The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.3, by Alexandre Dumas Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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II.--Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frere bien-aime le duc d'Anjou, et de ce qui s'ensuivit. III.--Comment, Chicot et la reine mere, se trouvant etre du meme avis, le roi se rangea a l'avis de Chicot et de la reine mere. IV.--Ou il est prouve que la reconnaissance etait une des vertus de M. de Saint-Luc. V.--Le projet de M. de Saint-Luc. VI.--Comment M. de Saint-Luc montra a M. de Monsoreau le coup que le roi lui avait montre. VII.--Ou l'on voit la reine mere entrer peu triomphalement dans la bonne ville d'Angers. VIII.--Les petites causes et les grands effets. IX.--Comment M. de Monsoreau ouvrit, ferma et rouvrit les yeux, ce qui etait une preuve qu'il n'etait pas tout a fait mort. X.--Comment le duc d'Anjou alla a Meridor pour faire a madame de Monsoreau des compliments sur la mort de son mari, et comment il trouva M. de Monsoreau qui venait au-devant de lui. XI.--Du desagrement des litieres trop larges et des portes trop etroites. XII.--Dans quelles dispositions etait le roi Henri III quand M. de Saint-Luc reparut a la cour. XIII.--Ou il est traite de deux personnages importants de cette histoire, que le lecteur avait depuis quelque temps perdus de vue. XIV. XV.--Comment l'ambassadeur de M. le duc d'Anjou arriva a Paris, et de la reception qui lui fut faite. XVI.--Lequel n'est autre chose que la suite du precedent, ecourte par l'auteur pour cause de fin d'annee. XVII.--Comment M. de Saint-Luc s'acquitta de la commission qui, lui avait ete donnee par Bussy. XVIII.--En quoi M. de Saint-Luc etait plus civilise que M. de Bussy, des lecons qu'il lui donna, et de l'usage qu'en fit l'amant de la belle Diane. XIX.--Les precautions de M. de Monsoreau. XX.--Une visite a la maison des Tournelles. XXI.--Les guetteurs. XXII.--Comment M. le duc d'Anjou signa, et comment, apres avoir signe, il parla. XXIII.--Une promenade aux Tournelles. XXIV.--Ou Chicot s'endort. XXV.--Ou Chicot s'eveille. XXVI.--La Fete-Dieu. XXVII.--Lequel ajoutera encore a la clarte du chapitre precedent. XXVIII.--La procession. XXIX.--Chicot Ier. XXX.--Les interets et le capital. XXXI.--Ce qui se passait du cote de la Bastille, tandis que Chicot payait ses dettes a l'abbaye Sainte-Genevieve. XXXII.--L'assassinat. XXXIII.--Comment frere Gorenflot se trouva plus que jamais entre la potence et l'abbaye. XXXIV.--Ou Chicot devine pourquoi d'Epernon avait du sang aux pieds et n'en avait pas aux joues. XXXV.--Le matin du combat. XXXVI.--Les amis de Bussy. XXXVII.--Le combat. XXXVIII.--Conclusion. IMAGES Titre Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau. Livarot. Ma mere, on me brave. Le palefrenier detacha Roland et l'amena. Vous etes affreux a voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau. Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits. Vous etes troue a jour, mon cher monsieur. Le comte apercut Diane debout a son chevet. Saint-Luc se promenait le poing sur la hanche. Et les deux amants s'etreignaient et oubliaient le monde. Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau a la main. D'Epernon. Un mousqueton tout charge etait pose a tout evenement a cote d'eux. Monsoreau parut sur le seuil. Je le jure par mon nom et sur ce poignard. Adieu, mes petits lions, je m'en vais a l'hotel de Bussy. Veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot. Cher comte, le duc d Anjou est un perfide, un lache. Tiens, tiens, tiens, voila pour les vices que tu as. Trois hommes armes parurent sur le balcon, tandis que le quatrieme enfourchait la balustrade. Saint-Luc la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte. Bussy plongea son epee si vigoureusement dans la poitrine au grand veneur, qu'il le cloua au parquet. Il tomba sur les pointes du fer, et il demeura suspendu. Et du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Epernon. Oui, des epees, mais des epees benites, cher ami. Quelus s'inclina et baisa la main du roi. CHAPITRE PREMIER CE QUE VENAIT ANNONCER M. LE COMTE DE MONSOREAU. Monsoreau marchait de surprise en surprise: le mur de Meridor rencontre comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui l'avait amene, comme s'il eut ete de sa plus intime connaissance, il y avait certes la de quoi faire reflechir les moins soupconneux. En s'approchant, et l'on devine si M. de Monsoreau s'approcha vivement; en s'approchant, il remarqua la degradation du mur a cet endroit; c'etait une veritable echelle, qui menacait de devenir une breche; les pieds semblaient s'etre creuse des echelons dans la pierre, et les ronces, arrachees fraichement, pendaient a leurs branches meurtries. Le comte embrassa tout l'ensemble d'un coup d'oeil, puis, de l'ensemble, il passa aux details. Le cheval meritait le premier rang, il l'obtint. L'indiscret animal portait une selle garnie d'une housse brodee d'argent. Dans un des coins etait un double F, entrelacant un double A. C'etait, a n'en pas douter, un cheval des ecuries du prince, puisque le chiffre faisait: Francois d'Anjou. Les soupcons du comte, a cette vue, devinrent de veritables alarmes. Le duc etait donc venu de ce cote; il y venait donc souvent, puisque, outre le cheval attache, il y en avait un second qui savait le chemin. Monsoreau conclut, puisque le hasard l'avait mis sur cette piste, qu'il fallait suivre cette piste jusqu'au bout. C'etait d'abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux. Mais, tant qu'il resterait de ce cote du mur, il etait evident qu'il ne verrait rien. En consequence, il attacha son cheval pres du cheval voisin, et commenca bravement l'escalade. C'etait chose facile: un pied appelait l'autre, la main avait ses places toutes faites pour se poser, la courbe du bras etait dessinee sur les pierres a la surface de la crete du mur, et l'on avait soigneusement elague, avec un couteau de chasse, un chene, dont, a cet endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empechaient le geste. Tant d'efforts furent couronnes d'un entier succes. M. de Monsoreau ne fut pas plutot etabli a son observatoire, qu'il apercut, au pied d'un arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille appartenait sans conteste a une femme, et le manteau noir a un homme; d'ailleurs, il n'y avait point a chercher bien loin, l'homme et la femme se promenaient a cinquante pas de la, les bras enlaces, tournant le dos au mur, et caches d'ailleurs par le feuillage du buisson. Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n'avait pas habitue le mur a ses violences, un moellon se detacha du chaperon et tomba, brisant les branches, jusque sur l'herbe: la, il retentit avec un echo mugissant. A ce bruit, il parait que les personnages dont le buisson cachait les traits a M. de Monsoreau se retournerent et l'apercurent, car un cri de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frolement dans le feuillage avertit le comte qu'ils se sauvaient comme deux chevreuils effrayes. Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l'angoisse lui monter au front: il avait reconnu la voix de Diane. Incapable des lors de resister au mouvement de fureur qui l'emportait, il s'elanca du haut du mur, et, son epee a la main, se mit a fendre buissons et rameaux pour suivre les fugitifs. Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc; pas une ombre au fond des allees, pas une trace dans les chemins, pas un bruit dans les massifs, si ce n'est le chant des rossignols et des fauvettes, qui, habitues a voir les deux amants, n'avaient pu etre effrayes par eux. Que faire en presence de la solitude? que resoudre? ou courir? Le parc etait grand; on pouvait, en poursuivant ceux qu'on cherchait, rencontrer ceux que l'on ne cherchait pas. M. de Monsoreau songea que la decouverte qu'il avait faite suffisait pour le moment; d'ailleurs, il se sentait lui-meme sous l'empire d'un sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu'il convenait de deployer vis-a-vis d'un rival aussi redoutable que l'etait Francois; car il ne doutait pas que ce rival ne fut le prince. Puis, si, par hasard, ce n'etait pas lui, il avait pres du duc d'Anjou une mission pressee a accomplir; d'ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant pres du prince, ce qu'il devait penser de sa culpabilite ou de son innocence. Puis, une idee sublime lui vint. C'etait de franchir le mur a l'endroit meme ou il l'avait deja escalade, et d'enlever avec le sien le cheval de l'intrus surpris par lui dans le parc. Ce projet vengeur lui donna des forces; il reprit sa course et arriva au pied du mur, haletant et couvert de sueur. Alors, s'aidant de chaque branche, il parvint au faite et retomba de l'autre cote; mais, de l'autre cote, plus de cheval, ou, pour mieux dire, plus de chevaux. L'idee qu'il avait eue etait si bonne, qu'avant de lui venir, a lui, elle etait venue a son ennemi, et que son ennemi en avait profite. M. de Monsoreau, accable, laissa echapper un rugissement de rage, montrant le poing a ce demon malicieux, qui, bien certainement, riait de lui dans l'ombre deja epaisse du bois; mais, comme chez lui la volonte n'etait pas facilement vaincue, il reagit contre les fatalites successives qui semblaient prendre a tache de l'accabler: en s'orientant a l'instant meme, malgre la nuit qui descendait rapidement, il reunit toutes ses forces et regagna Angers par un chemin de traverse qu'il connaissait depuis son enfance. Deux heures et demie apres, il arrivait a la porte de la ville, mourant de soif, de chaleur et de fatigue: mais l'exaltation de la pensee avait donne des forces au corps, et c'etait toujours le meme homme volontaire et violent a la fois. D'ailleurs, une idee le soutenait: il interrogerait la sentinelle, ou plutot les sentinelles; il irait de porte en porte; il saurait par quelle porte un homme etait entre avec deux chevaux; il viderait sa bourse, il ferait des promesses d'or, et il connaitrait le signalement de cet homme. Alors, quel qu'il fut, prochainement ou plus tard, cet homme lui payerait sa dette. Il interrogea la sentinelle; mais la sentinelle venait d'etre placee et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s'informa: le milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures a peu pres, rentrer un cheval sans maitre, qui avait repris tout seul le chemin du palais. Il avait alors pense qu'il etait arrive quelque accident au cavalier, et que le cheval intelligent avait regagne seul le logis. Monsoreau se frappa le front: il etait decide qu'il ne saurait rien. Alors il s'achemina a son tour vers le chateau ducal. La, grande vie, grand bruit, grande joie; les fenetres resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme des fours embrases, envoyant par leurs soupiraux des parfums de venaison et de girofle capables de faire oublier a l'estomac qu'il est voisin du coeur. Mais les grilles etaient fermees, et la une difficulte se presenta: il fallait se les faire ouvrir. Monsoreau appela le concierge et se nomma; mais le concierge ne voulut point le reconnaitre. --Vous etiez droit, et vous etes voute, lui dit-il. --C'est la fatigue. --Vous etiez pale, et vous etes rouge. --C'est la chaleur. --Vous etiez a cheval, et vous rentrez sans cheval. --C'est que mon cheval a eu peur, a fait un ecart, m'a desarconne et est rentre sans cavalier. N'avez-vous pas vu mon cheval? --Ah! si fait, dit le concierge. --En tout cas, allez prevenir le majordome. Le concierge, enchante de cette ouverture qui le dechargeait de toute responsabilite, envoya prevenir M. Remy. M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau. --Et d'ou venez-vous, mon Dieu! dans un pareil etat? lui demanda-t-il. Monsoreau repeta la meme fable qu'il avait deja faite au concierge. --En effet, dit le majordome, nous avons ete fort inquiets, quand nous avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que j'avais eu l'honneur de prevenir de votre arrivee. --Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau. --Fort inquiet. --Et qu'a-t-il dit? --Qu'on vous introduisit pres de lui aussitot votre arrivee. --Bien! le temps de passer a l'ecurie seulement, voir s'il n'est rien arrive au cheval de Son Altesse. Et Monsoreau passa a l'ecurie, et reconnut, a la place ou il l'avait pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin de reparer ses forces. Puis, sans meme prendre le soin de changer de costume,--Monsoreau pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait l'emporter sur l'etiquette,--sans meme changer, disons-nous, le grand veneur se dirigea vers la salle a manger. Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-meme, reunis autour d'une table magnifiquement servie et splendidement eclairee, attaquaient les pates de faisans, les grillades fraiches de sanglier et les entremets epices, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si genereux et si veloute, ou de ce perfide, suave et petillant vin d'Anjou, dont les fumees s'extravasent dans la tete avant que les topazes qu'il distille dans le verre soient tout a fait epuisees. --La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune fille et deja ivre comme un vieux reitre; au complet comme la cave de Votre Altesse. --Non pas, non pas, dit Riberac, il nous manque un grand veneur. Il est, en verite, honteux que nous mangions le diner de Son Altesse, et que nous ne le prenions pas nous-memes. --Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu importe lequel, fut-ce M. de Monsoreau. Le duc sourit, il savait seul l'arrivee du comte. Livarot achevait a peine sa phrase et le prince son sourire que la porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra. Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante, qu'elle retentit au milieu du silence general. --Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favorises du ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie a l'instant ce que nous desirons. Monsoreau, decontenance de cet aplomb du prince, qui, dans les cas pareils, n'etait pas habituel a Son Altesse, salua d'un air assez embarrasse et detourna la tete, ebloui comme un hibou tout a coup transporte de l'obscurite au grand soleil. --Asseyez-vous la et soupez, dit le duc en montrant a M. de Monsoreau une place en face de lui. --Monseigneur, repondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai qu'apres m'etre acquitte pres de Votre Altesse d'un message de la plus haute importance. --Vous venez de Paris, n'est-ce pas? --En toute hate, monseigneur. --Eh bien! j'ecoute, dit le duc. Monsoreau s'approcha de Francois, et, le sourire sur les levres, la haine dans Je coeur, il lui dit tout bas: --Monseigneur, madame la reine mere s'avance a grandes journees; elle vient voir Votre Altesse. Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixes, laissa percer une joie soudaine. --C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme toujours, je vous trouve fidele serviteur; continuons de souper, messieurs. Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait eloigne un instant pour ecouter M. de Monsoreau. Le festin recommenca; le grand veneur, place entre Livarot et Riberac, n'eut pas plutot goute les douceurs d'un bon siege, et ne se fut pas plutot trouve en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout a coup l'appetit. L'esprit reprenait le dessus sur la matiere. L'esprit, entraine dans de tristes pensees, retournait au parc de Meridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps brise venait d'accomplir, repassait, comme un pelerin attentif, par ce chemin fleuri qui l'avait conduit a la muraille. Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur degrade; il revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son coeur. Alors, indifferent au bruit, a la lumiere, au repas meme, oubliant a cote de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans sa propre pensee, laissant son front se couvrir peu a peu de nuages, et chassant de sa poitrine un sourd gemissement qui attirait l'attention des convives etonnes. --Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince; en verite, vous feriez bien d'aller vous coucher. --Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre assiette. --Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tete; en effet, je suis ecrase de fatigue. --Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne delasse comme cela. --Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie. --Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre est encore plein. --A votre sante, comte, dit Riberac en levant son verre. Monsoreau fut force de faire raison au gentilhomme, et vida le sien d'un seul trait. --Il boit cependant tres-bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet. --Oui, repondit le prince, qui essayait de lire dans le coeur du comte; oui, a merveille. --Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse, comte, dit Riberac; vous connaissez le pays. --Vous y avez des equipages, des bois, dit Livarot. --Et meme une femme, ajouta Antraguet. --Oui, repeta machinalement le comte, oui, des equipages, des bois et madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui. --Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince. --Je tacherai, monseigneur. --Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tacherez, voila une belle reponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait lever dix. Monsoreau palit malgre lui; le vieux taillis etait justement cette partie du bois ou Roland venait de le conduire. --Ah! oui, oui, demain, demain! s'ecrierent en choeur les gentilshommes. --Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc. --Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, repondit Monsoreau; mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un instant, je suis bien fatigue pour conduire une chasse demain. Puis, j'ai besoin de visiter les environs et de savoir ou en sont nos bois. --Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc etait son rival. --Accorde! accorde! crierent les jeunes gens avec gaiete. Nous donnons vingt-quatre heures a M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout ce qu'il a a y faire. --Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de les bien employer. --Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau a son appartement! M. de Monsoreau salua et sortit, soulage d'un grand fardeau, la contrainte. Les gens affliges aiment la solitude plus encore que les amants heureux. CHAPITRE II COMMENT LE ROI HENRI III APPRIT LA FUITE DE SON FRERE BIEN-AIME LE DUC D'ANJOU, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT. Une fois le grand veneur sorti de la salle a manger, le repas continua plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais. La figure sombre du Monsoreau n'avait pas peu contribue a maintenir les jeunes gentilshommes; car, sous le pretexte et meme sous la realite de la fatigue, ils avaient demele cette continuelle preoccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette tache de tristesse mortelle qui faisait le caractere particulier de sa physionomie. Lorsqu'il fut parti, et que le prince, toujours gene en sa presence, eut repris son air tranquille: --Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entre notre grand veneur, commence de nous raconter votre fuite de Paris. Continue. Et Livarot continua. Mais, comme notre titre d'historien nous donne le privilege de savoir mieux que Livarot lui-meme ce qui s'etait passe, nous substituerons notre recit a celui du jeune homme. Peut-etre y perdra-t-il comme couleur, mais il y gagnera comme etendue, puisque nous savons ce que Livarot ne pouvait savoir, c'est-a-dire ce qui s'etait passe au Louvre. Vers le milieu de la nuit, Henri III fut reveille par un bruit inaccoutume qui retentissait dans le palais, ou cependant, le roi une fois couche, le silence le plus profond etait prescrit. C'etaient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles, des courses rapides dans les galeries, des imprecations a faire ouvrir la terre; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous ces blasphemes, ces mots repetes par des milliers d'echos: --Que dira le roi? que dira le roi? Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, apres avoir soupe avec Sa Majeste, s'etait laisse aller au sommeil dans un grand fauteuil, les jambes enlacees a sa rapiere. Les rumeurs redoublaient. Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant: --Chicot! Chicot! Chicot ouvrit un oeil. C'etait un garcon prudent qui appreciait fort le sommeil et qui ne se reveillait jamais tout a fait du premier coup. --Ah! tu as eu tort de m'appeler, Henri, dit-il. Je revais que tu avais un fils. --Ecoute! dit Henri, ecoute! --Que veux-tu que j'ecoute? Il me semble cependant que tu me dis bien assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur mes nuits. --Mais tu n'entends donc pas? dit le roi en etendant la main dans la direction du bruit. --Oh! oh! s'ecria Chicot; en effet, j'entends des cris. --Que dira le roi? que dira le roi? repeta Henri. Entends-tu? --Il y a deux choses a soupconner: ou ton levrier Narcisse est malade, ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthelemy de catholiques. --Aide-moi a m'habiller, Chicot. --Je le veux bien; mais aide-moi a me lever, Henri. --Quel malheur! quel malheur! repetait-on dans les antichambres. --Diable! ceci devient serieux, dit Chicot. --Nous ferons bien de nous armer, dit le roi. --Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous depecher de sortir par la petite porte, afin de voir et de juger par nous-memes le malheur, au lieu de nous le laisser raconter. Presque aussitot, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la porte derobee et se trouva dans le corridor qui conduisait aux appartements du duc d'Anjou. C'est la qu'il vit des bras leves au ciel et qu'il entendit les exclamations les plus desesperees. --Oh! oh! dit Chicot, je devine: ton malheureux prisonnier se sera etrangle dans sa prison. Ventre-de biche! Henri, je te fais mon compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais. --Eh! non, malheureux! s'ecria Henri, ce ne peut etre cela. --Tant pis, dit Chicot. --Viens, viens. Et Henri entraina le Gascon dans la chambre du duc. La fenetre etait ouverte et garnie d'une foule de curieux entasses les uns sur les autres pour contempler l'echelle de corde accrochee aux trefles de fer du balcon. Henri devint pale comme la mort. --Eh! eh! mon fils, dit Chicot, tu n'es pas encore si fort blase que je le croyais. --Enfui! evade! cria Henri d'une voix si retentissante, que tous les gentilshommes se retournerent. Il y avait des eclairs dans les yeux du roi; sa main serrait convulsivement la poignee de sa misericorde. Schomberg s'arrachait les cheveux, Quelus se bourrait le visage de coups de poing, et Maugiron frappait, comme un belier, de la tete dans la cloison. Quant a d'Epernon, il avait disparu sous le specieux pretexte de courir apres M. le duc d'Anjou. La vue du martyre que, dans leur desespoir, s'infligeaient ses favoris calma tout a coup le roi. --He la! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le milieu du corps. --Non, mordieu! j'en creverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune homme en prenant du champ pour se briser la tete non plus sur la cloison, mais sur le mur. --Hola! aidez-moi donc a le retenir, cria Henri. --Eh! compere, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous tout bonnement votre epee au travers du ventre. --Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux. Pendant ce temps, Quelus se meurtrissait les joues. --Oh! Quelus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler a Schomberg quand il a ete trempe dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon ami! Quelus s'arreta. Schomberg seul continuait a se depouiller les tempes; il en pleurait de rage. --Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je t'en prie! --J'en deviendrai fou. --Bah! dit Chicot. --Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voila pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un affreux malheur. Je suis perdu! Voila la guerre civile dans mon royaume... Ah! qui a fait ce coup-la? qui a fourni l'echelle? Par la mordieu! je ferai pendre toute la ville. Une profonde terreur s'empara des assistants. --Qui est le coupable? continua Henri; ou est le coupable? Dix mille ecus a qui me dira son nom! cent mille ecus a qui me le livrera mort ou vif! --Qui voulez-vous que ce soit, s'ecria Maugiron, sinon quelque Angevin? --Pardieu! tu as raison, s'ecria Henri. Ah! les Angevins, mordieu! les Angevins, ils me le payeront! Et, comme si cette parole eut ete une etincelle communiquant le feu a une trainee de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces retentit contre les Angevins. --Oh! oui, les Angevins! cria Quelus. --Ou sont-ils? hurla Schomberg. --Qu'on les eventre! vocifera Maugiron. --Cent potences pour cent Angevins! reprit le roi. Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle: il tira son epee avec un geste de taille-bras, et, s'escrimant du plat a droite et a gauche, il rossa les mignons et battit les murs en repetant avec des yeux farouches: --Oh! ventre-de-biche! oh! male-rage! ah! damnation! les Angevins, mordieu! mort aux Angevins! Ce cri: Mort aux Angevins! fut entendu de toute la ville comme le cri des meres Israelites fut entendu par tout Raina. Cependant Henri avait disparu. Il avait songe a sa mere, et, se glissant hors de la chambre sans mot dire, il etait alle trouver Catherine, un peu negligee depuis quelque temps, et qui, renfermee dans son indifference affectee, attendait, avec sa penetration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa politique. Lorsque Henri entra, elle etait a demi couchee, pensive, dans un grand fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un peu jaunatres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains potelees, mais pales, a une statue de cire exprimant la meditation qu'a un etre anime qui pense. Mais, a la nouvelle de l'evasion de Francois, nouvelle que Henri donna, au reste, sans menagement aucun, tout embrase qu'il etait de colere et de haine, la statue parut se reveiller tout a coup, quoique le geste qui annoncait ce reveil se bornat, pour elle, a s'enfoncer davantage encore dans son fauteuil et a secouer la tete sans rien dire. --Eh! ma mere, dit Henri, vous ne vous ecriez pas? --Pourquoi faire, mon fils? demanda Catherine. --Comment! cette evasion de votre fils ne vous parait pas criminelle, menacante, digne des plus grands chatiments? --Mon cher fils, la liberte vaut bien une couronne, et rappelez-vous que je vous ai, a vous-meme, conseille de fuir quand vous pouviez atteindre cette couronne. --Ma mere, on m'outrage. Catherine haussa les epaules. --Ma mere, on me brave. --Eh! non, dit Catherine, on se sauve, voila tout. --Ah! dit Henri, voila comme vous prenez mon parti! --Que voulez-vous dire, mon fils? --Je dis qu'avec l'age les sentiments s'emoussent; je dis.... Il s'arreta. --Que dites-vous? reprit Catherine avec son calme habituel. --Je dis que vous ne m'aimez plus comme autrefois. --Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous etes mon fils bien-aime, Henri; mais celui dont vous vous plaignez est aussi mon fils. --Ah! treve a la morale maternelle, madame, dit Henri furieux; nous connaissons ce que cela vaut. --Eh! vous devez le connaitre mieux que personne, mon fils; car, vis-a-vis de vous, ma morale a toujours ete de la faiblesse. --Et, comme vous en etes aux repentirs, vous vous repentez. --Je sentais bien que nous en viendrions la, mon fils, dit Catherine; voila pourquoi je gardais le silence. --Adieu, madame, adieu, dit Henri; je sais ce qu'il me reste a faire, puisque, chez ma mere meme, il n'y a plus de compassion pour moi. Je trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de m'eclairer dans cette rencontre. --Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l'esprit de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour vous tirer d'embarras. Et elle le laissa s'eloigner sans faire un geste, sans dire un mot pour le retenir. --Adieu, madame, repeta Henri. Mais, pres de la porte, il s'arreta. --Henri, adieu, dit la reine; seulement encore un mot. Je ne pretends pas vous donner un conseil, mon fils; vous n'avez pas besoin de moi, je le sais; mais priez vos conseillers de bien reflechir avant d'emettre leur avis, et de bien reflechir encore avant de mettre cet avis a execution. --Oh! oui, dit Henri, se rattachant a ce mot de sa mere et en profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est difficile, n'est-ce pas, madame? --Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au ciel, bien grave, Henri. Le roi, frappe de cette expression de terreur qu'il croyait lire dans les yeux de sa mere, revint pres d'elle. --Quels sont ceux qui l'ont enleve? en avez-vous quelque idee, ma mere? Catherine ne repondit point. --Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins. Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un esprit superieur veillant pour terrasser et confondre l'esprit d'autrui. --Les Angevins? repeta-t-elle. --Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit. Catherine fit encore un mouvement d'epaules. --Que les autres croient cela, bien, dit-elle; mais vous, mon fils, enfin! --Quoi donc! madame!... Que voulez-vous dire?... Expliquez-vous, je vous en supplie. --A quoi bon m'expliquer? --Votre explication m'eclairera. --Vous eclairera! Allons donc! Henri, je ne suis qu'une femme vieille et radoteuse; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes prieres. --Non, parlez, parlez, ma mere, je vous ecoute. Oh! vous etes encore, vous serez toujours notre ame a nous tous. Parlez. --Inutile; je n'ai que des idees de l'autre siecle, et la defiance fait tout l'esprit des vieillards. La vieille Catherine! donner, a son age, un conseil qui vaille encore quelque chose! Allons donc! mon fils, impossible! --Eh bien! soit, ma mere, dit Henri; refusez-moi votre secours, privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j'aurai fait pendre tous les Angevins qui sont a Paris. --Faire pendre tous les Angevins! s'ecria Catherine avec cet etonnement qu'eprouvent les esprits superieurs lorsqu'on dit devant eux quelque enormite. --Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, bruler. A l'heure qu'il est, mes amis courent deja la ville pour rompre les os a ces maudits, a ces brigands, a ces rebelles!.... --Qu'ils s'en gardent, malheureux, s'ecria Catherine emportee par le serieux de la situation; ils se perdraient eux-memes, ce qui ne serait rien; mais ils vous perdraient avec eux. --Comment cela? --Aveugle! murmura Catherine; les rois auront donc eternellement des jeux pour ne pas voir! Et elle joignit les mains. --Les rois ne sont rois qu'a la condition qu'ils vengeront les injures qu'on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce cas surtout, tout mon royaume se levera pour me defendre. --Fou, insense, enfant, murmura la Florentine. --Mais pourquoi cela, comment cela? --Pensez-vous qu'on egorgera, qu'on brulera, qu'on pendra des hommes comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Riberac, sans faire couler des flots de sang? --Qu'importe! pourvu qu'on les egorge. --Oui, sans doute, si on les egorge; montrez-les-moi morts, et, par Notre-Dame! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les egorgera pas; mais on aura leve pour eux l'etendard de la revolte; mais on leur aura mis nue a la main l'epee qu'ils n'eussent jamais ose tirer du fourreau pour un maitre comme Francois. Tandis qu'au contraire, dans ce cas-la, par votre imprudence, ils degaineront pour defendre leur vie; et votre royaume se soulevera, non pas pour vous, mais contre vous. --Mais, si je ne me venge pas, j'ai peur, je recule, s'ecria Henri. --A-t-on jamais dit que j'avais peur? dit Catherine en froncant le sourcil et en pressant ses dents de ses levres minces et rougies avec du carmin. --Cependant, si c'etaient les Angevins, ils meriteraient une punition, ma mere. --Oui, si c'etaient eux, mais ce ne sont pas eux. --Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frere? --Ce ne sont pas les amis de votre frere, car votre frere n'a pas d'amis. --Mais qui est-ce donc? --Ce sont vos ennemis a vous, ou plutot votre ennemi. --Quel ennemi? --Eh! mon fils, vous savez bien que vous n'en avez jamais eu qu'un, comme votre frere Charles n'en a jamais eu qu'un, comme moi-meme je n'en ai jamais eu qu'un, le meme toujours, incessamment. --Henri de Navarre, vous voulez dire? --Eh! oui, Henri de Navarre. --Il n'est pas a Paris! --Eh! savez-vous qui est a Paris ou qui n'y est pas? savez-vous quelque chose? avez-vous des yeux et des oreilles? avez-vous autour de vous des gens qui voient et qui entendent? Non, vous etes tous sourds, vous etes tous aveugles. --Henri de Navarre! repeta Henri. --Mon fils, a chaque desappointement qui vous arrivera, a chaque malheur qui vous arrivera, a chaque catastrophe qui vous arrivera et dont l'auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n'hesitez pas, ne vous enquerez pas, c'est inutile. Ecriez-vous, Henri: "C'est Henri de Navarre," et vous serez sur d'avoir dit vrai... Frappez du cote ou il sera, et vous serez sur d'avoir frappe juste... Oh! cet homme!... cet homme! voyez-vous, c'est l'epee que Dieu a suspendue au-dessus de la maison de Valois. --Vous etes donc d'avis que je donne contre-ordre a l'endroit des Angevins? --A l'instant meme, s'ecria Catherine, sans perdre une minute, sans perdre une seconde. Hatez-vous, peut-etre est-il deja trop tard; courez, revoquez ces ordres; allez, ou vous etes perdu. Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec une force et une energie incroyables. Henri s'elanca hors du Louvre, cherchant a rallier ses amis. Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des figures geographiques sur le sable. CHAPITRE III COMMENT CHICOT ET LA REINE MERE SE TROUVANT ETRE DU MEME AVIS, LE ROI SE RANGEA A L'AVIS DE CHICOT ET DE LA REINE MERE. Henri s'assura que c'etait bien le Gascon, qui, non moins attentif qu'Archimede, ne paraissait pas decide a se retourner, Paris fut-il pris d'assaut. --Ah! malheureux, s'ecria-t-il d'une voix tonnante, voila donc comme tu defends ton roi? --Je le defends a ma maniere, et je crois que c'est la bonne. --La bonne! s'ecria le roi, la bonne, paresseux! --Je le maintiens et je le prouve. --Je suis curieux de voir cette preuve. --C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande betise, mon roi; nous avons fait une immense betise. --En quoi faisant? --En faisant ce que nous avons fait. --Ah! ah! fit Henri frappe de la correlation de ces deux esprits eminemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au meme resultat. --Oui, repondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux Angevins! et, maintenant que j'y reflechis, il ne m'est pas bien prouve que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis, dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu, a l'heure qu'il est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me deplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont chasse les Angevins de la ville, ce qui te deplairait fort, a toi, mais ce qui, en echange, rejouirait enormement ce cher M. d'Anjou. --Mordieu! s'ecria le roi, crois-tu donc que les choses sont deja si avancees que tu dis la? --Si elles ne le sont pas davantage. --Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette pierre. --Je fais une besogne excessivement pressee, mon fils. --Laquelle? --Je trace la configuration des provinces que ton frere va faire revolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune d'elles pourra fournir a la revolte. --Chicot! Chicot! s'ecria le roi, je n'ai donc autour de moi que des oiseaux de mauvais augure! --Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, repondit Chicot, car il chante a son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en verite, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce que tu dois entendre. Regarde! --Quoi! --Regarde ma carte geographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui ressemble assez a une tartelette; tu vois? c'est la que ton frere s'est refugie; aussi je lui ai donne la premiere place, hum! L'Anjou, bien mene, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou, a lui seul, peut nous fournir, quand je dis nous, c'est a ton frere, l'Anjou peut fournir a ton frere dix mille combattants. --Tu crois? --C'est le minimum. Passons a la Guyenne. La Guyenne, tu la vois, n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble a un veau marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'etonner de trouver la quelques mecontents; c'est un vieux foyer de revolte, et a peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchantee de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils seront bien aguerris, bien eprouves, sois tranquille. Puis, a gauche de la Guyenne, nous avons le Bearn et la Navarre, tu vois? ces deux compartiments qui ressemblent a un singe sur le dos d'un elephant. On a fort rogne la Navarre, sans doute; mais, avec le Bearn, il lui reste encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose que le Bearn et la Navarre, tres-presses, bien pousses, bien pressures par Henriot, fournissent a la Ligue cinq du cent de la population, c'est seize mille hommes. Recapitulons donc: dix mille pour l'Anjou. Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa baguette. Ci. 10,000 Huit mille pour la Guyenne, ci. 8,000 Seize mille pour le Bearn et la Navarre, ci. 16,000 Total 34,000 --Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec mon frere? --Pardieu! --Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite? Chicot regarda Henri fixement. --Henriquet, dit-il, voila une idee qui n'est pas de toi. --Pourquoi cela? --Parce qu'elle est trop forte, mon fils. --N'importe de qui elle est; je t'interroge, reponds. Crois-tu que Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frere? --Eh! fit Chicot, j'ai entendu du cote de la rue de la Ferronnerie un Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me parait assez concluant. --Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'ecria le roi. --Ma foi, oui, repondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui seulement. --Il etait donc a Paris? --Je le crois. --Et qui peut te le faire croire! --Mes yeux. --Tu as vu Henri de Navarre? --Oui. --Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi etait venu me braver jusque dans ma capitale! --On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot. --Apres? --Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voila tout. Henri demeura pensif. --Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Bearn! mon frere Francois et mon cousin Henri! --Sans compter les trois Guise, bien entendu. --Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble? --Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize mille pour le Bearn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de M. de Guise, comme lieutenant general de les armees; total, cinquante-neuf mille hommes; reduisons-les a cinquante mille, a cause des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total. --Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis. --Ce qui ne les empechera pas de se reunir contre toi, quitte a s'exterminer entre eux quand ils t'auront extermine toi-meme. --Tu as raison, Chicot, ma mere a raison, vous avez raison tous deux; il faut empecher un esclandre; aide-moi a reunir les Suisses. --Ah bien oui, les Suisses! Quelus les a emmenes. --Mes gardes. --Schomberg les a pris. --Les gens de mon service au moins. --Ils sont partis avec Maugiron. --Comment!... s'ecria Henri, et sans mon ordre! --Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta peau, et meme sur la peau des autres, puissance entiere. Mais, quand il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci regarde M. de Schomberg, M. de Quelus et M. de Maugiron. Quant a d'Epernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache. --Mordieu! s'ecria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe? --Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'apercois bien tard que tu n'es que le septieme ou huitieme roi de ton royaume. Henri se mordit les levres en frappant du pied. --Eh! fit Chicot en cherchant a distinguer dans l'obscurite. --Qu'y a-t-il? demanda le roi. --Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voila tes hommes. Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui accouraient, suivis a distance de quelques autres hommes a cheval et de beaucoup d'hommes a pied. Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux hommes debout pres des fosses et a demi perdus dans l'obscurite. --Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici! --Hola, dit Schomberg, qui m'appelle? --Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnaitre la voix et s'approcha. --Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi. --Moi-meme, qui courais apres vous, et qui, ne sachant ou vous rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait? --Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant. --Ah! viens, Quelus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus ainsi sans ma permission. --Il n'en est plus besoin, dit un troisieme que le roi reconnut pour Maugiron, puisque tout est fini. --Tout est fini? repeta le roi. --Dieu soit loue, dit d'Epernon, apparaissant tout a coup sans que l'on sut d'ou il sortait. --Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel. --Alors vous les avez tues? dit le roi. Mais il ajouta tout bas: --Au bout du compte, les morts ne reviennent pas. --Vous les avez tues? dit Chicot; ah! si vous les avez tues, il n'y a rien a dire. --Nous n'avons pas eu cette peine, repondit Schomberg, les laches se sont enfuis comme une volee de pigeons; a peine si nous avons pu croiser le fer avec eux. Henri palit. --Et avec lequel avez-vous croise le fer? demanda-t-il. --Avec Antraguet. --Au moins celui-la est demeure sur le carreau? --Tout au contraire, il a tue un laquais de Quelus. --Ils etaient donc sur leur garde? demanda le roi. --Parbleu! je le crois bien, s'ecria Chicot, qu'ils y etaient; vous hurlez: "Mort aux Angevins!" vous remuez les canons, vous sonnez les cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous voulez que ces honnetes gens soient plus sourds que vous n'etes betes. --Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voila une guerre civile allumee. Ces mots firent tressaillir Quelus. --Diable! fit-il, c'est vrai. --Ah! vous commencez a vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux! Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore. --Nous nous reservons, repondit Schomberg, pour defendre la personne et la couronne de Sa Majeste. --Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui crie moins haut que vous et qui vaut bien autant. --Mais enfin, dit Quelus, vous qui nous gourmandez a tort et a travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures; ou bout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme nous. --Moi! dit Chicot. --Certainement, et meme vous vous escrimiez contre les murailles en criant: "Mort aux Angevins!" --Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou, chacun le sait; mais vous qui etes tous des gens d'esprit.... --Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout a l'heure nous aurons bien assez la guerre. --Qu'ordonne Votre Majeste? dit Quelus. --Que vous employiez la meme ardeur a calmer le peuple que vous avez mise a l'emouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que demain les bourgeois prennent ce qui s'est passe pour une echauffouree de gens ivres. Les jeunes gens s'eloignerent l'oreille basse, transmettant les ordres du roi aux officiers qui les avaient accompagnes dans leur equipee. Quant a Henri, il revint chez sa mere, qui, active, mais anxieuse et assombrie, donnait des ordres a ses gens. --Eh bien! dit-elle, que s'est-il passe? --Eh bien! ma mere, il s'est passe ce que vous avez prevu. --Ils sont en fuite? --Helas! oui. --Ah! dit-elle, et apres? --Apres, voila tout, et il me semble que c'est bien assez. --La ville? --La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquiete, je la tiens sous ma main. --Oui, dit Catherine, ce sont les provinces. --Qui vont se revolter, se soulever, continua Henri. --Que comptez-vous faire? --Je ne vois qu'un moyen. --Lequel? --C'est d'accepter franchement la position. --De quelle maniere? --Je donne le mot aux colonels, a mes gardes, je fais armer mes milices, je retire l'armee de devant la Charite, et je marche sur l'Anjou. --Et M. de Guise? --Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arreter, s'il est besoin. --Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous reussissent. --Que faire alors? Catherine inclina sa tete sur sa poitrine, et reflechit un instant. --Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle. --Ah! s'ecria Henri avec un depit profond, je suis donc bien mal inspire aujourd'hui! --Non, mais vous etes trouble; remettez-vous d'abord, et ensuite nous verrons. --Alors, ma mere, ayez des idees pour moi; faisons quelque chose, remuons-nous. --Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres. --Pour quoi faire? --Pour le depart d'un ambassadeur. --Et a qui le deputerons-nous? --A votre frere. --Un ambassadeur a ce traitre! Vous m'humiliez, ma mere. --Ce n'est pas le moment d'etre fier, fit severement Catherine. --Un ambassadeur qui demandera la paix? --Qui l'achetera, s'il le faut. --Pour quels avantages, mon Dieu? --Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour pouvoir faire prendre en toute securite, apres la paix