une agreable promenade a faire... tous les deux... si elle avait son utilite... et si l'on pouvait s'y hasarder... Voyons, Nic, tu sais bien qu'il n'y a meme plus de route pour aller au burg... Nous ne pourrions arriver. -- J'ai dit que j'irais au burg, repondit Nic Deck, et puisque je l'ai dit, j'irai. -- Mais moi... je ne l'ai pas dit !... s'ecria le docteur en se debattant, comme si quelqu'un l'eut pris au collet. -- Si... vous l'avez dit... repliqua Jonas. -- Oui !... Oui ! >> repondit d'une seule voix l'assistance. L'ancien infirmier, presse par les uns et les autres, ne savait comment leur echapper. Ah ! combien il regrettait de s'etre si imprudemment engage par ses rodomontades. Jamais il n'eut imagine qu'on les prendrait au serieux, ni qu'on le mettrait en demeure de payer de sa personne... Maintenant, il ne lui est plus possible de s'esquiver, sans devenir la risee de Werst, et tout le pays du Vulkan l'eut bafoue impitoyablement. Il se decida donc a faire contre fortune bon coeur. << Allons... puisque vous le voulez, dit-il, j'accompagnerai Nic Deck, quoique cela soit inutile ! Bien... docteur Patak, bien ! s'ecrierent tous les buveurs du _Roi Mathias_. Et quand partirons-nous, forestier ? demanda le docteur Patak, en affectant un ton d'indifference qui ne deguisait que mal sa poltronnerie. -- Demain, dans la matinee >>, repondit Nic Deck. Ces derniers mots furent suivis d'un assez long silence. Cela indiquait combien l'emotion de maitre Koltz et des autres etait reelle. Les verres avaient ete vides, les pots aussi, et, pourtant, personne ne se levait, personne ne songeait a quitter la grande salle, bien qu'il fut tard, ni a regagner son logis. Aussi Jonas pensa-t-il que l'occasion etait bonne pour servir une autre tournee de schnaps et de rakiou... Soudain, une voix se fit entendre assez distinctement au milieu du silence general, et voici les paroles qui furent lentement prononcees : _<< Nicolas Deck, ne va pas demain au burg !... N'y va pas !... ou il t'arrivera malheur ! >>_ Qui s'etait exprime de la sorte ?... D'ou venait cette voix que personne ne connaissait et qui semblait sortir d'une bouche invisible ?... Ce ne pouvait etre qu'une voix de revenant, une voix surnaturelle, une voix de l'autre monde... L'epouvante fut au comble. On n'osait pas se regarder, on n'osait pas prononcer une parole... Le plus brave -- c'etait evidemment Nic Deck -- voulut alors savoir a quoi s'en tenir. Il est certain que c'etait dans la salle meme que ces paroles avaient ete articulees. Et, tout d'abord, le forestier eut le courage de se rapprocher du bahut et de l'ouvrir... Personne. Il alla visiter les chambres du rez-de-chaussee, qui donnaient sur la salle... Personne. Il poussa la porte de l'auberge, s'avanca au-dehors, parcourut la terrasse jusqu'a la grande rue de Werst... Personne. Quelques instants apres, maitre Koltz, le magister Hermod, le docteur Patak, Nic Deck, le berger Frik et les autres avaient quitte l'auberge, laissant le cabaretier Jonas, qui se hata de clore sa porte a double tour. Cette nuit-la, comme s'ils eussent ete menaces d'une apparition fantastique, les habitants de Werst se barricaderent solidement dans leurs maisons... La terreur regnait au village. V Le lendemain, Nic Deck et le docteur Patak se preparaient a partir sur les neuf heures du matin. L'intention du forestier etait de remonter le col de Vulkan en se dirigeant par le plus court vers le burg suspect. Apres le phenomene de la fumee du donjon, apres le phenomene de la voix entendue dans la salle du _Roi Mathias_, on ne s'etonnera pas que toute la population fut comme affolee. Quelques Tsiganes parlaient deja d'abandonner le pays. Dans les familles, on ne causait plus que de cela -- et a voix basse encore. Allez donc contester qu'il y eut du diable << du Chort >> dans cette phrase si menacante pour le jeune forestier. Ils etaient la, a l'auberge de Jonas, une quinzaine, et des plus dignes d'etre crus, qui avaient entendu ces etranges paroles. Pretendre qu'ils avaient ete dupes de quelque illusion des sens, cela etait insoutenable. Pas de doute a cet egard ; Nic Deck avait ete nominativement prevenu qu'il lui arriverait malheur, s'il s'entetait a son projet d'explorer le chateau des Carpathes. Et, pourtant, le jeune forestier se disposait a quitter Werst, et sans y etre force. En effet, quelque profit que maitre Koltz eut a eclaircir le mystere du burg, quelque interet que le village eut a savoir ce qui s'y passait, de pressantes demarches avaient ete faites pour obtenir de Nic Deck qu'il revint sur sa parole. Eploree, desesperee, ses beaux yeux noyes de larmes, Miriota l'avait supplie de ne point s'obstiner a cette aventure. Avant l'avertissement donne par la voix, c'etait deja grave. Apres l'avertissement, c'etait insense. Et, a la veille de son mariage, voila que Nic Deck voulait risquer sa vie dans une pareille tentative, et sa fiancee qui se trainait a ses genoux ne parvenait pas a le. retenir... Ni les objurgations de ses amis, ni les pleurs de Miriota, n'avaient pu influencer le forestier. D'ailleurs, cela ne surprit personne. On connaissait son caractere indomptable, sa tenacite, disons son entetement. il avait dit qu'il irait au chateau des Carpathes, et, rien ne saurait l'en empecher pas meme cette menace qui lui avait ete adressee directement. Oui ! il irait au burg, dut-il n'en jamais revenir ! Lorsque l'heure de partir fut arrivee, Nic Deck pressa une derniere fois Miriota sur son coeur, tandis que la pauvre fille se signait du pouce, de l'index et du medius, suivant cette coutume roumaine, qui est un hommage a la Sainte-Trinite. Et le docteur Patak ?... Eh bien, le docteur Patak, mis en demeure d'accompagner le forestier, avait essaye de se degager, niais sans succes. Tout ce qu'on pouvait dire, il l'avait dit !... Toutes les objections imaginables, il les avait faites !... Il s'etait retranche derriere cette injonction si formelle de ne point aller au chateau qui avait ete distinctement entendue. << Cette menace ne concerne que moi, s'etait borne a lui repondre Nic Deck. -- Et s'il t'arrivait malheur, forestier, avait repondu le docteur Patak, est-ce que je m'en tirerais sans dommage ? -- Dommage ou non, vous avez promis de venir avec moi au chateau, et vous y viendrez, puisque j'y vais ! >> Comprenant que rien ne l'empecherait de tenir sa promesse, les gens de Werst avaient donne raison au forestier sur ce point. Mieux valait que Nie Deck ne se hasardat pas seul en cette aventure. Aussi le tres depite docteur, sentant qu'il ne pouvait plus reculer, que c'eut ete compromettre sa situation dans le village, qu'il se serait fait honnir apres ses forfanteries accoutumees, se resigna, l'ame pleine d'epouvante. Il etait bien decide d'ailleurs a profiter du moindre obstacle de route qui se presenterait pour obliger son compagnon a revenir sur ses pas. Nic Deck et le docteur Patak partirent donc, et maitre Koltz, le magister Hermod, Frik, Jonas, leur firent la conduite jusqu'au tournant de la grande route, ou ils s'arreterent. De cet endroit, maitre Koltz braqua une derniere fois sa lunette -- elle tic le quittait plus -- dans la direction du burg. Aucune fumee ne se montrait a la cheminee du donjon, et il eut ete facile de l'apercevoir sur un horizon tres pur, par une belle matinee de printemps. Devait-on en conclure que les hotes naturels ou surnaturels du chateau avaient deguerpi, en voyant que le forestier ne tenait pas compte de leurs menaces ? Quelques-uns le penserent, et c'etait la une raison decisive pour mener l'affaire jusqu'a complete satisfaction. On se serra la main, et Nic Deck, entrainant le docteur, disparut a l'angle du col. Le jeune forestier etait en tenue de tournee, casquette galonnee a large visiere, veste a ceinturon avec le coutelas engaine, culotte bouffante, bottes ferrees, cartouchiere aux reins, le long fusil sur l'epaule. il avait la reputation justifiee d'etre un tres habile tireur, et, comme, a defaut de revenants, on pouvait rencontrer de ces odeurs qui battent les frontieres, ou, a defaut de rodeurs, quelque ours mal intentionne, il n'etait que prudent d'etre en mesure de se defendre. Quant au docteur, il avait cru devoir s'armer d'un vieux pistolet a pierre, qui ratait trois coups sur cinq. Il portait aussi une hachette que son compagnon lui avait remise pour le cas probable ou il serait necessaire de se frayer passage a travers les epais taillis du Plesa. Coiffe du large chapeau des campagnarde, boutonne sous son epaisse cape de voyage, il etait chausse de bottes a grosse ferrure, et ce n'est pas toutefois ce lourd attirail qui l'empecherait de decamper, si l'occasion s'en presentait. Nic Deck et lui s'etaient egalement munis de quelques provisions contenues dans leur bissac, afin de pouvoir au besoin prolonger l'exploration. Apres avoir depasse le tournant de la route, Nic Deck et le docteur Patak marcherent plusieurs centaines de pas le long du Nyad, en remontant sa rive droite. De suivre le chemin qui circule a travers les ravins du massif, cela les eut trop ecartes vers l'ouest. Il eut ete plus avantageux de pouvoir continuer a cotoyer le lit du torrent, ce qui eut reduit la distance d'un tiers, car le Nyad prend sa source entre les replis du plateau d'Orgall. Mais, d'abord praticable, la berge, profondement ravinee et barree de hautes roches, n'aurait plus livre passage, merite a des pietons. Il y avait des l'ors necessite de couper obliquement vers la gauche, quitte a revenir sur le chateau, lorsqu'ils auraient franchi la zone inferieure des forets du Plesa. C'etait, d'ailleurs, le seul cote par lequel le burg fut abordable. Au temps ou il etait habite par le comte Rodolphe de Gortz, la communication entre le village de Werst, le col de Vulkan et la vallee de la Sil valaque se faisait par une etroite percee qui avait ete ouverte en suivant cette direction. Mais, livree depuis vingt ans aux envahissements de la vegetation, obstruee par l'inextricable fouillis des broussailles, c'est en vain qu'on y eut cherche la trace d'une sente ou d'une tortillere. Au moment d'abandonner le lit profondement encaisse du Nyad, que remplissait une eau mugissante, Nic Deck s'arreta afin de s'orienter. Le chateau n'etait deja plus visible. Il ne le redeviendrait qu'au-dela du rideau des forets qui s'etageaient sur les basses petites de la montagne, -- disposition commune a tout le systeme orographique des Carpathes. L'orientation devait donc etre difficile a determiner, faute de reperes. On ne pouvait l'etablir que par la position du soleil, dont les rayons affleuraient alors les lointaines cretes vers le sud-est. << Tu le vois, forestier, dit le docteur, tu le vois !... il n'y a pas meme de chemin... ou plutot, il n'y en a plus ! -- Il y en aura, repondit Nic Deck. -- C'est facile a dire, Nic... -- Et facile a faire, Patak. -- Ainsi, tu es toujours decide ?... >> Le forestier se contenta de repondre par un signe affirmatif' et prit route a travers les arbres. A ce moment, le docteur eprouva une fiere envie de rebrousser chemin ; mais son compagnon, qui venait de se retourner, lui jeta un regard si resolu que le poltron ne jugea pas a propos de rester en arriere. Le docteur Patak avait encore un dernier espoir c'est que Nic Deck rie tarderait pas a s'egarer au milieu du labyrinthe de ces bois, ou son service ne l'avait jamais amene. Mais il comptait sans ce flair merveilleux, cet instinct professionnel, cette aptitude << animale >> pour ainsi dire, qui permet de se guider sur les moindres indices, projection des branches en telle ou telle direction, denivellation du