faite, ceux qui se sont sauves pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout a l'heure que vous voudriez les tenir. --Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par homme. --Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une voix penetrante qui alla remuer jusqu'au fond du coeur de Henri la haine et la vengeance. --Je crois que vous avez raison, ma mere, dit-il; mais qui leur enverrons-nous? --Cherchez parmi tous vos amis. --Ma mere, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme a qui je puisse confier une pareille mission. --Confiez-la a une femme alors. --A une femme, ma mere? est-ce que vous consentiriez? --Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend peut-etre a mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement, que j'arriverai a Angers avant que les amis de votre frere lui-meme n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance. --Oh! ma mere! ma bonne mere! s'ecria Henri avec effusion en baisant les mains de Catherine, vous etes toujours mon soutien, ma bienfaitrice, ma Providence! --C'est-a-dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins autant de pitie que de tendresse. CHAPITRE IV OU IL EST PROUVE QUE LA RECONNAISSANCE ETAIT UNE DES VERTUS DE M. DE SAINT-LUC. Le lendemain du jour ou M. de Monsoreau avait fait, a la table de M. le duc d'Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission de s'aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva de grand matin, et descendit dans la cour du palais. Il s'agissait de retrouver le palefrenier a qui il avait deja eu affaire, et, s'il etait possible, de tirer de lui quelques renseignements sur les habitudes de Roland. Le comte reussit a son gre. Il entra sous un vaste hangar, ou quarante chevaux magnifiques grugeaient, a faire plaisir, la paille et l'avoine des Angevins. Le premier coup d'oeil du comte fut pour chercher Roland; Roland etait a sa place, et faisait merveille parmi les plus beaux mangeurs. Le second fut pour chercher le palefrenier. Il le reconnut debout, les bras croises, regardant, selon l'habitude de tout bon palefrenier, de quelle facon, plus ou moins avide, les chevaux de son maitre mangeaient leur provende habituelle. --Eh! l'ami, dit le comte, est-ce donc l'habitude des chevaux de monseigneur de revenir a l'ecurie tout seuls, et les dresse-t-on a ce manege-la? --Non, monsieur le comte, repondit le palefrenier. A quel propos Votre Seigneurie me demande-t-elle cela? --A propos de Roland. --Ah! oui, qui est venu seul hier; oh! cela ne m'etonne pas de la part de Roland, c'est un cheval tres-intelligent. --Oui, dit Monsoreau, je m'en suis apercu; la chose lui etait-elle donc deja arrivee? --Non, monsieur; d'ordinaire il est monte par monseigneur le duc d'Anjou, qui est excellent cavalier, et qu'on ne jette point facilement a terre. --Roland ne m'a point jete a terre, mon ami, dit le comte, pique qu'un homme, cet homme fut-il un palefrenier, put croire que lui, le grand veneur de France, avait vide les arcons; car, sans etre de la force de M. le duc d'Anjou, je suis assez bon ecuyer. Non, je l'avais attache au pied d'un arbre pour entrer dans une maison. A mon retour, il etait disparu; j'ai cru, ou qu'on l'avait vole, ou que quelque seigneur, passant par les chemins, m'avait fait la mechante plaisanterie de le ramener, voila pourquoi je vous demandais qui l'avait fait rentrer a l'ecurie. --Il est rentre seul, comme le majordome a eu l'honneur de le dire hier a monsieur le comte. --C'est etrange, dit Monsoreau. Il resta un moment pensif, puis, changeant de conversation: --Monseigneur monte souvent ce cheval, dis-tu? --Il le montait presque tous les jours, avant que ses equipages ne fussent arrives. --Son Altesse est rentree tard hier? --Une heure avant vous, a peu pres, monsieur le comte. --Et quel cheval montait le duc? n'etait-ce pas un cheval bai-brun, avec les quatre pieds blancs et une etoile au front? --Non, monsieur, dit le palefrenier; hier Son Altesse montait Isohn, que voici. --Et, dans l'escorte du prince, il n'y avait pas un gentilhomme montant un cheval tel que celui dont je te donne le signalement? --Je ne connais personne ayant un pareil cheval. --C'est bien, dit Monsoreau avec une certaine impatience d'avancer si lentement dans ses recherches, C'est bien! merci! Selle-moi Roland. --Monsieur le comte desire Roland? --Oui. Le prince t'aurait-il donne l'ordre de me le refuser? --Non, monseigneur, l'ecuyer de Son Altesse m'a dit, au contraire, de mettre toutes les ecuries a votre disposition. Il n'y avait pas moyen de se facher contre un prince qui avait de pareilles prevenances. M. de Monsoreau fit de la tete un signe au palefrenier, lequel se mit a seller le cheval. Lorsque cette premiere operation fut finie, le palefrenier detacha Roland de la mangeoire, lui passa la bride, et l'amena au comte. --Ecoute, lui dit celui-ci en lui prenant la bride des mains, et reponds-moi. --Je ne demande pas mieux, dit le palefrenier. --Combien gagnes-tu par an? --Vingt ecus, monsieur. --Veux-tu gagner dix annees de tes gages d'un seul coup? --Pardieu! fit l'homme. Mais comment les gagnerai-je? --Informe-toi qui montait hier un cheval bai-brun, avec les quatre pieds blancs et une etoile au milieu du front. --Ah! monsieur, dit le palefrenier, ce que vous me demandez la est bien difficile; il y a tant de seigneurs qui viennent rendre visite a Son Altesse. --Oui; mais deux cents ecus, c'est un assez joli denier pour qu'on risque de prendre quelque peine a les gagner. --Sans doute, monsieur le comte, aussi je ne refuse pas de chercher, tant s'en faut. --Allons, dit le comte, ta bonne volonte me plait. Voici d'abord dix ecus pour te mettre en train; tu vois que tu n'auras point tout perdu. --Merci, mon gentilhomme. --C'est bien; tu diras au prince que je suis alle reconnaitre le bois pour la chasse qu'il m'a commandee. Le comte achevait a peine ces mots, que la paille cria derriere lui sous les pas d'un nouvel arrivant. Il se retourna. --Monsieur de Bussy! s'ecria le comte. --Eh! bonjour, monsieur de Monsoreau, dit Bussy; vous a Angers, quel miracle! --Et vous, monsieur, qu'on disait malade! --Je le suis, en effet, dit Bussy; aussi mon medecin m'ordonne-t-il un repos absolu; il y a huit jours que je ne suis sorti de la ville. Ah! ah! vous allez monter Roland, a ce qu'il parait? C'est une bete que j'ai vendue a M. le duc d'Anjou, et dont il est si content qu'il la monte presque tous les jours. Monsoreau palit. --Oui, dit-il, je comprends cela, c'est un excellent animal. --Vous n'avez pas eu la main malheureuse de le choisir ainsi du premier coup, dit Bussy. --Oh! ce n'est point d'aujourd'hui que nous faisons connaissance, repliqua le comte, je l'ai monte hier. --Ce qui vous a donne l'envie de le monter encore aujourd'hui? --Oui, dit le comte. --Pardon, reprit Bussy, vous parliez de nous preparer une chasse? --Le prince desire courir un cerf. --Il y en a beaucoup, a ce que je me suis laisse dire, dans les environs. --Beaucoup. --Et de quel cote allez-vous detourner l'animal? --Du cote de Meridor. --Ah! tres-bien, dit Bussy en palissant a son tour malgre lui. --Voulez-vous m'accompagner? demanda Monsoreau. --Non, mille graces, repondit Bussy. Je vais me coucher. Je sens la fievre qui me reprend. --Allons, bien, s'ecria du seuil de l'ecurie une voix sonore, voila encore M. de Bussy leve sans ma permission. --Le Haudoin, dit Bussy; bon, me voila sur d'etre gronde. Adieu, comte. Je vous recommande Roland. --Soyez tranquille. Bussy s'eloigna, et M. de Monsoreau sauta en selle. --Qu'avez-vous donc? demanda le Haudoin; vous etes si pale, que je crois presque moi-meme que vous etes malade. --Sais-tu ou il va? demanda Bussy. --Non. --Il va a Meridor. --Eh bien! aviez-vous espere qu'il passerait a cote? --Que va-t-il arriver, mon Dieu! apres ce qui s'est passe hier? --Madame de Monsoreau niera. --Mais il a vu. --Elle lui soutiendra qu'il avait la berlue. --Diane n'aura pas cette force-la. --Oh! monsieur de Bussy, est-il possible que vous ne connaissiez pas mieux les femmes! --Remy, je me sens tres-mal. --Je crois bien. Rentrez chez vous. Je vous prescris, pour ce matin.... --Quoi? --Une daube de poularde, une tranche de jambon, et une bisque aux ecrevisses. --Eh! je n'ai pas faim. --Raison de plus pour que je vous ordonne de manger. --Remy, j'ai le pressentiment que ce bourreau va faire quelque scene tragique a Meridor. En verite, j'eusse du accepter de l'accompagner quand il me l'a propose. --Pour quoi faire? --Pour soutenir Diane. --Madame Diane se soutiendra bien toute seule, je vous l'ai deja dit et je vous le repete; et, comme il faut que nous en fassions autant, venez, je vous prie. D'ailleurs, il ne faut pas qu'on vous voie debout. Pourquoi etes-vous sorti malgre mon ordonnance? --J'etais trop inquiet, je n'ai pu y tenir. Remy haussa les epaules, emmena Bussy, et l'installa, portes closes, devant une bonne table, tandis que M. de Monsoreau sortait d'Angers par la meme porte que la veille. Le comte avait eu ses raisons pour redemander Roland, il avait voulu s'assurer si c'etait par hasard ou par habitude que cet animal, dont chacun vantait l'intelligence, l'avait conduit au pied du mur du parc. En consequence, en sortant du palais, il lui avait mis la bride sur le cou. Roland n'avait pas manque a ce que son cavalier attendait de lui. A peine hors de la porte, il avait pris a gauche; M. de Monsoreau l'avait laisse faire; puis a droite, et M. de Monsoreau l'avait laisse faire encore. Tous deux s'etaient donc engages dans le charmant sentier fleuri, puis dans les taillis, puis dans les hautes futaies. Comme la veille, a mesure que Roland approchait de Meridor, son trot s'allongeait; enfin son trot se changea en galop, et, au bout de quarante, ou cinquante minutes, M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au meme endroit que la veille. Seulement, le lieu etait solitaire et silencieux; aucun hennissement ne s'etait fait entendre; aucun cheval n'apparaissait attache ni errant. M. de Monsoreau mit pied a terre; mais, cette fois, pour ne pas courir la chance de revenir a pied, il passa la bride de Roland dans son bras et se mit a escalader la muraille. Mais tout etait solitaire au dedans comme au dehors du parc. Les longues allees se deroulaient a perte de vue, et quelques chevreuils bondissants animaient seuls le gazon desert des vastes pelouses. Le comte jugea qu'il etait inutile de perdre son temps a guetter des gens prevenus, qui, sans doute effrayes par son apparition de la veille, avaient interrompu leurs rendez-vous ou choisi un autre endroit. Il remonta a cheval, longea un petit sentier, et, apres un quart d'heure de marche, dans laquelle il avait ete oblige de retenir Roland, il etait arrive a la grille. Le baron etait occupe a faire fouetter ses chiens pour les tenir en haleine, lorsque le comte passa le pont-levis. Il apercut son gendre et vint ceremonieusement au-devant de lui. Diane, assise sous un magnifique sycomore, lisait les poesies de Marot. Gertrude, sa fidele suivante, brodait a ses cotes. Le comte, apres avoir salue le baron, apercut les deux femmes. Il mit pied a terre et s'approcha d'elles. Diane se leva, s'avanca de trois pas au-devant du comte et lui fit une grave reverence. --Quel calme, ou plutot quelle perfidie! murmura le comte; comme je vais faire lever la tempete du sein de ces eaux dormantes! Un laquais s'approcha; le grand veneur lui jeta la bride de son cheval; puis, se tournant vers Diane: --Madame, dit-il, veuillez, je vous prie, m'accorder un moment d'entretien. --Volontiers, monsieur, repondit Diane. --Nous faites-vous l'honneur de demeurer au chateau, monsieur le comte? demanda le baron. --Oui, monsieur; jusqu'a demain, du moins. Le baron s'eloigna pour veiller lui-meme a ce que la chambre de son gendre fut preparee selon toutes les lois de l'hospitalite. Monsoreau indiqua a Diane la chaise qu'elle venait de quitter, et lui-meme s'assit sur celle de Gertrude, en couvant Diane d'un regard qui eut intimide l'homme le plus resolu. --Madame, dit-il, qui donc etait avec vous dans le parc hier soir? Diane leva sur son mari un clair et limpide regard. --A quelle heure, monsieur? demanda-t-elle d'une voix dont, a force de volonte sur elle-meme, elle etait parvenue a chasser toute emotion. --A six heures. --De quel cote? --Du cote du vieux taillis. --Ce devait etre quelque femme de mes amies, et non moi, qui se promenait de ce cote-la. --C'etait vous, madame, affirma Monsoreau. --Qu'en savez-vous? dit Diane. Monsoreau, stupefait, ne trouva pas un mot a repondre; mais la colere prit bientot la place de cette stupefaction. --Le nom de cet homme? dites-le-moi. --De quel homme? --De celui qui se promenait avec vous. --Je ne puis vous le dire, si ce n'etait pas moi qui me promenais. --C'etait vous, vous dis-je! s'ecria Monsoreau en frappant la terre du pied. --Vous vous trompez, monsieur, repondit froidement Diane. --Comment osez-vous nier que je vous aie vue? --Ah! c'est vous-meme, monsieur? --Oui, madame, c'est moi-meme. Comment donc osez-vous nier que ce soit vous, puisqu'il n'y a pas d'autre femme que vous a Meridor? --Voila encore une erreur, monsieur, car Jeanne de Brissac est ici. --Madame de Saint-Luc? --Oui, madame de Saint-Luc, mon amie. --Et M. de Saint-Luc?.... --Ne quitte pas sa femme, comme vous le savez. Leur mariage, a eux, est un mariage d'amour. C'est M. et madame de Saint-Luc que vous avez vus. --Ce n'etait pas M. de Saint-Luc; ce n'etait pas madame de Saint-Luc. C'etait vous, que j'ai parfaitement reconnue, avec un homme que je ne connais pas, lui, mais que je connaitrai, je vous le jure. --Vous persistez donc a dire que c'etait moi, monsieur? --Mais je vous dis que je vous ai reconnue, je vous dis que j'ai entendu le cri que vous avez pousse. --Quand vous serez dans votre bon sens, monsieur, dit Diane, je consentirai a vous entendre; mais, dans ce moment, je crois qu'il vaut mieux que je me retire. --Non, madame, dit Monsoreau en retenant Diane par le bras, vous resterez. --Monsieur, dit Diane, voici M. et madame de Saint-Luc. J'espere que vous vous contiendrez devant eux. En effet, Saint-Luc et sa femme venaient d'apparaitre au bout d'une allee, appeles par la cloche du diner, qui venait d'entrer en branle, comme si l'on n'eut attendu que M. de Monsoreau pour se mettre a table. Tous deux reconnurent le comte; et, devinant qu'ils allaient sans doute, par leur presence, tirer Diane d'un grand embarras, ils s'approcherent vivement. Madame de Saint-Luc fit une grande reverence a M. de Monsoreau; Saint-Luc lui tendit cordialement la main. Tous trois echangerent quelques compliments; puis Saint-Luc, poussant sa femme au bras du comte, prit celui de Diane. On s'achemina vers la maison. On dinait a neuf heures, au manoir de Meridor: c'etait une vieille coutume du temps du bon roi Louis XII, qu'avait conservee le baron dans toute son integrite. M. de Monsoreau se trouva place entre Saint-Luc et sa femme; Diane, eloignee de son mari par une habile manoeuvre de son amie, etait placee, elle, entre Saint-Luc et le baron. La conversation fut generale. Elle roula tout naturellement sur l'arrivee du frere du roi a Angers et sur le mouvement que cette arrivee allait operer dans la province. Monsoreau eut bien voulu la conduire sur d'autres sujets; mais il avait affaire a des convives retifs: il en fut pour ses frais. Ce n'est pas que Saint-Luc refusat le moins du monde de lui repondre; tout au contraire. Il cajolait le mari furieux avec un charmant esprit, et Diane, qui, grace au bavardage de Saint-Luc, pouvait garder le silence, remerciait son ami par des regards eloquents. --Ce Saint-Luc est un sot, qui bavarde comme un geai, se dit le comte; voila l'homme duquel j'extirperai le secret que je desire savoir, et cela par un moyen ou par un autre. M. de Monsoreau ne connaissait pas Saint-Luc, etant entre a la cour juste comme celui-ci en sortait. Et, sur cette conviction, il se mit a repondre au jeune homme de facon a doubler la joie de Diane et a ramener la tranquillite sur tous les points. D'ailleurs, Saint-Luc faisait de l'oeil des signes a madame de Monsoreau, et ces signes voulaient visiblement dire: --Soyez tranquille, madame, je muris un projet. Nous verrons dans le chapitre suivant quel etait le projet de M. de Saint-Luc. CHAPITRE V LE PROJET DE M. DE SAINT-LUC. Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel ami par le bras, et, l'emmenant hors du chateau: --Savez-vous, lui dit-il, que je suis on ne peut plus heureux de vous avoir trouve ici, moi que la solitude de Meridor effrayait d'avance! --Bon! dit Saint-Luc, n'avez-vous pas votre femme? Quant a moi, avec une pareille compagne, il me semble que je trouverais un desert trop peuple. --Je ne dis pas non, repondit Monsoreau en se mordant les levres. Cependant.... --Cependant quoi? --Cependant je suis fort aise* de vous avoir rencontre ici. --Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyant les dents avec une petite epee d'or, vous etes, en verite, fort poli; car je ne croirai jamais que vous ayez un seul instant pu craindre l'ennui avec une pareille femme et en face d'une si riche nature. --Bah! dit Monsoreau, j'ai passe la moitie de ma vie dans les bois. --Raison de plus pour ne pas vous y ennuyer, dit Saint-Luc; il me semble que plus on habite les bois, plus on les aime. Voyez donc quel admirable parc. Je sais bien, moi, que je serai desespere lorsqu'il me faudra le quitter. Malheureusement j'ai peur que ce ne soit bientot. --Pourquoi le quitteriez-vous? --Eh! monsieur, l'homme est-il maitre de sa destinee? C'est la feuille de l'arbre que le vent detache et promene par la plaine et par les vallons, sans qu'il sache lui-meme ou il va. Vous etes heureux, vous. --Heureux, de quoi? --De demeurer sous ces magnifiques ombrages. --Oh! dit Monsoreau, je n'y demeurerai probablement pas longtemps non plus. --Bah! qui peut dire cela? Je crois que vous vous trompez, moi. --Non, fit Monsoreau; non, oh! je ne suis pas si fanatique que vous de la belle nature, et je me defie, moi, de ce parc que vous trouvez si beau. --Plait-il? fit Saint-Luc. --Oui, repeta Monsoreau. --Vous vous defiez de ce parc, avez-vous dit; et a quel propos? --Parce qu'il ne me parait pas sur. --Pas sur! en verite! dit Saint-Luc etonne. Ah! je comprends: a cause de l'isolement, voulez-vous dire? --Non. Ce n'est point precisement a cause de cela; car je presume que vous voyez du monde a Meridor? --Ma foi non! dit Saint-Luc avec une naivete parfaite, pas une ame. --Ah! vraiment? --C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. --Comment, de temps en temps, vous ne recevez pas quelque visite? --Pas depuis que j'y suis, du moins. --De cette belle cour qui est a Angers, pas un gentilhomme ne se detache de temps en temps? --Pas un. --C'est impossible! --C'est comme cela cependant. --Ah! fi donc, vous calomniez les gentilshommes angevins. --Je ne sais pas si je les calomnie; mais le diable m'emporte si j'ai apercu la plume d'un seul. --Alors, j'ai tort sur ce point. --Oui, parfaitement tort. Revenons donc a ce que vous disiez d'abord, que le parc n'etait pas sur. Est-ce qu'il y a des ours? --Oh! non pas. --Des loups? --Non plus. --Des voleurs? --Peut-etre. Dites-moi, mon cher monsieur, madame de Saint-Luc est fort jolie, a ce qu'il m'a paru. --Mais oui. --Est-ce qu'elle se promene souvent dans le parc? --Souvent; elle est comme moi, elle adore la campagne. Mais pourquoi me faites-vous cette question? --Pour rien; et, lorsqu'elle se promene, vous l'accompagnez? --Toujours, dit Saint-Luc. --Presque toujours? continua le comte. --Mais ou diable voulez-vous en venir? --Eh mon Dieu! a rien, cher monsieur de Saint-Luc, ou presque a rien du moins. --J'ecoute. --C'est qu'on me disait.... --Que vous disait-on? Parlez. --Vous ne vous facherez pas? --Jamais je ne me fache. --D'ailleurs, entre maris, ces confidences-la se font; c'est qu'on me disait que l'on avait vu roder un homme dans le parc. --Un homme? --Oui. --Qui venait pour ma femme? --Oh! je ne dis point cela. --Vous auriez parfaitement tort de ne pas le dire, cher monsieur de Monsoreau; c'est on ne peut plus interessant; et qui donc a vu cela? je vous prie. --A quoi bon? --Dites toujours. Nous causons, n'est-ce pas? Eh bien! autant causer de cela que d'autre chose. Vous dites donc que cet homme venait pour madame de Saint-Luc. Tiens! tiens! tiens! --Ecoutez, s'il faut tout vous avouer; eh bien! non, je ne crois pas que ce soit pour madame de Saint-Luc. --Et pour qui donc? --Je crains, au contraire, que ce ne soit pour Diane. --Ah bah! fit Saint-Luc, j'aimerais mieux cela. --Comment! vous aimeriez mieux cela? --Sans doute. Vous le savez, il n'y a pas de race plus egoiste que les maris. Chacun pour soi, Dieu pour tous! Le diable plutot! ajouta Saint-Luc. --Ainsi donc, vous croyez qu'un homme est entre? --Je fais mieux que de le croire, j'ai vu. --Vous avez vu un homme dans le parc? --Oui, dit Saint-Luc. --Seul? --Avec madame de Monsoreau. --Quand cela? demanda le comte. --Hier. --Ou donc? --Mais ici, a gauche, tenez. Et, comme Monsoreau avait dirige sa promenade et celle de Saint-Luc du cote du vieux taillis, il put, d'ou il etait, montrer la place a son compagnon. --Ah! dit Saint-Luc, en effet, voici un mur en bien mauvais etat; il faudra que je previenne le baron qu'on lui degrade ses clotures. --Et qui soupconnez-vous? --Moi! qui je soupconne? --Oui, dit le comte. --De quoi? --De franchir la muraille pour venir dans le parc causer avec ma femme. Saint-Luc parut se plonger dans une meditation profonde dont M. de Monsoreau attendit avec anxiete le resultat. --Eh bien! dit-il. --Dame! fit Saint-Luc, je ne vois guere que.... --Que... qui?... demanda vivement le comte. --Que... vous... dit Saint-Luc en se decouvrant le visage. --Plaisantez-vous, mon cher monsieur de Saint-Luc? dit le comte petrifie. --Ma foi! non. Moi, dans le commencement de mon mariage, je faisais de ces choses-la; pourquoi n'en feriez-vous pas, vous? --Allons, vous ne voulez pas me repondre; avouez cela, cher ami; mais ne craignez rien... Voyons, aidez-moi, cherchez: c'est un enorme service que j'attends de vous. Saint-Luc se gratta l'oreille. --Je ne vois toujours que vous, dit-il. --Treve de railleries; prenez la chose gravement, monsieur, car, je vous en previens, elle est de consequence. --Vous croyez? --Mais je vous dis que j'en suis sur. --C'est autre chose alors; et comment vient cet homme? le savez-vous? --Il vient a la derobee, parbleu. --Souvent? --Je le crois bien: ses pieds sont imprimes dans la pierre molle du mur, regardez plutot. --En effet. --Ne vous etes-vous donc jamais apercu de ce que je viens de vous dire? --Oh! fit Saint-Luc, je m'en doutais bien un peu. --Ah! voyez-vous, fit le comte haletant; apres? --Apres, je ne m'en suis pas inquiete; j'ai cru que c'etait vous. --Mais quand je vous dis que non. --Je vous crois, mon cher monsieur. --Vous me croyez? --Oui. --Eh bien! alors.... --Alors c'est quelque autre. Le grand veneur regarda d'un oeil presque menacant Saint-Luc, qui deployait sa plus coquette et sa plus suave nonchalance. --Ah! fit-il d'un air si courrouce, que le jeune homme leva la tete. --J'ai encore une idee, dit Saint-Luc. --Allons donc! --Si c'etait.... --Si c'etait? --Non. --Non? --Mais si. --Parlez. --Si c'etait M. le duc d'Anjou. --J'y avais bien pense, reprit Monsoreau; mais j'ai pris des renseignements: ce ne pouvait etre lui. --Eh! eh! le duc est bien fin. --Oui, mais ce n'est pas lui. --Vous me dites toujours que cela n'est pas, dit Saint-Luc, et vous voulez que je vous dise, moi, que cela est. --Sans doute; vous qui habitez le chateau, vous devez savoir.... --Attendez! s'ecria Saint-Luc. --Y etes-vous? --J'ai encore une idee. Si ce n'etait ni vous ni le duc, c'etait sans doute moi. --Vous, Saint-Luc? --Pourquoi pas? --Vous, qui venez a cheval par le dehors du parc, quand vous pouvez venir par le dedans? --Eh! mon Dieu! je suis un etre si capricieux, dit Saint-Luc. --Vous, qui eussiez pris la fuite en me voyant apparaitre au haut du mur? --Dame! on la prendrait a moins. --Vous faisiez donc mal alors? dit le comte qui commencait a n'etre plus maitre de son irritation. --Je ne dis pas non. --Mais vous vous moquez de moi, a la fin! s'ecria le comte palissant, et voila un quart d'heure de cela. --Vous vous trompez, monsieur, dit Saint-Luc en tirant sa montre et en regardant Monsoreau avec une fixite qui fit frissonner celui-ci malgre son courage feroce; il y a vingt minutes. --Mais vous m'insultez, monsieur, dit le comte. --Est-ce que vous croyez que vous ne m'insultez pas, vous, monsieur, avec toutes vos questions de sbire? --Ah! j'y vois clair maintenant. --Le beau miracle! a dix heures du matin. Et que voyez-vous? dites. --Je vois que vous vous entendez avec le traitre, avec le lache que j'ai failli tuer hier. --Pardieu! fit Saint-Luc, c'est mon ami. --Alors, s'il en est ainsi, je vous tuerai a sa place. --Bah! dans votre maison! comme cela, tout a coup! sans dire gare! --Croyez-vous donc que je me generai pour punir un miserable? s'ecria le comte exaspere. --Ah! monsieur de Monsoreau, repliqua Saint-Luc, que vous etes donc mal eleve! et que la frequentation des betes fauves a deteriore vos moeurs! Fi!.... --Mais vous ne voyez donc pas que je suis furieux! hurla le comte en se placant devant Saint-Luc, les bras croises et le visage bouleverse par l'expression effrayante du desespoir qui le mordait au coeur. --Si, mordieu! je le vois; et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins du monde; vous etes affreux a voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau. Le comte, hors de lui, mit la main a son epee. --Ah! faites attention, dit Saint-Luc, c'est vous qui me provoquez... Je vous prends vous-meme a temoin que je suis parfaitement calme. --Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignon de couchette, je te provoque. --Donnez-vous donc la peine de pauser de l'autre cote du mur, monsieur de Monsoreau; de l'autre cote du mur, nous serons sur un terrain neutre. --Que m'importe? s'ecria le comte. --Il m'importe a moi, dit Saint-Luc; je ne veux pas vous tuer chez vous. --A la bonne heure! dit Monsoreau en se hatant de franchir la breche. --Prenez garde! allez doucement, comte! Il y a une pierre qui ne tient pas bien; il faut qu'elle ait ete fort ebranlee. N'allez pas vous blesser, au moins; en verite, je ne m'en consolerais pas. Et Saint-Luc se mit a franchir la muraille a son tour. --Allons! allons! hate-toi, dit le comte en degainant. --Et moi qui viens a la campagne pour mon agrement! dit Saint-Luc se parlant a lui-meme; ma foi, je me serai bien amuse. Et il sauta de l'autre cote du mur. CHAPITRE VI COMMENT M. DE SAINT-LUC MONTRA A M. DE MONSOREAU LE COUP QUE LE ROI LUI AVAIT MONTRE. Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'epee a la main, et en faisant des appels furieux avec le pied. --Y es-tu? dit le comte. --Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place, le dos au soleil; ne vous genez pas. Monsoreau fit un quart de conversion. --A la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette facon je verrai clair a ce que je fais. --Ne me menages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement. --Ah ca! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument? --Si je le veux!... oh! oui... je le veux! --L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son epee a son tour. --Tu dis.... --Je dis... Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits. --Eh bien? --Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus. Et il se mit en garde, toujours riant. Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable agilite a Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une agilite egale. --Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de son ennemi, vous tirez fort agreablement l'epee, et tout autre que moi ou Bussy eut ete tue par votre dernier degagement. Monsoreau palit, voyant a quel homme il avait affaire. --Vous etes peut-etre etonne, dit Saint-Luc, de me trouver si convenablement l'epee dans la main; c'est que le roi, qui m'aime beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des lecons, et m'a montre, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout a l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous etes tue d'un coup enseigne par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous. --Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspere en se fendant a fond pour porter un coup droit qui eut traverse une muraille. --Dame! on fait ce qu'on peut, repliqua modestement Saint-Luc en se jetant de cote, forcant, par ce mouvement, son adversaire de faire une demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux. --Ah! ah! dit-il, voila ou je voulais vous voir, en attendant que je vous voie ou je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien conduit ce coup-la, hein? Aussi, je suis content, vrai, tres-content! Vous aviez tout a l'heure cinquante chances seulement sur cent d'etre tue; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf. Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui connaissait pas, et que personne n'eut soupconnees dans ce jeune homme effemine, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups au grand veneur, qui les para, tout etourdi de cet ouragan mele de sifflements et d'eclairs; le sixieme fut un coup de prime compose d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil l'empecha de voir la premiere moitie, et dont il ne put voir la seconde, attendu que l'epee de Saint-Luc disparut tout entiere dans sa poitrine. Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chene deracine qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel cote tomber. --La! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances completes; et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la touffe que je vous ai indiquee. Les forces manquerent au comte; ses mains s'ouvrirent, son oeil se voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots, a la pourpre desquels il mela son sang. Saint-Luc essuya tranquillement son epee et regarda cette degradation de nuances qui, peu a peu, change en un masque de cadavre le visage de l'homme qui agonise. --Ah! vous m'avez tue, monsieur, dit Monsoreau. --J'y tachais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couche la, pres de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fache de ce que j'ai fait! Vous m'etes sacre a present, monsieur; vous etes horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous etiez brave. Et, tout satisfait de cette oraison funebre, Saint-Luc mit un genou en terre pres de Monsoreau, et lui dit: --Avez-vous quelque volonte derniere a declarer, monsieur? et, foi de gentilhomme, elle sera executee. Ordinairement, je sais cela, moi, quand on est blesse, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher a boire. Monsoreau ne repondit pas. Il s'etait retourne la face contre terre, mordant le gazon et se debattant dans son sang. --Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amitie, amitie, tu es une divinite bien exigeante! Monsoreau ouvrit un oeil alourdi, essaya de lever la tete et retomba avec un lugubre gemissement. --Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus a lui... C'est bien aise a dire: ne pensons plus a lui... Voila que j'ai tue un homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps a la campagne. Et aussitot, enjambant le mur, il prit sa course a travers le parc et arriva au chateau. La premiere personne qu'il apercut fut Diane; elle causait avec son amie. --Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc. Puis, s'approchant du groupe charmant forme par les deux femmes: --Pardon, chere dame, fit-il a Diane; mais j'aurais vraiment bien besoin de dire deux mots a madame de Saint-Luc. --Faites, cher hote, faites, repliqua madame de Monsoreau; je vais retrouver mon pere a la bibliotheque. Quand tu auras fini avec M. de Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant a son amie, tu viendras me reprendre, je serai la. --Oui, sans faute, dit Jeanne. Et Diane s'eloigna en les saluant de la main et du sourire. Les deux epoux demeurerent seuls. --Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous paraissez sinistre, cher epoux. --Mais oui, mais oui, repondit Saint-Luc. --Qu'est-il donc arrive? --Eh! mon Dieu! un accident! --A vous? dit Jeanne effrayee. --Pas precisement a moi, mais a une personne qui etait pres de moi. --A quelle personne donc? --A celle avec laquelle je me promenais. --A monsieur de Monsoreau? --Helas! oui. Pauvre cher homme! --Que lui est-il donc arrive? --Je crois qu'il est mort!.... --Mort! s'ecria Jeanne avec une agitation bien naturelle a concevoir, mort! --C'est comme cela. --Lui qui, tout a l'heure, etait la, parlant, regardant!.... --Eh! justement, voila la cause de sa mort; il a trop regarde et surtout trop parle. --Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras de son mari. --Quoi? --Vous me cachez quelque chose. --Moi! absolument rien, je vous jure, pas meme l'endroit ou il est mort. --Et ou est-il mort? --La-bas, derriere le mur, a l'endroit meme ou notre ami Bussy avait l'habitude d'attacher son cheval. --C'est vous qui l'avez tue, Saint-Luc? --Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'etions que nous deux, je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas difficile de deviner lequel des deux a tue l'autre. --Malheureux que vous etes! --Ah! chere amie, dit Saint-Luc, il m'a provoque, insulte; il a tire l'epee du fourreau. --C'est affreux!... c'est affreux!... ce pauvre homme! --Bon! dit Saint-Luc, j'en etais sur! Vous verrez qu'avant huit jours on dira saint Monsoreau. --Mais vous ne pouvez rester ici! s'ecria Jeanne; vous ne pouvez habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tue. --C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voila pourquoi je suis accouru pour vous prier, chere amie, de faire vos apprets de depart. --Il ne vous a pas blesse, au moins? --A la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voila une question qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact. --Alors nous partirons. --Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment a l'autre, on peut decouvrir l'accident. --Quel accident? s'ecria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pensee comme quelquefois on revient sur ses pas. --Ah! fit Saint-Luc. --Mais, j'y pense, dit Jeanne, voila madame de Monsoreau veuve. --Voila justement ce que je me disais tout a l'heure. --Apres l'avoir tue? --Non, auparavant. --Allons, tandis que je vais la prevenir.... --Prenez bien des menagements, chere amie! --Mauvaise nature! pendant que je vais la prevenir, sellez les chevaux vous-meme, comme pour une promenade. --Excellente idee. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs, chere amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tete commence un peu a s'embarrasser. --Mais ou allons-nous? --A Paris. --A Paris! Et le roi? --Le roi aura tout oublie; il s'est passe tant de choses depuis que nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est probable, ma place est a ses cotes. --C'est bien; nous partons pour Paris alors. --Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre. --Pour ecrire a qui? --A Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte. --C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour ecrire dans ma chambre. Saint-Luc y monta aussitot, et, d'une main qui, quoi qu'il en eut, tremblait quelque peu, il traca a la hate les lignes suivantes: "Cher ami, "Vous apprendrez, par la voie de la Renommee, l'accident arrive a M. de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du cote du vieux taillis, une discussion sur les effets et les causes de la degradation des murs et l'inconvenient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette discussion, M. de Monsoreau est tombe sur une touffe de coquelicots et de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tue roide. "Votre ami pour la vie, "SAINT-LUC. "P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paraitre un peu invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arrive, nous avions tous deux l'epee a la main. "Je pars a l'instant meme pour Paris, dans l'intention de faire ma cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas tres-sur apres ce qui vient de se passer." Dix minutes apres, un serviteur du baron courait a Angers porter cette lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane eploree, et surtout fort embarrassee pour raconter au baron la triste histoire de cette rencontre. Elle avait detourne les yeux quand Saint-Luc avait passe. --Servez donc vos amis! avait dit celui-ci a sa femme; decidement tous les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant. CHAPITRE VII OU L'ON VOIT LA REINE MERE ENTRER PEU TRIOMPHALEMENT DANS LA BONNE VILLE D'ANGERS. L'heure meme ou M. de Monsoreau tombait sous l'epee de Saint-Luc, une grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers, fermees, comme on sait, avec le plus grand soin. Les gardes, prevenus, leverent un etendard, et repondirent par des symphonies semblables. C'etait Catherine de Medicis qui venait faire son entree a Angers, avec une suite assez imposante. On prevint aussitot Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla trouver le prince, qui se mit dans le sien. Certes, les airs joues par les trompettes angevines etaient de fort beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber le murs de Jericho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas. Catherine se pencha hors de sa litiere pour se montrer aux gardes avancees, esperant que la majeste d'un visage royal ferait plus d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la reine, la saluerent meme avec courtoisie, mais les portes demeurerent fermees. Catherine envoya un gentilhomme aux barrieres. On fit force politesses a ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entree pour la reine mere, en insistant pour que Sa Majeste fut recue avec honneur, on lui repondit qu'Angers, etant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans quelques formalites indispensables. Le gentilhomme revint tres-mortifie vers sa maitresse, et Catherine laissa echapper alors dans toute l'amertume de sa realite, dans toute la plenitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard selon les proportions qu'avait prises l'autorite royale: --J'attends! murmura-t-elle. Et ses gentilshommes fremissaient a ses cotes. Enfin Bussy, qui avait employe pres d'une demi-heure a sermonner le duc et a lui forger cent raisons d'Etat, toutes plus peremptoires les unes que les autres, Bussy se decida. Il fit seller son cheval avec force caparacons, choisit cinq gentilshommes des plus desagreables a la reine mere, et, se placant a leur tete, alla, d'un pas de recteur, au-devant de Sa Majeste. Catherine commencait a se fatiguer, non pas d'attendre, mais de mediter des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour. Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un genie rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir quiconque le delivrerait dans les dix premiers siecles de sa captivite; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui briserait le couvercle du vase. Catherine en etait la. Elle s'etait promis d'abord de gracieuser les gentilshommes qui s'empresseraient de venir a sa rencontre. Ensuite elle fit voeu d'accabler de sa colere celui qui se presenterait le premier. Bussy parut tout empanache a la barriere, et regarda vaguement, comme un factionnaire nocturne qui ecoute plutot qu'il ne voit. --Qui vive? cria-t-il. Catherine s'attendait au moins a des genuflexions; son gentilhomme la regarda pour connaitre ses volontes. --Allez, dit-elle, allez encore a la barriere; on crie: "Qui vive!" Repondez, monsieur, c'est une formalite.... Le gentilhomme vint aux pointes de la herse. --C'est madame la reine mere, dit-il, qui vient visiter la bonne ville d'Angers. --Fort bien, monsieur, repliqua Bussy; veuillez tourner a gauche, a quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne. --La poterne! s'ecria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour Sa Majeste! Bussy n'etait plus la pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous cape, il s'etait dirige vers l'endroit ou, d'apres ses instructions, devait descendre Sa Majeste la reine mere. --Votre Majeste a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme... La poterne! --Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par la, puisque c'est par la qu'on entre. Et l'eclair de son regard fit palir le maladroit qui venait de s'appesantir ainsi sur l'humiliation imposee a sa souveraine. Le cortege tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit. Bussy, a pied, l'epee nue a la main, s'avanca au dehors de la petite porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui les plumes des chapeaux balayaient la terre. --Soit, Votre Majeste, la bienvenue dans Angers, dit-il. Il avait a ses cotes des tambours qui ne battirent pas, et des hallebardiers qui ne quitterent pas le port d'armes. La reine descendit de litiere, et, s'appuyant sur le bras d'un gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, apres avoir repondu ce seul mot: --Merci, monsieur de Bussy. C'etait toute la conclusion des meditations qu'on lui avait laisse le temps de faire. Elle avancait, la tete haute. Bussy la prevint tout a coup et l'arreta meme par le bras. --Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majeste se heurterait. --Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?... C'est la premiere fois que j'entre ainsi dans une ville. Ces paroles, prononcees avec un naturel parfait, avaient pour les courtisans habiles un sens, une profondeur et une portee qui firent reflechir plus d'un assistant, et Bussy lui-meme se tordit la moustache en regardant de cote. --Tu as ete trop loin, lui dit Livarot a l'oreille. --Bah! laisse donc, repliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien d'autres. On hissa la litiere de Sa Majeste par-dessus le mur avec un palan, et elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses amis remonterent a cheval escortant des deux cotes la litiere. --Mon fils! dit tout a coup Catherine; je ne vois pas mon fils d'Anjou! Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui etaient arraches par une irresistible colere. L'absence de Francois en un pareil moment etait le comble de l'insulte. --Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majeste ne peut douter que Son Altesse ne se fut empressee de faire elle-meme les honneurs de _sa_ ville. Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie. --Malade! mon pauvre enfant, malade! s'ecria-t-elle. Ah! messieurs, hatons-nous... est-il bien soigne, au moins? --Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise comme pour savoir si reellement dans cette femme il y avait une mere. --Sait-il que je suis ici? reprit Catherine apres une pause qu'elle employa utilement a passer la revue de tous les gentilshommes. --Oui, certes, madame, oui. Les levres de Catherine se pincerent. --Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion. --Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette a ces indispositions subites. --C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy? --Mon Dieu, oui, madame. On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le passage de la litiere. Bussy courut devant par les montees, et, entrant tout essouffle chez le duc: --La voici, dit-il... Gare! --Est-elle furieuse? --Exasperee. --Elle se plaint? --Oh! non; c'est bien pis, elle sourit. --Qu'a dit le peuple? --Le peuple n'a pas sourcille; il regarde cette femme avec une muette frayeur: s'il ne la connait pas, il la devine. --Et elle? --Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts. --Diable! --C'est ce que j'ai pense, oui, monseigneur. Diable, jouez serre! --Nous nous maintenons a la guerre, n'est-ce pas? --Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez encore que cinq. --Bah! tu me crois donc bien faible?... Etes-vous tous la? Pourquoi Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc. --Je le crois a Meridor... Oh! nous nous passerons bien de lui. --Sa Majeste la reine mere! cria l'huissier au seuil de la chambre. Et aussitot Catherine parut, bleme et vetue de noir, selon sa coutume. Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec une agilite qu'on n'aurait pas soupconnee en ce corps use par l'age, Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers. --Elle va l'etouffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu! Elle fit plus, elle pleura. --Mefions-nous, dit Antraguet a Riberac, chaque larme sera payee un muid de sang. Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy fit un signe, et les assistants s'eloignerent. Lui, comme s'il etait chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement. --Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens, mon cher monsieur de Bussy? dit tout a coup Catherine. Apres mon fils, c'est vous qui etes notre ami le plus cher, et maitre du logis, n'est-ce pas? je vous demande cette grace. Il n'y avait pas a hesiter. --Je suis pris, pensa Bussy. --Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire a Votre Majeste, je m'en y vais. --Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au Louvre, je vais revenir. Et il sortit, sans avoir pu adresser meme un signe au duc. Catherine s'en defiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde. Catherine chercha tout d'abord a savoir si son fils etait malade ou feignait seulement la maladie. Ce devait etre toute la base de ses operations diplomatiques. Mais Francois, en digne fils d'une pareille mere, joua miraculeusement son role. Elle avait pleure, il eut la fievre. Catherine, abusee, le crut malade; elle espera donc avoir plus d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et a tel point, qu'il s'en etonna et en demanda la raison. --Vous avez couru un si grand danger, repliqua-t-elle, mon enfant! --En me sauvant du Louvre, ma mere? --Oh! non pas, apres vous etre sauve. --Comment cela? --Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse evasion.... --Eh bien?.... --Etaient vos plus cruels ennemis.... --Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir. --Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'eternel fleau de notre race... Je le reconnais bien. --Ah! ah! s'ecria Francois, elle le sait. --Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout gagne? --C'est impossible, repliqua-t-il, on vous trompe, ma mere. --Pourquoi? --Parce qu'il n'est pour rien dans mon evasion, et qu'y fut-il pour quelque chose, je suis sauf comme vous voyez... Il y a deux ans que je n'ai vu le roi de Navarre. --Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit Catherine sentant que le coup n'avait pas porte. --Quoi encore, ma mere? repliqua-t-il en regardant souvent dans son alcove la tapisserie qui s'agitait derriere la reine. Catherine s'approcha de Francois, et d'une voix qu'elle s'efforcait de rendre epouvantee: --La colere du roi! fit-elle, cette furieuse colere qui vous menace! --Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frere est dans une furieuse colere, je le crois; mais je suis sauf. --Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus audacieux. La tapisserie trembla. --J'en suis sur, repondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne mere, que vous etes venue vous-meme me l'annoncer. --Comment cela? dit Catherine inquiete de ce calme. --Parce que, continua-t-il apres un nouveau regard a la cloison, si vous n'aviez ete chargee que de m'apporter ces menaces, vous ne fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hesite a me fournir un otage tel que Votre Majeste. Catherine effrayee leva la tete. --Un otage, moi! dit-elle. --Le plus saint et le plus venerable de tous, repliqua-t-il en souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup d'oeil triomphant adresse a la boiserie. Catherine laissa tomber ses bras, comme ecrasee; elle ne pouvait deviner que Bussy, par une porte secrete, surveillait son maitre et le tenait en echec sous son regard, depuis le commencement de l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit a chaque hesitation. --Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous apporte, vous avez parfaitement raison. --J'ecoute, ma mere, dit Francois, vous savez avec quel respect; je crois que nous commencons a nous entendre. CHAPITRE VIII LES PETITES CAUSES ET LES GRANDS EFFETS. Catherine avait eu, dans cette premiere partie de l'entretien, un desavantage visible. Ce genre d'echecs etait si peu prevu, et surtout si inaccoutume, qu'elle se demandait si son fils etait aussi decide dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit evenement changea tout a coup la face des choses. On a vu des batailles aux trois quarts perdues etre gagnees par un changement de vent, _et vice versa_; Marengo et Waterloo en sont un double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes machines. Bussy etait, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret, aboutissant a l'alcove de M. le duc d'Anjou, place de facon a n'etre vu que du prince; de sa cachette, il passait la tete par une fente de la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa cause. Sa cause, comme on le comprend, etait la guerre a tout prix: il fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller ainsi le mari et visiter la femme. Cette politique, extremement simple, compliquait cependant au plus haut degre toute la politique de France; aux grands effets les petites causes. Voila pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes, avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils effrayants enfin, Bussy poussait son maitre a la ferocite. Le duc, qui avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement on ne peut plus feroce. Catherine etait donc battue sur tous les points et ne songeait plus qu'a faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit evenement, presque aussi inattendu que l'entetement de M. le duc d'Anjou, vint a sa rescousse. Tout a coup, au plus vif de la conversation de la mere et du fils, au plus fort de la resistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la conversation, il porta, sans se retourner, la main a l'endroit sollicite, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet, il trouva un bras, et apres le bras une epaule, et apres l'epaule un homme. Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna. L'homme etait Remy. Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il attira doucement son maitre dans la chambre voisine. --Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte tres-impatient, et pourquoi me derange-t-on dans un pareil moment? --Une lettre, dit tout bas Remy. --Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une conversation aussi importante que celle que je faisais avec monseigneur le duc d'Anjou! Remy ne parut aucunement desarconne par cette boutade. --Il y a lettre et lettre, dit-il. --Sans doute, pensa Bussy; d'ou vient cela? --De Meridor. --Oh! fit vivement Bussy, de Meridor! Merci, mon bon Remy, merci! --Je n'ai donc plus tort? --Est-ce que tu peux jamais avoir tort? Ou est cette lettre? --Ah! voila ce qui m'a fait juger qu'elle etait de la plus haute importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu'a vous seul. --Il a raison. Est-il la? --Oui. --Amene-le. Remy ouvrit une porte et fit signe a une espece de palefrenier de venir a lui. --Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte. --Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy. Et il lui mit une demi-pistole dans la main. --Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la lettre. --Et c'est elle qui te l'a remise! --Non, pas elle, lui. --Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'ecriture. --M. de Saint-Luc! --Ah! ah! Bussy avait pali legerement; car, a ce mot: _lui_, il avait cru qu'il etait question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le privilege de faire palir Bussy chaque fois que Bussy pensait a lui. Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette emotion que tout individu doit craindre de manifester quand il recoit une lettre importante, et qu'il n'est pas Cesar Borgia, Machiavel, Catherine de Medicis ou le diable. Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car a peine eut-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de pale qu'il etait, il devint pourpre, resta un instant etourdi, et, sentant qu'il allait tomber, fut force de se laisser aller sur un fauteuil pres de la fenetre. --Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait produit la lettre qu'il apportait. Et il le poussa par les epaules. Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et il avait peur qu'on ne lui reprit sa demi-pistole. Remy revint au comte, et le secouant par le bras: --Mordieu! s'ecria-t-il, repondez-moi a l'instant meme; ou, par saint Esculape, je vous saigne des quatre membres. Bussy se releva; il n'etait plus rouge, il n'etait plus etourdi, il etait sombre.. --Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi. Et il tendit la lettre a Remy. Remy lut avidement. --Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expedier une ame en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas a deux fois. --C'est incroyable! balbutia Bussy. --Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre position changee du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche comme Ambroise Pare. --Oui, dit Bussy, elle sera ma femme. --Il me semble, repondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose a faire pour cela, et qu'elle l'etait deja plus qu'elle n'etait celle de son mari. --Monsoreau mort! --Mort! repeta le Baudoin, c'est ecrit. --Oh! il me semble que je fais un reve, Remy. Quoi! je ne verrai plus cette espece de spectre, toujours pret a se dresser entre moi et le bonheur? Remy, nous nous trompons, --Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tombe sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort! J'avais deja remarque qu'il etait tres-dangereux de tomber sur des coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les femmes. --Mais alors, dit Bussy, sans ecouter toutes les faceties de Remy, et suivant seulement les detours de sa pensee, qui se tordait en tous sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir\PG{33} rester a Meridor. Je ne le veux pas... Il faut qu'elle aille autre part, quelque part ou elle puisse oublier. --Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on oublie assez bien a Paris. --Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons obscurement, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage pour nous ne sera que le lendemain des felicites de la veille. --C'est vrai, dit Remy; mais pour aller a Paris.... --Eh bien! --Il nous faut quelque chose. --Quoi? --Il nous faut la paix en Anjou. --C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu et perdu inutilement! --Cela veut dire que vous allez monter a cheval et courir a Meridor. --Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma presence serait presque inconvenante. --Comment la verrai-je? me presenterai-je au chateau? --Non; va d'abord au vieux taillis, peut-etre se promenera-t-elle la en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'apercois pas, va au chateau. --Que lui dirai-je? --Que je suis a moitie fou. Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'experience lui avait appris a compter comme sur un autre lui-meme, il courut reprendre sa place dans le corridor a l'entree de l'alcove derriere la tapisserie. Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que sa presence lui avait fait perdre. --Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une mere ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant. --Vous voyez pourtant, ma mere, repondit le duc d'Anjou, que cela arrive quelquefois. --Jamais quand elle le veut. --Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui, satisfait de cette fiere parole, chercha Bussy pour en etre recompense par un coup d'oeil approbateur. --Mais je le veux! s'ecria Catherine; entendez-vous bien, Francois? je le veux. Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les paroles etaient imperatives et la voix etait presque suppliante. --Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant. --Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront aises pour arriver a ce but. --Ah! ah! fit Francois. Diable! --Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous? parlez! commandez! --Oh! ma mere! dit Francois presque embarrasse d'une si complete victoire, qui ne lui laissait pas la faculte d'etre un vainqueur rigoureux. --Ecoutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous ne cherchez pas a noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce n'est pas possible. Vous n'etes ni un mauvais Francais ni un mauvais frere. --Mon frere m'a insulte, madame, et je ne lui dois plus rien; non, rien comme a mon frere, rien comme a mon roi. --Mais moi, Francois, moi! vous n'avez pas a vous en plaindre, de moi? --Si fait, madame, car vous m'avez abandonne, vous! reprit le duc en pensant que Bussy etait toujours la et pouvait l'entendre comme par le passe. --Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien! soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-egorger ses enfants. Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de mourir. --Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le coeur! s'ecria Francois qui n'avait pas le coeur navre du tout. Catherine fondit en larmes. Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours des regards inquiets du cote de l'alcove. --Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos pretentions au moins, que nous sachions a quoi nous en tenir. --Que voulez-vous vous-meme? voyons, ma mere, dit Francois; parlez, je vous ecoute. --Je desire que vous reveniez a Paris, cher enfant, je desire que vous rentriez a la cour du roi votre frere, qui vous tend les bras. --Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend les bras, c'est le pont-levis de la Bastille. --Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mere, sur le sang de notre Seigneur Jesus-Christ (Catherine se signa), vous serez recu par le roi, comme si c'etait vous qui fussiez le roi, et lui le duc d'Anjou. Le duc regardait obstinement du cote de l'alcove. --Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes? --Eh! madame, votre fils m'en a donne, et des gardes d'honneur meme, puisqu'il avait choisi ses quatre mignons. --Voyons, ne me repondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera, vous les choisirez vous-meme; vous aurez un capitaine, s'il le faut, et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy. Le duc, ebranle par cette derniere offre, a laquelle il devait penser que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcove, tremblant de rencontrer un oeil flamboyant et des dents blanches, grincant dans l'ombre. Mais, o surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux, et applaudissant par de nombreuses approbations de tete. --Qu'est-ce que cela signifie? se demandat-il; Bussy ne voulait-il donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?--Alors, dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-meme, je dois donc accepter? --Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des epaules et de la tete. --Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir a Paris? --Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui allait toujours en croissant. --Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si difficile de revenir a Paris? --Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous etions convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me conseille la paix et les embrassades. --Eh bien! demanda Catherine avec anxiete, que repondez-vous? --Ma mere, je reflechirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec Bussy de cette contradiction, et demain.... --Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagne la bataille. --Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-etre raison. Et tous deux se separerent apres s'etre embrasses. CHAPITRE IX COMMENT M. DE MONSOREAU OUVRIT, FERMA ET ROUVRIT LES YEUX, CE QUI ETAIT UNE PREUVE QU'IL N'ETAIT PAS TOUT A FAIT MORT. Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare. Remy s'avouait cela a lui-meme, tout en courant sur un des meilleurs chevaux des ecuries du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il venait, sur ce point, apres M. de Monsoreau; force lui avait donc ete d'en prendre un autre. --J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin a lui-meme; et, de son cote, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voila pourquoi je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur pour deux. Puis il ajoutait, en respirant a pleine poitrine: --En verite, je crois que mon coeur n'est plus assez large. Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je vais faire a madame Diane. Si elle est gourmee, ceremonieuse, funebre, des salutations, des reverences muettes, et une main sur le coeur; si elle sourit, des pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'executerai a moi tout seul. Quant a M. de Saint-Luc, s'il est encore au chateau, ce dont je doute, un vivat et des actions de graces en latin. Il ne sera pas funebre, lui, j'en suis sur.... Ah! j'approche. En effet, le cheval, apres avoir pris a gauche, puis a droite, apres avoir suivi le sentier fleuri, apres avoir traverse le taillis et la haute futaie, etait entre dans le fourre qui conduisait a la muraille. --Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand veneur; ceux sur lesquels il est tombe ne pouvaient pas etre plus beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme! Remy approchait de plus en plus de la muraille. Tout a coup le cheval s'arreta, les naseaux ouverts, l'oeil fixe; Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas a ce temps d'arret, faillit sauter par-dessus la tete de Mithridate. C'etait ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et place de Roland. Remy, que la pratique avait fait ecuyer sans peur, mit ses eperons dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il avait sans doute recu ce nom a cause de la ressemblance que son caractere obstine presentait avec celui du roi du Pont. Remy, etonne, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle arretait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de sang, que peu a peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se couronnait d'une petite mousse rose. --Tiens! s'ecria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc aurait transperce M. de Monsoreau? Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui. A dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un corps qui paraissait plus roide encore. Les jambes etaient allongees, le corps etait adosse a la muraille. --Tiens! le Monsoreau! fit Remy. _Hic obiit Nemrod_. Allons, allons, si la veuve le laisse ainsi expose aux corbeaux et aux vautours, c'est bon signe pour nous, et l'oraison funebre se fera en pirouettes, en ronds de jambe et en polonaise. Et Remy, ayant mis pied a terre, fit quelques pas en avant dans la direction du corps. --C'est drole! dit-il, le voila mort ici, parfaitement mort, et cependant le sang est la-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de la-bas ici, ou plutot ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charite meme, l'aura adosse a ce mur pour que le sang ne lui portat point a la tete. Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace; mort roide, la, une, deux! Et Remy passa dans le vide un degagement avec son doigt. Tout a coup, il recula stupide, et la bouche beante: les deux yeux qu'il avait vu ouverts s'etaient refermes, et une paleur, plus livide encore que celle qui l'avait frappe d'abord, s'etait etendue sur la face du defunt. Remy devint presque aussi pale que M. de Monsoreau; mais, comme il etait medecin, c'est-a-dire passablement materialiste, il marmotta en se grattant le bout du nez: --_Credere portentis mediocre_. S'il a ferme les yeux, c'est qu'il n'est pas mort. Et comme, malgre son materialisme, la position etait desagreable, comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il n'etait convenable, il s'assit ou plutot il se laissa glisser au pied de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face a face avec le cadavre. --Je ne sais pas trop, se dit-il, ou j'ai lu qu'apres la mort il se produisait certains phenomenes d'action, qui ne decelent qu'un affaissement de la matiere, c'est-a-dire un commencement de corruption. Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie meme apres sa mort; c'est bien la peine. Oui, ma foi, non-seulement les yeux sont fermes tout de bon, mais encore la paleur a augmente, _color albus, chroma chloron_ comme dit Galien; _color albus_, comme dit Ciceron qui etait un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon epee d'un pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien trepasse. Et Remy se disposait a faire cette charitable epreuve; deja meme il portait la main a son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent de nouveau. Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa comme mu par un ressort, et une sueur froide coula sur son front. Cette fois les yeux du mort resterent ecarquilles. --Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous voila dans une belle position. Alors une pensee se presenta naturellement a l'esprit du jeune homme. --Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort. Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un oeil si effare, qu'on eut dit qu'il pouvait lire dans l'ame de ce passant de quelle nature etaient ses intentions. --Fi! s'ecria tout a coup Remy, fi! la hideuse pensee. Dieu m'est temoin que, s'il etait la tout droit, sur ses jambes, brandissant sa rapiere, je le tuerais du plus grand coeur. Mais tel qu'il est maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un crime, ce serait une infamie. --Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs. --Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis medecin, et, par consequent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque le droit de dire qu il n'est pas mon semblable, mais il est de la meme espece,--_genus homo._ --Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de medecin. --Au secours! repeta le blesse. --Me voila, dit Remy. --Allez me chercher un pretre, un medecin. --Le medecin est tout trouve, et peut-etre vous dispensera-t-il du pretre. --Le Haudoin! s'ecria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel hasard? Comme on le voit, M. de Monsoreau etait fidele a son caractere; dans son agonie il se defiait et interrogeait. Remy comprit toute la portee de cette interrogation. Ce n'etait pas un chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire. La question etait donc presque naturelle. --Comment etes-vous ici? redemanda Monsoreau, a qui les soupcons rendaient quelque force. --Pardieu! repondit le Haudoin, parce qu'a une lieue d'ici j'ai rencontre M. de Saint-Luc. --Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blemissant de douleur et de colere a la fois. --Alors il m'a dit: "Remy, courez dans le bois, et, a l'endroit appele le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort." --Mort! repeta Monsoreau. --Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous etes vaincu. --Et maintenant, dites-moi, vous parlez a un homme, ne craignez donc rien, dites-moi, suis-je blesse mortellement? --Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais tacher, voyons. Nous avons dit que la conscience du medecin l'avait emporte sur le devouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec toutes les precautions d'usage, il lui enleva son manteau, son pourpoint et sa chemise. L'epee avait penetre au-dessus du teton droit, entre la sixieme et la septieme cote. --Hum! fit Remi, souffrez-vous beaucoup? --Pas de la poitrine, du dos. --Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos? --Au-dessous de l'omoplate. --Le fer aura rencontre un os, fit Remy: de la la douleur. Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le siege d'une souffrance plus vive. --Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontre du tout, et il est entre comme il est sorti. Peste! le joli coup d'epee, monsieur le comte; a la bonne heure, il y a plaisir a soigner les blesses de M. de Saint-Luc. Vous etes troue a jour, mon cher monsieur. Monsoreau s'evanouit; mais Remy ne s'inquieta point de cette faiblesse. --Ah! voila, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit etre. Il tata les mains et les jambes: froides aux extremites. Il appliqua l'oreille a la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa doucement dessus: matite du son. Diable, diable, le veuvage de madame Diane pourrait bien n'etre qu'une affaire de chronologie. En ce moment, une legere mousse rougeatre et rutilante vint humecter les levres du blesse. Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il dechira une bande de la chemise du blesse, et lui comprima le bras. --Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane n'est peut-etre pas veuve. Mais s'il ne coule pas!... Ah! ah! il coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma foi! on est medecin avant tout. Le sang, en effet, apres avoir, pour ainsi dire, hesite un instant, venait de jaillir de la veine; presque en meme temps qu'il se faisait jour, le malade respirait et ouvrait les yeux. --Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout etait fini. --Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est meme possible.... --Que j'en rechappe. --Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez, ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil, elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrete. Ah! c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. La! attendez, que j'essuie vos levres. Et Remy passa un mouchoir sur les levres du comte. --D'abord, dit le blesse, j'ai crache le sang a pleine bouche. --Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voila deja l'hemorrhagie arretee. Bon! cela va bien, ou plutot tant pis! --Comment! tant pis? --Tant mieux pour vous, certainement; mais tant pis! je sais ce que je veux dire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j'ai peur d'avoir le bonheur de vous guerir. --Comment! vous avez peur? --Oui, je m'entends. --Vous croyez donc que j'en reviendrai? --Helas! --Vous etes un singulier docteur, monsieur Remy. --Que vous importe, pourvu que je vous sauve?... Maintenant, voyons. Remy venait d'arreter la saignee: il se leva. --Eh bien! vous m'abandonnez? dit le comte. --Ah! vous parlez trop, mon cher monsieur. Trop parler nuit. Ce n'est pas l'embarras, je devrais bien plutot lui donner le conseil de crier. --Je ne vous comprends pas. --Heureusement. Maintenant vous voila panse. --Eh bien? --Eh bien! je vais au chateau chercher du renfort. --Et moi; que faut-il que je fasse pendant ce temps? --Tenez-vous tranquille, ne bougez pas, respirez fort doucement; tachez de ne pas tousser, ne derangeons pas ce precieux caillot. Quelle est la maison la plus voisine? --Le chateau de Meridor. --Quel est le chemin? demanda Remy, affectant la plus parfaite ignorance. --Ou enjambez la muraille, et vous vous trouverez dans le parc; ou suivez le mur du parc, et vous trouverez la grille. --Bien, j'y cours. --Merci, homme genereux! s'ecria Monsoreau. --Si tu savais, en effet, a quel point je le suis, balbutia Remy, tu me remercierais bien davantage. Et, remontant sur son cheval, il se lanca au galop dans la direction indiquee. Au bout de cinq minutes, il arriva au chateau, dont tous les habitants, empresses et remuants comme des fourmis dont on a force la demeure, cherchaient dans les fourres, dans les retraits, dans les dependances, sans pouvoir trouver la place ou gisait le corps de leur maitre: attendu que Saint-Luc, pour gagner du temps, avait donne une fausse adresse. Remy tomba comme un meteore au milieu d'eux et les entraina sur ses pas. Il mettait tant d'ardeur dans ses recommandations, que madame de Monsoreau ne put s'empecher de le regarder avec surprise. Une pensee bien secrete, bien voilee, apparut a son esprit, et, dans une seconde, elle ternit l'angelique purete de cette ame. --Ah! je le croyais l'ami de M. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que Remy s'eloignait emportant civiere, charpie, eau fraiche, enfin toutes les choses necessaires au pansement. Esculape lui-meme n'eut pas fait plus avec ses ailes de divinite. CHAPITRE X COMMENT LE DUC D'ANJOU ALLA A MERIDOR POUR FAIRE A MADAME DE MONSOREAU DES COMPLIMENTS SUR LA MORT DE SON MARI, ET COMMENT IL TROUVA M. DE MONSOREAU QUI VENAIT AU-DEVANT DE LUI. Aussitot l'entretien rompu entre le duc d'Anjou et sa mere, le premier s'etait empresse d'aller trouver Bussy pour connaitre la cause de cet incroyable changement qui s'etait fait en lui. Bussy, rentre chez lui, lisait pour la cinquieme fois la lettre de Saint-Luc, dont chaque ligne lui offrait des sens de plus en plus agreables. De son cote, Catherine, retiree chez elle, faisait venir ses gens, et commandait ses equipages pour un depart qu'elle croyait pouvoir fixer au lendemain ou au surlendemain au plus tard. Bussy recut le prince avec un charmant sourire. --Comment! monseigneur, dit-il, Votre Altesse daigne prendre la peine de passer chez moi? --Oui, mordieu! dit le duc, et je viens te demander une explication. --A moi? --Oui, a toi. --J'ecoute, monseigneur. --Comment! s'ecria le duc, tu me commandes de m'armer de pied en cap contre les suggestions de ma mere, et de soutenir vaillamment le choc; je le fais, et, au plus fort de la lutte, quand tous les coups se sont emousses sur moi, tu viens me dire: "Otez votre cuirasse, monseigneur; otez-la." --Je vous avais fait toutes ces recommandations, monseigneur, parce que j'ignorais dans quel but etait venue madame Catherine. Mais maintenant que je vois qu'elle est venue pour la plus grande gloire et pour la plus grande fortune de Votre Altesse.... --Comment! fit le duc, pour ma plus grande gloire et pour ma plus grande fortune; comment comprends-tu donc cela? --Sans doute, reprit Bussy; que veut Votre Altesse, voyons? Triompher de ses ennemis, n'est-ce pas? car je ne pense point, comme l'avancent certaines personnes, que vous songiez a devenir roi de France. Le duc regarda sournoisement Bussy. --Quelques-uns vous le conseilleront peut-etre, monseigneur, dit le jeune homme; mais ceux-la, croyez-le bien, ce sont vos plus cruels ennemis; puis, s'ils sont trop tenaces, si vous ne savez comment vous en debarrasser, envoyez-les-moi: je les convaincrai qu'ils se trompent. Le duc fit la grimace. --D'ailleurs, continua Bussy, examinez-vous, monseigneur, sondez vos reins, comme dit la Bible; avez-vous cent mille hommes, dix millions de livres, des alliances a l'etranger; et puis, enfin, voulez-vous aller contre votre seigneur? --Monseigneur ne s'est pas gene d'aller contre moi, dit le duc. --Ah! si vous le prenez sur ce pied-la, vous avez raison; declarez-vous, faites-vous couronner et prenez le titre de roi de France, je ne demande pas mieux que de vous voir grandir, puisque, si vous grandissez, je grandirai avec vous. --Qui te parle d'etre roi de France? repartit aigrement le duc; tu discutes la une question que jamais je n'ai propose a personne de resoudre, pas meme a moi. --Alors tout est dit, monseigneur, et il n'y a plus de discussion entre nous, puisque nous sommes d'accord sur le point principal. --Nous sommes d'accord? --Cela me semble, au moins. Faites-vous donc donner une compagnie de gardes, cinq cent mille livres. Demandez, avant que la paix soit signee, un subside a l'Anjou pour faire la guerre. Une fois que vous le tiendrez, vous le garderez; cela n'engage a rien. De cette facon, nous aurons des hommes, de l'argent, de la puissance, et nous irons... Dieu sait ou! --Mais, une fois a Paris, une fois qu'ils m'auront repris, une fois qu'ils me tiendront, ils se moqueront de moi, dit le duc. --Allons don