sol, teinte des ecorces, nuance variee des mousses selon qu'elles sont exposees aux vents du sud ou du nord. Nie Deck etait trop habile en son metier, il l'exercait avec une sagacite trop superieure, pour se jamais perdre, meme en des localites inconnues de lui. Il eut ete le digne rival d'un Bas-de-Cuir ou d'un Chingachgook au pays de Cooper. Et, pourtant, la traversee de cette zone d'arbres allait offrir de reelles difficultes. Des ormes, des hetres, quelques-uns de ces erables qu'on nomme << faux platanes >>, de superbes chenes, en occupaient les premiers plans jusqu'a l'etage des bouleaux, des pins et des sapins, masses sur les croupes superieures a la gauche du col. Magnifiques, ces arbres, avec leurs troncs puissants, leurs branches chaudes de seve nouvelle, leur feuillage epais, s'entremelant de l'un a l'autre pour former une cime de verdure que les rayons du soleil ne parvenaient pas a percer. Cependant le passage eut ete relativement facile en se courbant sous les basses branches. Mais quels obstacles a la surface du sol, et quel travail il aurait fallu pour l'essarter, pour le degager des orties et des ronces, pour se garantir contre ces milliers d'echardes que le plus leger attouchement leur arrache ! Nic Deck n'etait pas homme a s'en inquieter, d'ailleurs, et, pourvu qu'il put gagner a travers le bois, il ne se preoccupait pas autrement de quelques egratignures. La marche, il est vrai, ne pouvait etre que tres lente dans ces conditions, -- facheuse aggravation, car Nic Deck et le docteur Patak avaient interet a atteindre le burg dans l'apres-midi. Il ferait encore assez jour pour qu'ils pussent le visiter, -- ce qui leur permettrait d'etre rentres a Werst avant la nuit. Aussi, la hachette a la main, le forestier travaillait-il a se frayer un passage au milieu de ces profondes epinaies, herissees de baionnettes vegetales, ou le pied rencontrait un terrain inegal, raboteux, bossue de racines ou de souches, contre lesquelles il buttait, quand il ne s'enfoncait pas dans une humide couche de feuilles mortes que le vent n'avait jamais balayees. Des myriades de cosses eclataient comme des pois fulminants, au grand effroi du docteur, qui sursautait a cette petarade, regardant a droite et a gauche, se retournant avec epouvante, lorsque quelque sarment s'accrochait a sa veste, comme une griffe qui eut voulu le retenus Noir ! il n'etait point rassure, le pauvre homme. Mais, maintenant, il n'eut as ose revenir seul en arriere, et il s'efforcait de ne point se laisser distancer par son intraitable compagnon. Parfois dans la foret apparaissaient de capricieuses eclaircies. Une averse de lumiere y penetrait. Des couples de cigognes noires, troublees dans leur solitude, s'echappaient des hautes ramures et filaient a grands coups d'aile. La traversee de ces clairieres rendait la marche plus fatigante encore. La, en effet, s'etaient entasses, enorme jeu de jonchets, les arbres abattus par l'orage ou tombes de vieillesse, comme si la hache du bucheron leur eut donne le coup de mort. La gisaient d'enormes troncs, ronges de pourriture, que charroi ne devait entrainer jusqu'au lit de la Sil valaque. Devant ces obstacles, rudes a franchir, parfois impossibles a tourner, Nie Deck et son compagnon avaient fort a faire. Si le jeune forestier, agile, souple, vigoureux, parvenait a s'en tirer, le docteur Patak, avec ses jambes courtes, son ventre bedonnant, essouffle, epoumone, ne pouvait eviter des chutes, qui obligeaient a lui venir en aide. -- Tu verras, Nic, que je finirai par me casser quelque membre ! repetait-il. -- Vous le raccommoderez. -- Allons, forestier, sois raisonnable... Il ne faut pas s'acharner contre l'impossible ! >> Bah ! Nic Deck etait deja en avant, et le docteur, n'obtenant rien, se hatait de le rejoindre. La direction suivie jusqu'alors, etait-ce bien celle qui convenait pour arriver en face du burg ? Il eut ete malaise de s'en rendre compte. Cependant, puisque le sol ne cessait de monter, il y avait lieu de s'elever vers la lisiere de la foret, qui fut atteinte a trois heures de l'apres-midi. Au-dela, jusqu'au plateau d'Orgall, s'etendait le rideau des arbres verts, plus clairsemes a mesure que le versant du massif gagnait en altitude. En cet endroit, le Nyad reparaissait au milieu des roches, soit qu'il se fut inflechi au nord-ouest, soit que Nic Deck eut oblique vers lui. Cela donna au jeune forestier la certitude qu'il avait fait bonne route, puisque le ruisseau semblait sourdre des entrailles du plateau d'Orgall. Nie Deck ne put refuser au docteur une heure de halte au bord du torrent. D'ailleurs, l'estomac reclamait son du aussi imperieusement que les jambes. Les bissacs etaient bien garnis, le rakiou emplissait la gourde du docteur et celle de Nic Deck. En outre, une eau limpide et fraiche, filtree aux cailloux du fond, coulait a quelques pas. Que pouvait-on desirer de plus ? On avait beaucoup depense, il fallait reparer la depense. Depuis leur depart, le docteur n'avait guere eu le loisir de causer avec Nic Deck, qui le precedait toujours. Mais il se dedommagea, des qu'ils furent assis tous les deux sur la berge du Nyad. Si l'un etait peu loquace, l'autre etait volontiers bavard. D'apres cela, on ne s'etonnera pas que les questions fussent tres prolixes, et les reponses tres breves. << Parlons un peu, forestier, et parlons serieusement, dit le docteur. -- je vous ecoute, repondit Nic Deck. -- je pense que si nous avons fait halte en cet endroit, c'est pour reprendre des forces. -- Rien de plus juste. -- Avant de revenir a Werst... -- Non... avant d'aller au burg. -- Voyons, Nic, voila six heures que nous marchons, et c'est a peine si nous sommes a mi-route... -- Ce qui prouve que nous n'avons pas de temps a perdre. -- Mais il fera nuit, lorsque nous arriverons devant le chateau, et comme j'imagine, forestier, que tu ne seras pas assez fou pour te risquer sans voir clair, il faudra attendre le jour... -- Nous l'attendrons. -- Ainsi tu ne veux pas renoncer a ce projet, qui n'a pas le sens commun ?... -- Non. -- Comment ! Nous voici extenues, ayant besoin d'une bonne table dans une bonne salle, et d'un bon lit dans une bonne chambre, et tu songes a passer la nuit en plein air ?... -- Oui, si quelque obstacle nous empeche de franchir l'enceinte du chateau. -- Et s'il n'y a pas d'obstacle ?... -- Nous irons coucher dans les appartements du donjon. -- Les appartements du donjon ! s'ecria le docteur Patak. Tu crois, forestier, que je consentirai a rester toute une nuit a l'interieur de ce maudit burg... -- Sans doute, a moins que vous ne preferiez demeurer seul au-dehors. -- Seul, forestier !... Ce n'est point ce qui est convenu, et si nous devons nous separer, j'aime encore mieux que ce soit en cet endroit pour retourner au village ! -- Ce qui est convenu, docteur Patak, c'est que vous me suivrez jusqu'ou j'irai... -- Le jour, oui !... La nuit, non ! -- Eh bien, libre a vous de partir, et tachez de ne point vous egarer sous les futaies. >> S'egarer, c'est bien ce qui inquietait le docteur. Abandonne a lui-meme, n'ayant pas l'habitude de ces interminables detours a travers les forets du Plesa, il se sentait incapable de reprendre la route de Werst. D'ailleurs, d'etre seul, lorsque la nuit serait venue -- une nuit tres noire peut-etre --, de descendre les pentes du col au risque de choir au fond d'un ravin, ce n'etait pas pour lui agreer. Quitte a ne point escalader la courtine, quand le soleil serait couche, si le forestier s'y obstinait, mieux valait le suivre jusqu'au pied de l'enceinte. Mais le docteur voulut tenter un dernier effort pour arreter sort compagnon. << Tu sais bien, mon cher Nic, reprit-il, que je ne consentirai jamais a me separer de toi... Puisque tu persistes a te rendre au chateau, je ne te laisserai pas y aller seul. -- Bien parle, docteur Patak, et je pense que vous devriez vous en tenir la. -- Non... encore un mot, Nic. S'il fait nuit, lorsque nous arriverons, promets-moi de ne pas chercher a penetrer dans le burg... -- Ce que je vous promets, docteur, c'est de faire l'impossible pour y penetrer, c'est de ne pas reculer d'une semelle, tant que je n'aurai pas decouvert ce qui s'y passe. -- Ce qui s'y passe, forestier ! s'ecria le docteur Patak en haussant les epaules. Mais que veux-tu qu'il s'y passe ?... -- Je n'en sais rien, et comme je suis decide a le savoir, je le saurai... -- Encore faut-il pouvoir y arriver, a ce chateau du diable ! repliqua le docteur, qui etait a bout d'arguments. Or, si j'en juge par les difficultes que nous avons eprouvees jusqu'ici, et par le temps que nous a coute la traversee des forets du Plesa, la journee s'achevera avant que nous soyons en vue..-- je ne le pense pas, repondit Nic Deck. Sur les hauteurs du massif, les sapinieres sont moins embroussaillees que ces futaies d'ormes, d'erables et de hetres. -- Mais le sol sera rude a monter ! -- Qu'importe, s'il n'est pas impraticable. Mais je me suis laisse dire que l'on rencontrait des ours aux environs du plateau d'Orgall ! -- J'ai mon fusil, et vous avez votre pistolet pour vous defendre, docteur. -- Mais si la nuit vient, nous risquons de nous perdre dans l'obscurite ! -- Non, car nous avons maintenant un guide, qui, je l'espere, ne nous abandonnera plus. -- Un guide ? >> s'ecria le docteur. Et il se releva brusquement pour jeter un regard inquiet autour de lui. << Oui, repondit Nie Deck, et ce guide, c'est le torrent du Nyad. Il suffira de remonter sa rive droite pour atteindre la crete meme du plateau ou il prend sa source. je pense donc qu'avant deux heures, nous serons a la porte du burg, si nous nous remettons sans tarder en route. -- Dans deux heures, a moins que ce ne soit dans six ! -- Allons, etes-vous pret ?... -- Deja, Nic, deja !... Mais c'est a peine si notre halte a dure quelques minutes ! -- Quelques minutes qui font une bonne demi-heure. -- Pour la derniere fois, etes-vous pret ? -- Pret... lorsque les jambes me pesent comme des masses de plomb... Tu sais bien que je n'ai pas tes jarrets de forestier, Nie Deck !... Mes pieds sont gonfles, et c'est cruel de me contraindre a te suivre... -- A la fin, vous m'ennuyez, Patak ! je vous laisse libre de me quitter ! Bon voyage ! >> Et Nic Deck se releva. << Pour l'amour de Dieu, forestier, s'ecria le docteur Patak, ecoute encore ! -- Ecouter vos sottises ! -- Voyons, puisqu'il est deja tard, pourquoi ne pas rester en cet endroit, pourquoi ne pas camper sous l'abri de ces arbres ?... Nous repartirions demain des l'aube, et nous aurions toute la matinee pour atteindre le plateau... -- Docteur, repondit Nic Deck, je vous repete que mon intention est de passer la nuit dans le burg. -- Non ! s'ecria le docteur, non... tu ne le feras pas, Nic !... je saurai bien t'en empecher... -- Vous ! -- Je m'accrocherai a toi... je t'entrainerai !... je te battrai, s'il le faut... >> Il ne savait plus ce qu'il disait, l'infortune Patak. Quant a Nic Deck, il ne lui avait meme pas repondu, et, apres avoir remis son fusil en bandouliere, il fit quelques pas en se dirigeant vers la berge du Nyad. << Attends... attends ! s'ecria piteusement le docteur. Quel diable d'homme !... Un instant encore !... J'ai les jambes raides... mes articulations ne fonctionnent plus... >> Elles ne tarderent pourtant pas a fonctionner, car il fallut que l'ex-infirmier fit trotter ses petitesjambes pour rejoindre le forestier, qui ne se retournait meme pas. Il etait quatre heures. l, es rayons solaires, effleurant la crete du Plesa, qui ne tarderait pas a les intercepter, eclairaient d'un jet oblique les hautes branches de la sapiniere. Nic Deck avait grandement raison de se hater, car ces dessous de bois s'assombrissent en peu d'instants au declin du jour. Curieux et etrange aspect que celui de ces forets ou se groupent les rustiques essences alpestres. Au lieu d'arbres contournes, dejetes, grimacants, se dressent des futs droits, espaces, denudes jusqu'a cinquante et soixante pieds au-dessus de leurs racines, des troncs sans nodosites, qui etendent comme un plafond leur verdure persistante. Peu de broussailles ou d'herbes enchevetrees a leur base. De longues racines, rampant a fleur de terre, semblables a des serpents engourdis par le froid. Un sol tapisse d'une mousse jaunatre et rase, faufilee de brindilles seches et semee de pommes qui crepitent sous le pied. Un talus raide et sillonne de roches cristallines, dont les aretes vives entament le cuir- le plus epais. Aussi le passage fut-il rude au milieu de cette sapiniere sur un quart de mille. Pour escalader ces blocs, il fallait une souplesse de reins, une vigueur de jarrets, une surete de membres, qui ne se retrouvaient plus chez le docteur Patak. Nic Deck n'eut mis qu'une heure, s'il eut ete seul, et il lui en couta trois avec l'impedimentum de son compagnon, s'arretant pour l'attendre, l'aidant a se hisser sur quelque roche trop haute pour ses petites jambes. Le docteur n'avait plus qu'une crainte, -- crainte effroyable : c'etait de se trouver seul au milieu de ces mornes solitudes. Cependant, si les pentes devenaient plus penibles a remonter, les arbres commencaient a se rarefier sur la haute croupe du Plesa. Ils ne formaient plus que des bouquets isoles, de dimension mediocre. Entre ces bouquets, on apercevait la ligne des montagnes, qui se dessinaient a l'arriere-plan et dont les lineaments emergeaient encore des vapeurs du soir. Le torrent du Nyad, que le forestier n'avait cesse de cotoyer jusqu'alors, reduit a ne plus etre qu'un ruisseau, devait sourdre a peu de distance. A quelques centaines de pieds au-dessus des derniers plis du terrain s'arrondissait le plateau d'Orgall, couronne par les constructions du burg. Nic Deck atteignit enfin ce plateau, apres un dernier coup de collier qui reduisit le docteur a l'etat de masse inerte. Le pauvre homme n'aurait pas eu la force de se trainer vingt pas de plus, et il tomba comme le boeuf qui s'abat sous la masse du boucher. Nie Deck se ressentait a peine de la fatigue de cette rude ascension. Debout, immobile, il devorait du regard ce chateau des Carpathes, dont il ne s'etait jamais approche. Devant ses yeux se developpait une enceinte crenelee, defendue par un fosse profond, et dont l'unique pont-levis etait redresse contre une poterne, qu'encadrait un cordon de pierres. Autour de l'enceinte, a la surface du plateau d'Orgall, tout etait abandon et silence. Un reste de jour permettait d'embrasser l'ensemble. du burg qui s'estompait confusement au milieu des ombres du soir. Personne ne se montrait au-dessus du parapet de la courtine, personne sur la plate-forme superieure du donjon, ni sur la terrasse circulaire du premier etage. Pas un filet de fumee ne s'enroulait autour de l'extravagante girouette, rongee d'une rouille seculaire. << Eh bien, forestier, demanda le docteur Patak, conviendras-tu qu'il est impossible de franchir ce fosse, de baisser ce pont-levis, d'ouvrir cette poterne ? >> Nic Deck ne repondit pas. Il se rendait compte qu'il serait necessaire de faire halte devant les murs du chateau. Au milieu de cette obscurite, comment aurait-il pu descendre au fond du fosse et s'elever le long de l'escarpe pour penetrer dans l'enceinte ? Evidemment, le plus sage etait d'attendre l'aube prochaine, afin d'agir en pleine lumiere. C'est ce qui fut resolu au grand ennui du forestier, mais a l'extreme satisfaction du docteur. VI Le mince croissant de la lune, delie comme une faucille d'argent, avait disparu presque aussitot apres le coucher du soleil. Des nuages, venus de l'ouest, eteignirent successivement les dernieres lueurs du crepuscule. L'ombre envahit peu a peu l'espace en montant des basses zones. Le cirque de montagnes s'emplit de tenebres, et les formes du burg disparurent bientot sous la crepe de la nuit. Si cette nuit-la menacait d'etre tres obscure, rien n'indiquait qu'elle dut etre troublee par quelque meteore atmospherique, orage, pluie ou tempete. C'etait heureux pour Nic Deck et son compagnon, qui allaient camper en plein air. Il n'existait aucun bouquet d'arbres sur cet aride plateau d'Orgall. Ca et la seulement des buissons ras a ras de terre, qui n'offraient aucun abri contre les fraicheurs nocturnes. Des roches tant qu'on en voulait, les unes a demi enfouies dans le sol, les autres, a peine en equilibre, et qu'une poussee eut suffi a faire rouler jusqu'a la sapiniere. En realite, l'unique plante qui poussait a profusion sur ce sol pierreux, c'etait un epais chardon appele << epine russe >>, dont les graines, dit Elisee Reclus, furent apportees a leurs poils par les chevaux moscovites -- << present de joyeuse conquete que les Russes firent aux Transylvains >>. A present, il s'agissait de s'accommoder d'une place quelconque pour y attendre le jour et se garantir contre l'abaissement de la temperature, qui est assez notable a cette altitude. << Nous n'avons que l'embarras du choix... pour etre mal ! murmura le docteur Patak. -- Plaignez-vous donc ! repondit Nic Deck. -- Certainement, je me plains ! Quel agreable endroit pour attraper quelque bon rhume ou quelque bon rhumatisme dont je ne saurai comment me guerir ! >> Aveu depouille d'artifice dans la bouche de l'ancien infirmier de la quarantaine. Ah ! combien il regrettait sa confortable petite maison de Werst, avec sa chambre bien close et son lit bien double de coussins et de courtepointes ! Entre les blocs dissemines sur le plateau d'Orgall, il fallait en choisir un dont l'orientation offrirait le meilleur paravent contre la brise du sud-ouest, qui commencait a piquer. C'est ce que fit Nic Deck, et bientot le docteur vint le rejoindre derriere une large roche, plate comme une tablette a sa partie superieure. Cette roche etait un de ces bancs de pierre, enfoui sous les scabieuses et les saxifrages, qui se rencontrent frequemment a l'angle des chemins dans les provinces valaques. En meme temps que le voyageur peut s'y asseoir, il a la faculte de se desalterer avec l'eau que contient un vase depose en dessus, laquelle est renouvelee chaque jour par les gens de la campagne. Alors que le chateau etait habite par le baron Rodolphe de Gortz, ce banc portait un recipient que les serviteurs de la famille avaient soin de ne jamais laisser vide. Mais, a present, il etait souille de detritus, tapisse de mousses verdatres, et le moindre choc l'eut reduit en poussiere. A l'extremite du banc se dressait une tige de granit, reste d'une ancienne croix, dont les bras n'etaient figures sur le montant vertical que par une rainure a demi effacee. En sa qualite d'esprit tort, le docteur Patak ne pouvait admettre que cette croix le protegerait contre des apparitions surnaturelles. Et, cependant, par une anomalie commune a bon nombre d'incredules, il n'etait pas eloigne de croire au diable. Or, dans sa pensee, le Chort ne devait pas etre loin, c'etait lui qui hantait le burg, et ce n'etait ni la poterne fermee, ni le pont-levis redresse, ni la courtine a pic, tri le fosse profond, qui l'empecheraient d'en sortir, pour peu que la fantaisie le prit de venir leur tordre le cou a tous les deux. Et, lorsque le docteur songeait qu'il avait toute une nuit a passer dans ces conditions, il frissonnait de terreur. Non ! c'etait trop exiger d'une creature humaine, et les temperaments les plus energiques n'auraient pu y resister. Puis, une idee lui vint tardivement, -- une idee a laquelle il n'avait point encore songe en quittant Werst. On etait au mardi soir, et, ce jour-la, les gens du comitat se gardent bien de sortir apres le coucher du soleil. Le mardi, on le sait, est jour de malefices. A s'en rapporter aux traditions, ce serait s'exposer a rencontrer quelque genie malfaisant, si l'on s'aventurait dans le pays. Aussi, le mardi, personne ne circule-t-il dans les rues ni sur les chemins, apres le coucher du soleil. Et voila que le docteur Patak se trouvait non seulement hors de sa maison, mais aux approches d'un chateau visionne, et a deux ou trois milles du village ! Et c'est la qu'il serait contraint d'attendre le retour de l'aube... si elle revenait jamais ! En verite, c'etait vouloir tenter le diable ! Tout en s'abandonnant a ces idees, le docteur vit le forestier tirer tranquillement de soir bissac un morceau de viande froide, apres avoir puise une bonne gorgee a sa gourde. Ce qu'il avait de mieux a faire, pensa-t-il, c'etait de l'imiter, et c'est ce qu'il fit. Une cuisse d'oie, un gros chanteau de pain, le tout arrose de rakiou, il ne lui en fallut pas moins pour reparer ses forces. Mais, s'il parvint a calmer sa faim, il ne parvint pas a calmer sa peur. << Maintenant, dormons, dit Nic Deck, des qu'il eut range son bissac au pied de la roche. -- Dormir, forestier ! -- Bonne nuit, docteur. -- Bonne nuit, c'est facile a souhaiter, et je crains bien que celle-ci ne finisse mal... >> Nie Deck, n'etant guere en humeur de converser, ne repondit pas. Habitue par profession a coucher au milieu des bois, il s'accota de son mieux contre le banc de pierre, et ne tarda pas a tomber dans un profond sommeil. Aussi le docteur ne put-il que maugreer entre ses dents, lorsqu'il entendit le souffle de son compagnon s'echappant a intervalles reguliers. Quant a lui, il lui fut impossible, meme quelques minutes, d'annihiler ses sens de l'ouie et de la vue. En depit de la fatigue, il ne cessait de regarder, il ne cessait de preter l'oreille. Son cerveau etait en proie a ces extravagantes visions (lui naissant des troubles de l'insomnies Qu'essayait-il d'apercevoir dans les epaisseurs de l'ombre ? Tout et rien, les formes indecises des objets qui l'environnaient, les nuages echeveles a travers le ciel, la masse a peine perceptible du chateau. Puis c'etaient les roches dit plateau d'Orgall, qui lui semblaient se mouvoir dans une sorte d'infernale sarabande. Et si elles allaient s'ebranler sur leur base, devaler le long du talus, rouler sur les deux imprudente, les ecraser a la porte de ce burg, dont l'entree leur etait interdite ! Il s'etait redresse, l'infortune docteur, il ecoutait ces bruits qui se propagent a la surface des hauts plateaux, ces murmures inquietante, qui tiennent a la fois du susurrement, du gemissement et du soupir. Il entendait aussi les nyctalopes qui effleuraient les roches d'un frenetique coup d'aile, les striges envolees pour leur promenade nocturne, deux ou trois couples de ces funebres hulottes, dont le chuintement retentissait comme une plainte. Alors ses muscles se contractaient simultanement, et son corps tremblotait, baigne d'une transsudation glaciale. Ainsi s'ecoulerent de longues heures jusqu'a minuit. Si le docteur Patak avait pu causer, echanger de temps en temps un bout de phrase, donner libre cours a ses recriminations, il se serait senti moins apeure. Mais Nic Deck dormait, et dormait d'un profond sommeil. Minuit -- c'etait l'heure effrayante entre toutes, l'heure des apparitions, l'heure des malefices. Que se passait-il donc ? Le docteur venait de se relever, se demandant s'il etait eveille, ou s'il se trouvait sous l'influence d'un cauchemar. En effet, la-haut, il crut voir - non ! il vit reellement des formes etranges, eclairees d'une lumiere spectrale, passer d'un horizon a l'autre, monter, s'abaisser, descendre avec les nuages. On eut dit des especes de monstres, dragons a queue de serpent, hippogriffes aux larges ailes, krakens gigantesques, vampires enormes, qui s'abattaient comme pour le saisir de leurs griffes ou l'engloutir dans leurs machoires. Puis, tout lui parut etre en mouvement sur le plateau d'Orgall, les roches, les arbres qui se dressaient a sa lisiere. Et tres distinctement, des battements, jetes a petits intervalles, arriverent a son oreille. << La cloche... murmure-t-il, la cloche du burg ! >> Oui ! c'est bien la cloche de la vieille chapelle, et non celle de l'eglise de Vulkan, dont le vent eut emporte les sons en une direction contraire. Et voici que ses battements sont plus precipites... La main qui la met en branle ne sonne pas un glas de mort ! Non ! c'est un tocsin dont les coups haletants reveillent les echos de la frontiere transylvaine. En entendant ces vibrations lugubres, le docteur Patak est pris d'une peur convulsive, d'une insurmontable angoisse, d'une irresistible epouvante, qui lui fait courir de froides horripilations sur tout le corps. Mais le forestier a ete tire de son sommeil par les volees terrifiantes de cette cloche. Il s'est redresse, tandis que le docteur Patak semble comme rentre en lui-meme. Nic Deck tend l'oreille, et ses yeux cherchent a percer les epaisses tenebres qui recouvrent le burg. << Cette cloche !... Cette cloche !.., repete le docteur Patak. C'est le Chort qui la sonne !... >> Decidement, il croit plus que jamais au diable, le pauvre docteur absolument affole ! Le forestier, immobile, ne lui a pas repondu. Soudain, des rugissements, semblables a ceux que , jettent les sirenes marines a l'entree des ports, se dechainent en tumultueuses ondes. L'espace est ebranle sur un large rayon par leurs souffles assourdissants. Puis, une clarte jaillit du donjon central, une clarte intense, d'ou sortent des eclats d'une penetrante vivacite, des corruscations aveuglantes. Quel foyer produit cette puissante lumiere, dont les irradiations se promenent en longues nappes a la surface du plateau d'Orgall ? De quelle fournaise s'echappe cette source photogenique, qui semble embraser les roches, en meme temps qu'elle les baigne d'une lividite etrange ? << Nic... Nic... s'ecrie le docteur, regarde-moi !... Ne suis-je plus comme toi qu'un cadavre ?... >> En effet, le forestier et lui ont pris un aspect cadaverique, figure blafarde, yeux eteints, orbites vides, joues verdatres au teint grivele, cheveux ressemblant a ces mousses qui croissent, suivant la legende, sur le crane des pendus... Nic Deck est stupefie de ce qu'il voit, comme de ce qu'il entend. Le docteur Patak, arrive au dernier degre de l'effroi, a les muscles retractes, le poil herisse, la pupille dilatee, le corps pris d'une raideur tetanique. Comme dit le poete des _Contemplations_, il << respire de l'epouvante ! >> Une minute -- une minute au plus -- dura cet horrible phenomene. Puis, l'etrange lumiere s'affaiblit graduellement, les mugissements s'eteignirent, et le plateau d'Orgall rentra dans le silence et l'obscurite. Ni l'un ni l'autre ne chercherent plus a dormir, le docteur, accable par la stupeur, le forestier, debout contre le banc de pierre, attendant le retour de l'aube. A quoi songeait Nic Deck devant ces choses si evidemment surnaturelles a ses yeux ? N'y avait-il pas la de quoi ebranler sa resolution ? S'enteterait-il a poursuivre cette temeraire aventure ? Certes, il avait dit qu'il penetrerait dans le burg, qu'il explorerait le donjon... Mais n'etait-ce pas assez que d'etre venu jusqu'a son infranchissable enceinte, d'avoir encouru la colere des genies et provoque ce trouble des elements ? Lui reprocherait-on de n'avoir pas tenu sa promesse, s'il revenait au village, saris avoir pousse la folie jusqu'a s'aventurer a travers ce diabolique chateau ? Tout a coup, le docteur se precipite sur lui, le saisit par la main, cherche a l'entrainer, repetant d'une voix sourde : << Viens !... Viens !... Non ! >> repond Nic Deck. Et, a son tour, il retient le docteur Patak, qui retombe apres ce dernier effort. Cette nuit s'acheva enfin, et tel avait ete l'etat de leur esprit que ni le forestier ni le docteur n'eurent conscience du temps qui s'ecoula jusqu'au lever du jour. Rien ne resta dans leur memoire des heures qui precederent les premieres lueurs du matin. A cet instant, une ligne rosee se dessina sur l'arete du Paring, a l'horizon de l'est, de l'autre cote de la vallee des deux Sils. De legeres blancheurs s'eparpillerent au zenith sur un fond de ciel raye comme une peau de zebre. Nic Deck se tourna vers le chateau. Il vit ses formes s'accentuer peu a peu, le donjon se degager des hautes brumes qui descendaient le col de Vulkan, la chapelle, les galeries, la courtine emerger des vapeurs nocturnes, puis, sur le bastion d'angle, se decouper le hetre, dont les feuilles bruissaient a la brise du levant. Rien de change a l'aspect ordinaire du burg. La cloche etait aussi immobile que la vieille girouette feodale. Aucune fumee n'empanachait les cheminees du donjon, dont les fenetres grillagees etaient obstinement closes. Au-dessus de la plate-forme, quelques oiseaux voltigeaient en jetant de petits cris clairs. Nic Deck tourna son regard vers l'entree principale du chateau. Le pont-levis, releve contre la baie, fermait la poterne entre les deux pilastres de pierre ecussonnes aux armes des barons de Gortz. Le forestier etait-il donc decide a pousser jusqu'au bout cette aventureuse expedition ? Oui, et sa resolution n'avait point ete entamee par les evenements de la nuit. Chose dite, chose faite: c'etait sa devise, comme on sait. Ni la voix mysterieuse qui l'avait menace personellement dans la grande salle du _Roi Mathias_, ni les phenomenes inexplicables de sons et de lumiere dont il venait d'etre temoin, ne l'empecheraient de franchir la muraille du burg, Une heure lui suffirait pour parcourir les galeries, visiter le donjon, et alors, sa promesse accomplie, il reprendrait le chemin de Werst, ou il pourrait arriver avant midi. Quant au docteur Patak, ce n'etait plus qu'une machine inerte, n'ayant ni la force de resister ni meme celle de vouloir. Il irait ou on le pousserait. S'il tombait, il lui serait impossible de se relever. Les epouvantements de cette nuit l'avaient reduit au plus complet hebetement, et il ne fit aucune observation, lorsque le forestier, montrant le chateau, lui dit : << Allons ! >> Et pourtant le jour etait revenu, et le docteur aurait pu regagner Werst,. sans craindre de s'egarer a travers les forets du Plesa. Mais qu'on ne lui sache aucun gre d'etre reste avec Nic Deck. S'il n'abandonna pas son compagnon pour reprendre la route du village, c'est qu'il n'avait plus conscience de la situation, c'est qu'il n'etait plus qu'un corps sans ame. Aussi, lorsque le forestier l'entraina vers le talus de la contrescarpe, se laissa-t-il faire. Maintenant etait-il possible de penetrer dans le burg autrement que par la poterne ? C'. est ce que Nic Deck vint prealablement reconnaitre. La courtine ne presentait aucune breche, aucun eboulement, aucune faille, qui put donner acces a l'interieur de l'enceinte. Il etait meme surprenant que ces vieilles murailles fussent dans un tel etat de conservation, -- ce qui devait etre attribue a leur epaisseur. S'elever jusqu'a la ligne de creneaux qui les couronnait paraissait etre impraticable, puisqu'elles dominaient le fosse d'une quarantaine de pieds. il semblait par suite que Nic Deck, au moment ou il venait d'atteindre le chateau des Carpathes, allait se heurter a des obstacles insurmontables. Tres heureusement -- ou tres malheureusement pour lui --, il existait au-dessus de la poterne une sorte de meurtriere, ou plutot une embrasure ou s'allongeait autrefois la volee d'une couleuvrine. Or, en se servant de l'une des chaines du pont-levis qui pendait jusqu'au sol, il ne serait pas tres difficile a un homme leste et vigoureux de se hisser jusqu'a cette embrasure. Sa largeur etait suffisante pour livrer passage, et, a moins qu'elle ne fut barree d'une grille en dedans, Nic Deck parviendrait sans doute a s'introduire dans la cour du burg. Le forestier comprit, a premiere vue, qu'il n'y avait pas moyen de proceder autrement, et voila pourquoi, suivi de l'inconscient docteur, il descendit par un raidillon oblique le revers interne de la contrescarpe. Tous deux eurent bientot atteint le fond du fosse, seme de pierres entre le fouillis des plantes sauvages. On ne savait trop ou l'on posait le pied, et si des myriades de betes venimeuses ne fourmillaient pas sous les herbes de cette humide excavation. Au milieu du fosse et parallelement a la courtine, se creusait le lit de l'ancienne cuvette, presque entierement dessechee, et qu'une bonne enjambee permettait de franchir. Nic Deck, n'ayant rien perdu de son energie physique et morale, agissait avec sang-froid, tandis que le docteur le suivait machinalement, comme une bete que l'on tire par une corde. Apres avoir depasse la cuvette, le forestier longea la base de la courtine pendant une vingtaine de pas, et s'arreta au-dessous de la poterne, a l'endroit ou pendait le bout de chaine. En s'aidant des pieds et des mains, il pourrait aisement atteindre le cordon de pierre qui faisait saillie au-dessous de l'embrasure. Evidemment, Nic Deck n'avait pas la pretention d'obliger le docteur Patak a tenter avec lui cette escalade. Un aussi lourd bonhomme ne l'aurait pu. Il se borna donc a le secouer vigoureusement pour se faire comprendre, et lui recommanda de rester sans bouger au fond du fosse. Puis, Nic Deck commenca a grimper le long de la chaine, et ce ne fut qu'un jeu pour ses muscles de montagnard. Mais, lorsque le docteur se vit seul, voila que le sentiment de la situation lui revint dans une certaine mesure. Il comprit, il regarda, il apercut son compagnon deja suspendu a un douzaine de pieds au-dessus du sol, et, alors, de s'ecrier d'une voix etranglee par les affres de la peur : << Arrete... Nic... arrete ! >> Le forestier ne l'ecouta point. << Viens... viens... ou je m'en vais ! gemit le docteur, qui parvint a se remettre sur ses pieds. -- Va-t'en ! >> repondit Nic Deck. Et il continua de s'elever lentement le long de la chaine du pont-levis. Le docteur Patak, au paroxysme de l'effroi, voulut alors regagner le raidillon de la contrescarpe, afin de remonter jusqu'a la crete du plateau d'Orgall et de reprendre a toutesjambes le chemin de Werst... O prodige, devant lequel s'effacaient ceux qui avaient trouble la nuit precedente ! - voici qu'il ne peut bouger... Ses pieds sont retenus comme s'ils etaient saisis entre les machoires d'un etau... Peut-il les deplacer l'un apres l'autre ?... Non !... Ils adherent par les talons et les semelles de leurs bottes... Le docteur s'est-il donc laisse prendre aux ressorts d'un piege il est trop affole pour le reconnaitre... Il semble plutot qu'il soit retenu par les clous de sa chaussure. Quoi qu'il en soit, le pauvre homme est immobilise a cette place... Il est rive au sol... N'ayant meme plus la force de crier il tend desesperement les mains... On dirait qu'il veut s'arracher aux etreintes de quelque tarasque, dont la gueule emerge des entrailles de la terre... Cependant, Nic Deck etait parvenu a la hauteur de la poterne et il venait de poser sa main sur l'une des ferrures ou s'emboitait l'un des gonds du pont-levis... Un cri de douleur lui echappa ; puis, se rejetant en arriere comme s'il eut ete frappe d'un coup de foudre, il glissa le long de la chaine qu'un dernier instinct lui avait fait ressaisir, et roula jusqu'au fond du fosse. << La voix avait bien dit qu'il m'arriverait malheur ! >> murmura-t-il et